Exposition Dragons : 5 000 ans de mythologie chinoise s’exposent au musée du quai Branly

Une immersion exceptionnelle au cœur de la plus emblématique des créatures chinoises, entre rites anciens, puissance impériale et traditions vivantes.

Par
Olivier Delavande
Fils d’un père français et d’une mère vietnamienne, Olivier Delavande a baigné dans une double culture qui a façonné sa curiosité et son ouverture d’esprit dès...
101 Minutes de lecture
Affiche de l'exposition « Dragons » - © Musée du quai Branly – Jacques Chirac, Paris

Depuis le 18 novembre, le musée du quai Branly – Jacques Chirac accueille l’exposition Dragons qui révèle les multiples facettes de cette créature mythique. Présentée dans la galerie Germain Viatte jusqu’au 1er mars 2026, cette manifestation réunit une centaine de pièces exceptionnelles prêtées par le Musée national du Palais de Taipei.

L’exposition offre un parcours chronologique et thématique qui permet de comprendre comment cette figure emblématique a traversé plus de cinq mille ans d’histoire sans jamais perdre de sa force symbolique.

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Exposition Dragons : 5 000 ans de mythologie chinoise s’exposent au musée du quai Branly
Plateau en jade à décor de dragon, Chine, Dynastie Liao ou Jin, 10e-13e siècles – © Musée national du Palais de Taipei, Inv. 故玉002251

Des origines néolithiques à la naissance du mythe

L’histoire du dragon chinois débute bien avant l’apparition de l’écriture. Les premiers témoignages de cette créature remontent à la culture néolithique de Hongshan, entre 4 700 et 2 900 av. J.-C., dans une région qui s’étend entre l’actuelle Mongolie et le nord-est de la Chine. Les archéologues ont retrouvé dans des tombes de personnages de haut rang des ornements en jade représentant des créatures hybrides baptisées « cochon-dragon ».

Ces objets funéraires, caractérisés par un groin, de petites oreilles et un long corps enroulé, sont probablement les premières représentations connues du dragon. Leur présence dans les sépultures révèle déjà le lien entre cette créature et le pouvoir.

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Sous la dynastie Shang (1554-1046 av. J.-C.), le dragon prend véritablement forme. Les inscriptions oraculaires gravées sur des plastrons de tortues et des omoplates de bovins témoignent de l’importance accordée à cette créature. Ces caractères servaient à interroger Di, le dieu du ciel, et les ancêtres. Le dragon y apparaît avec 268 graphies différentes, témoignant ainsi de la richesse symbolique qui lui est déjà associée. Les bronzes rituels de cette époque présentent des motifs animaliers où le dragon figure aux côtés d’autres créatures fantastiques telles que le glouton taotie ou la licorne qilin.

Exposition Dragons : 5 000 ans de mythologie chinoise s’exposent au musée du quai Branly
GU Quan, Immortelles, d’après Ruan Gao, Chine, Dynastie Qing (1644-1911), règne de Qianlong (1735-1796), 1772, Encre et couleurs sur papier – © Musée national du Palais, Taipei, Inv. 中畫000239

Le maître des eaux, des transformations et du cosmos

À la différence du monstre occidental cracheur de feu, le dragon chinois, appelé long, contrôle les eaux terrestres et célestes. Cette fonction s’explique par le contexte d’une société agraire dépendante des précipitations et confrontée aux risques de sécheresse et d’inondation.

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Au IIe siècle, le philosophe Wang Fu le décrit comme une créature combinant les attributs de neuf animaux : des cornes de cerf, une tête de chameau, des yeux de lièvre, un cou de serpent, un ventre de mollusque, des écailles de carpe, des griffes d’aigle, des pattes de tigre et des oreilles de bœuf. Cette hybridation ancre la créature dans la réalité tout en lui conférant une dimension surnaturelle.

Le dragon possède le pouvoir de métamorphose. Petit comme le ver à soie ou immense comme l’arc-en-ciel, il change de taille et de couleur pour régner sur les mers, les montagnes ou les cieux. Les trois enseignements (taoïsme, confucianisme et bouddhisme) ainsi que le folklore lui ont attribué d’innombrables formes et significations.

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Le taoïsme en fait l’une des quatre créatures fondamentales, aux côtés de la tortue noire du nord, du tigre blanc de l’ouest et de l’oiseau vermillon du sud. Le dragon vert, aux écailles azurines, est associé au printemps, au bois, au yang et aux sept mansions lunaires du palais de l’est.

Arrivé en Chine au Ier siècle de notre ère depuis l’Inde, le bouddhisme a enrichi l’iconographie du dragon en le confondant avec le serpent mythique indien Naga. Ce gardien du Bouddha et de ses disciples est ainsi devenu un protecteur de l’enseignement bouddhique. À l’époque Song, deux arhat sont ajoutés aux seize disciples d’origine : Xianglong, le dompteur de dragon, et Fuhu, le dompteur de tigre. Cette association illustre l’opposition complémentaire entre le tigre, lié au feu et à la terre, et le dragon, associé à l’eau et à l’air.

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Luohan domptant le tigre, Chine, Début de la dynastie Qing (1644-1911), Bambou sculpté – © Musée national du Palais, Taipei, Inv. 故雕000171

L’emblème suprême du pouvoir impérial chinois

Bien que sa figure se soit progressivement élaborée sur les objets régaliens dès l’âge du bronze, le dragon n’a été officiellement assimilé à l’empereur qu’à partir de la dynastie Liao (907-1125). Le dragon jaune à cinq griffes reste l’emblème exclusif des souverains jusqu’à la fin de l’Empire, en 1911. Cette exclusivité se renforce en 1111, lorsqu’un édit impérial interdit tout usage du dragon en dehors des arts officiels.

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L’empereur occupe une position d’intercesseur au sein de la triade ciel-terre-homme, tout comme le dragon à cinq griffes. Au centre de l’enceinte carrée du palais impérial se dressait le trône-dragon, marquant le cinquième point cardinal, à la jonction entre la terre et le ciel.

Détenteur du mandat céleste, le souverain exerçait un double pouvoir, politique et religieux. Il présidait des cérémonies qui, sous la dynastie Qing, l’occupaient jusqu’à quarante jours par an. Tout manquement à cette charge rituelle pouvait remettre en cause sa légitimité et provoquer des catastrophes naturelles.

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De la dynastie Zhou (1046-221 av. J.-C.) à celle des Tang (618-907), le dragon est traditionnellement représenté avec trois griffes. À partir des XIe et XIIe siècles, il se voit doté de quatre ou cinq griffes. Le dragon jaune, couleur du zénith, orne les objets du souverain et de son entourage, parfois accompagné du phénix, symbole de l’impératrice.

L’exposition présente des robes de dragon portées par des hauts fonctionnaires, des sceaux et des plaques en jade, ainsi que des documents et des calligraphies royales illustrant ce rôle impérial.

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Exposition Dragons : 5 000 ans de mythologie chinoise s’exposent au musée du quai Branly
« Offrandes au temple de l’agriculture », Chine, dynastie Qing (1644-1911), règne de Yongzheng (1723-1735), encre et couleurs sur soie, © musée du quai Branly – Jacques Chirac, Paris, inv. 71.1939.37.2.1, ancienne collection H. N. Frey.

Le dragon et son rôle dans le zodiaque chinois

Parmi les douze signes du zodiaque, qui trouvent leur origine dans une symbolique animale datant de l’époque des Royaumes combattants, au Ve siècle av. J.-C., le dragon est la seule créature imaginaire. Naître l’année du dragon est un gage de force de caractère et de charisme, et présage de tous les succès. Selon la légende, l’Empereur de Jade, une divinité céleste taoïste, aurait organisé une grande course dont les vainqueurs seraient devenus les signes du zodiaque.

Le dragon, qui était supérieur à tous les autres concurrents, aurait dû l’emporter facilement. Mais il s’arrêta en chemin pour apporter la pluie à des paysans victimes d’une sécheresse, et ne termina que cinquième. Cette légende illustre la fonction bienfaisante attribuée au dragon, qui place le bien commun avant sa propre gloire. À partir de la période des Six Dynasties (220-589), des représentations du zodiaque, plus ou moins anthropomorphes, étaient inhumées dans les tombes pour jouer le rôle de gardiens.

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Exposition Dragons : 5 000 ans de mythologie chinoise s’exposent au musée du quai Branly
Boîte à décor de dragons et de nuages Chine, Dynastie Qing (1644-1911), Laque rouge – © Musée national du Palais, Taipei, Inv. 中漆000068

Le dragon, énergie vitale et géomancie du paysage

Chargé d’énergie vitale universelle appelée qi, le dragon est indissociable du feng shui, la géomancie chinoise. Cette discipline vise à assurer une bonne circulation du qi, l’énergie vitale universelle, entre l’homme et son environnement. Le choix d’un lieu et l’équilibre des éléments naturels ont une influence sur le bien-être et l’avenir de ses habitants. Le dragon réside au cœur du paysage, donnant vie aux collines et aux montagnes. Bien qu’il soit invisible, sa présence est tangible dans la nature.

Après un long sommeil hivernal, il se réveille au printemps, s’élève jusqu’au ciel et sa force palpitante active le monde pour régénérer la terre. Les « artères » du dragon désignent les courants intérieurs d’énergie que le feng shui identifie aux montagnes. Cette notion imprègne les arts et joue un rôle essentiel dans la composition picturale, dont elle détermine l’unité et le dynamisme organique. Le peintre Wang Yuanqi (1642-1715) voyait dans ces « artères » la substance même du paysage et la source de sa vitalité intérieure.

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Vase en forme de sphère céleste à décor de dragon et de lotus Chine, Jingdezhen, Dynastie Ming (1368-1644), règne de Yongle (1403-1424), Porcelaine bleu et blanc – © Musée national du Palais, Taipei, Inv. 故瓷012547

Une figure populaire toujours vivante

Tout au long de ses cinq millénaires d’existence, sa vitalité ne s’est jamais démentie. Ce seigneur céleste, apparu au Néolithique, a précédé les empereurs et leur a survécu, faisant preuve d’une longévité extraordinaire. Il reste aujourd’hui un emblème pour la Chine, ainsi qu’un puissant symbole culturel dans toute l’Asie de l’Est et pour les communautés sinisées du monde entier.

En tant que motif bénéfique et honorifique, il poursuit ses transformations et se déploie sur une multitude d’objets de la culture matérielle contemporaine. Son corps hybride et mouvant, particulièrement graphique, en fait un motif capable d’épouser tous types de supports et de formats.

Il orne des objets profanes et rituels, des jouets d’enfants aux autels d’ancêtres. Les danses du lion et du dragon, chorégraphies acrobatiques et spectaculaires inspirées des arts martiaux, apportent protection et prospérité lors du Nouvel An lunaire, de l’inauguration des commerces ou d’autres festivités locales.

Au son des tambours et des pétards, ces danses chassent les esprits néfastes et contribuent à rétablir l’équilibre des forces invisibles régissant les lieux.

L’exposition présente les costumes et les masques utilisés lors de ces performances, qui témoignent de la vitalité contemporaine de ces traditions. Emmanuel Kasarhérou, président du musée du quai Branly – Jacques Chirac, souligne : « Depuis cinq mille ans, le dragon ne cesse de témoigner d’une véritable force d’évocation. C’est cette force, ce souffle, ce pouvoir d’inspiration que notre coopération muséale se propose d’explorer et de montrer ».

Exposition Dragons : 5 000 ans de mythologie chinoise s’exposent au musée du quai Branly
Couronne d’officiant taoïste, Vietnam, culture yao, Début du 20e siècle, Carton peint, coton – © musée du quai Branly – Jacques Chirac, Paris, photo Pauline Guyon, Inv. 71.1962.3.13

Une coopération franco-taïwanaise au service du patrimoine

L’exposition Dragons s’inscrit dans le cadre d’un partenariat entre le Musée national du Palais de Taipei, à Taïwan, et le musée du quai Branly – Jacques Chirac, entamé en 2010. Cette collaboration a d’abord donné lieu à l’exposition Masques. Beauté des esprits, présentée en 2019 à Chiayi, dans la succursale sud du Musée national du Palais.

L’exposition couronne donc quinze ans de fructueux échanges sur les plans scientifique, muséal et humain entre les équipes respectives.

Dans le dossier de presse, Hsiao Tsung-Huang, directeur du Musée national du Palais de Taipei, rappelle : « En cette année du serpent, également appelé « petit dragon », nous espérons que les visiteurs viendront nombreux pour découvrir cette exposition grand public. »

Le commissariat est assuré par Yu Pei-Chin, directrice adjointe du musée, Wu Hsiao-yun, conservatrice en chef du département des Antiquités, Chiu Shih-hua, cheffe de section du département de Peinture et Calligraphie, Julien Rousseau, commissaire associé et conservateur en chef du patrimoine au musée du quai Branly, ainsi qu’Adrien Bossard, conseiller scientifique et directeur du musée départemental des arts asiatiques à Nice.

L’exposition bénéficie du soutien généreux de ProLogium. La scénographie s’inscrit dans une démarche d’éco-conception et adopte une conception partagée avec l’exposition Mission Dakar-Djibouti, permettant ainsi un double usage du mobilier. Le projet prévoit un démontage propre, la réutilisation de mobilier et d’éléments scénographiques existants, ainsi que le recours à du mobilier pérenne ou éco-conçu. Un catalogue de 112 pages accompagne l’exposition, coédité par le musée du quai Branly – Jacques Chirac et les éditions Lienart.

Exposition Dragons : 5 000 ans de mythologie chinoise s’exposent au musée du quai Branly
Manuscrit de divination, Vietnam, culture yao, Première moitié du 20e siècle, Encre et couleurs sur papier – © musée du quai Branly – Jacques Chirac, Paris, photo Sylvain Leurent, Inv. 70.2006.2.8

L’exposition Dragons est ouverte au public du mardi au dimanche de 10 h 30 à 19 h, avec une nocturne le jeudi jusqu’à 22 h. Des visites guidées, un parcours enfant avec un livret-jeux à partir de 7 ans et un audioguide en français et en anglais viennent enrichir l’expérience. Le musée propose également un spectacle de danse et de percussions, L’Éveil de la montagne, par le U-Theatre, collectif emblématique de Taïwan, les 13 et 14 décembre 2025.

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