Le Musée national des arts asiatiques Guimet consacre une exposition ambitieuse à la richesse artistique du manga. En tissant un dialogue rare entre œuvres anciennes, estampes majeures et création contemporaine, Manga, tout un art ! révèle l’histoire profonde d’un médium trop souvent réduit à la culture populaire. Une plongée fascinante où Hokusai côtoie Tezuka et où tradition et modernité s’enlacent avec éclat.
Installée dans le cadre prestigieux du musée Guimet, consacré aux arts asiatiques, cette exposition invite à redécouvrir le manga non pas comme un simple produit culturel, mais comme un phénomène esthétique riche et complexe. Le public entre dans un espace où les planches originales côtoient des œuvres d’art classiques, où les influences se croisent et s’illuminent mutuellement.
Yannick Lintz, la présidente du musée, affirme : « Faire comprendre les passions est au cœur même de la vie des musées. Les faire comprendre, partager et vivre. » Cette citation résume bien l’intention de cette exposition : ouvrir un dialogue entre les générations, les cultures et le passé et le présent.

Des racines anciennes à la modernité : comprendre l’héritage visuel du manga
Le parcours commence par une exploration des précurseurs du manga, bien avant que le terme ne soit popularisé. On y découvre notamment des rouleaux illustrés de l’époque d’Edo, dans lesquels textes et images s’enchaînent pour raconter des légendes ou des faits historiques. Ces emaki fonctionnent déjà selon un rythme visuel proche de celui des bandes dessinées contemporaines.
Un exemple frappant est L’Histoire de Kengaku, dans lequel les personnages semblent glisser d’un cadre à l’autre, traversant paysages et émotions. Leur parole, inscrite à côté d’eux, donne l’impression qu’ils s’adressent directement au spectateur. Ce procédé, si familier aux lecteurs de mangas, n’a rien d’inédit. Il trouve ici ses origines dans une tradition narrative fluide et immersive.

Dans une autre section, on observe des livres imprimés au XIXe siècle, les kusazoshi, vendus à bas prix et destinés à un large public. Imprimés sur du papier recyclé souvent noirci par l’usage, ils étaient destinés à être lus, relus, puis transmis. Leur mode de diffusion rappelle celui des magazines de prépublication actuels, dans lesquels les épisodes paraissent semaine après semaine.
On y trouve également des bulles de pensée ou de rêve, appelées fukidashi. Un dessin d’Utamaro montre une femme terrifiée par un cauchemar, tandis qu’une forme nuageuse surgit de sa tête. Ce motif graphique, aujourd’hui omniprésent dans les mangas, était déjà utilisé pour représenter l’intériorité humaine.

Aux sources de l’imaginaire : une rencontre inattendue entre Hokusai et Tezuka
L’une des forces de l’exposition Manga réside dans ses rapprochements audacieux. À côté d’une planche originale d’Astro Boy par Osamu Tezuka, on peut ainsi admirer une estampe de Hokusai représentant le Bouddha punissant une armée de démons. Tout y est : les contrastes violents entre ombre et lumière, la dynamique des formes, la tension dramatique. Ces deux œuvres, séparées par plus d’un siècle, dialoguent naturellement.
Considéré comme le « dieu du manga », Tezuka a révolutionné le médium en s’inspirant du cinéma. Il a notamment introduit des effets de zoom, de plongée et de panoramique, donnant ainsi à ses récits une intensité nouvelle. « Avant lui, les cases ressemblaient à des scènes de théâtre », explique le dossier de presse. Son influence est partout, des mangas d’aventure aux productions animées.
Mais l’exposition ne se contente pas de célébrer les pionniers. Elle montre également comment d’autres auteurs ont élargi le champ d’expression. Le gekiga, né dans les années 1950, introduit un ton plus sombre et plus réaliste. Tatsumi Yoshihiro y aborde la solitude urbaine, Shirato Sanpei dénonce les inégalités sociales à travers des récits historiques et Tsuge Yoshiharu expérimente la subjectivité, sous l’influence du cinéma français.
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Entre tradition et pop culture : comment le manga réinvente les arts japonais
Le lien entre le manga et la culture japonaise traditionnelle est particulièrement bien mis en valeur. Dans One Piece, Eiichiro Oda puise son inspiration dans le kabuki, les estampes ukiyo-e et les contes de samouraïs. Le dieu du vent, Fujin, sculpté en bois au XIXe siècle, devient un personnage menaçant dans l’arc du pays des Wa. Reno Lemaire, l’auteur de l’affiche de l’exposition, s’est directement inspiré de cette statue pour créer une image puissante où le souffle du dieu semble balayer les héros.
De même, Naruto intègre des éléments bouddhiques, comme les mudras, ces gestes rituels utilisés lors des combats. Le renard à neuf queues, figure du folklore japonais, incarne à la fois une malédiction et une force intérieure qu’il faut apprendre à maîtriser. Demon Slayer a, quant à lui, été adapté sur scène par des artistes de théâtre nô, dont certains sont désignés Trésors nationaux vivants. Ce passage du support papier à la scène traditionnelle souligne la profondeur symbolique de ces récits.

La Grande Vague de Hokusai : un fil rouge esthétique et culturel
L’estampe Sous la grande vague au large de Kanagawa de Hokusai traverse l’exposition comme un fil rouge. Symbole universel de la puissance de la nature face à la fragilité humaine, elle a été reprise, détournée et réinterprétée par des générations d’artistes.
Au musée Guimet, on la retrouve citée par Hergé, Jacques Martin, Moebius ou encore Eiichirō Oda dans One Piece. Mais l’exposition va plus loin. Des artistes contemporains comme Coco, Milo Manara ou Alexis Dormal proposent en effet leurs propres versions, chacun y voyant une métaphore différente : le débordement psychique, l’élan cosmique ou encore un clin d’œil à l’histoire de l’art.
Même la haute couture s’en empare. Ainsi, le manteau Suzuraka-san de John Galliano pour Dior, brodé à la main, reprend les vagues de Hokusai comme motif central. Ce dialogue entre art traditionnel, bande dessinée et mode illustre parfaitement la portée culturelle du manga.

Un espace dédié à la lecture et à la découverte du manga
Deux bibliothèques éphémères, une devant l’entrée de l’exposition au rez-de-jardin et une seconde dans la bibliothèque historique du musée, invitent à la détente. Installé confortablement, le visiteur peut feuilleter des mangas récents, découvrir des classiques ou simplement poursuivre sa réflexion. Soutenu par les éditions Kana, ces lieux rappellent que le manga est d’abord une expérience de lecture.
Des livrets de visite sont disponibles gratuitement. Ils guident le public à travers les différentes sections sans jamais imposer un discours unique. Pour les plus jeunes, un livret-jeu permet d’explorer l’exposition avec curiosité et amusement.

Un hommage vibrant à la création française contemporaine
Il est touchant de voir que l’affiche de l’exposition a été confiée à Reno Lemaire, un auteur français autodidacte. Depuis Dreamland (2004), il a su construire une carrière solide, publiant régulièrement, collaborant avec des assistants pour former un studio « comme au Japon » – la série Dreamland comprend désormais 22 tomes de 230 pages, dont un 23e à paraître en septembre 2025, 230 chapitres au compteur, un artbook de 400 pages,
une édition Remaster et 800 000 exemplaires vendus – et maintenant un lien fort avec son public.
« Je me suis formé grâce aux jeux vidéo, aux mangas et aux films d’animation », explique-t-il. Aujourd’hui, son travail est publié au Japon chez l’éditeur Euromanga. C’est un signe fort : le manga n’appartient plus à une seule culture. Il est devenu un langage universel que chacun peut s’approprier.

Manga, tout un art !
19 novembre 2025 au 9 mars 2026
Musée national des arts asiatiques Guimet
6, place d’Iéna
75116 Paris



