Avec Heated Rivalry, HBO Max investit un territoire encore peu exploré : celui du hockey professionnel comme décor d’une romance queer adulte.
Entre rivalité sportive, désir clandestin et remise en question de la masculinité, la série de Jacob Tierney transforme la glace en un espace de tension charnelle et émotionnelle. Audacieuse, sensuelle, mais encore imparfaite, cette fiction canadienne intrigue autant qu’elle divise dès ses deux premiers épisodes.
L’histoire s’inspire librement de la rivalité légendaire entre Sidney Crosby et Alexander Ovechkin, deux géants de la NHL qui se disputent titres et médailles depuis 2005. Mais Tierney pousse le concept encore plus loin. Shane Hollander, incarné par Hudson Williams, représente le Canada : un métis, un ambassadeur parfait de son équipe nationale, avant d’être drafté par les Metros de Montréal. Face à lui, Ilya Rozanov, incarné par Connor Storrie, représente la Russie : ténébreux, réputé rebelle, il a été récupéré par les Raiders de Boston.
Les deux hommes sont censés se détester. La ligue mise sur cette rivalité pour faire grimper les audiences et transformer chaque affrontement en événement. Sauf que la chimie entre eux n’a rien d’hostile.

Une relation charnelle révélée sans faux suspense
Tierney aurait pu étirer le suspense sur toute une saison. Construire un « vont-ils se rapprocher » classique et conclure par un baiser pudique dans le dernier épisode. Il fait exactement l’inverse. Dix minutes suffisent pour que Shane et Ilya partagent des séances d’entraînement nocturnes. Vélos d’appartement, haltères, regards appuyés, gorgées d’eau échangées, mains qui se frôlent… Très vite, leurs rendez-vous clandestins prennent une tournure plus charnelle.
« Dans le monde de la rivalité acharnée, le hockey n’est qu’un préliminaire », résume la critique américaine. Le hockey devient un prétexte. L’arène devient le théâtre de leurs affrontements pour les trophées, les médailles et la Coupe. Mais la série passe peu de temps sur la glace. Tierney privilégie les vestiaires, les bancs de touche et les chambres d’hôtel. Les dialogues des joueurs flirtent constamment avec l’ambiguïté et jonglent avec un vocabulaire où tout devient double sens.
Dans Letterkenny et Shoresy, Tierney utilisait déjà ce langage cru comme une forme de joute verbale entre hommes confiants dans leur hétérosexualité. Ici, il y a consommation. Les scènes intimes sont longues, soignées, suggestives, mais jamais explicites. Préparez-vous : vous êtes plus proche de Bridgerton que d’une série familiale. Les orgasmes comptent autant que les victoires sur la glace. Ces deux hommes aiment gagner, partout.
Une narration fragmentée par les saisons sportives
Heated Rivalry bondit d’une saison à l’autre, voire de plusieurs mois. Shane et Ilya s’envoient des textos obscènes en utilisant les pseudonymes « Jane » et « Lily » pour dissimuler leur relation. Ils attendent les matchs d’étoiles, les Jeux olympiques et les confrontations entre les Metros et les Raiders pour se retrouver. Cette structure narrative empêche de vraiment s’attacher aux personnages pris séparément. On sait juste qu’ils pensent vivre une relation, sans qu’aucun d’eux n’ose encore prononcer le mot.
Ce procédé rappelle Love & Basketball, même si Heated Rivalry n’atteint pas encore ce niveau. Mais l’ambition est là. Les deux premiers épisodes envoyés à la presse laissent deviner que les suivants aborderont les révélations obligées : les familles, les coéquipiers, le public. Reste à savoir si Tierney traitera vraiment la complexité d’un coming out dans le monde ultra-masculin du hockey professionnel ou s’il préférera rester dans l’entre-deux.
Des personnages secondaires sous-exploités
Shane subit la pression d’une mère envahissante, incarnée par Christina Chang, déterminée à monétiser la célébrité biraciale de son fils. Dylan Walsh incarne un père moins intrusif, mais tout aussi présent. Shane a une mère très impliquée, impatiente de l’aider à commercialiser et à monétiser sa célébrité métisse qui repousse les limites. Côté russe, Ilya traîne des difficultés financières familiales floues et des attentes patriotiques pesantes.
Williams et Storrie dégagent une vraie alchimie physique. Cependant, Williams a du mal à convaincre dans les scènes plus conventionnelles, celles qui exigent de lui le masque du sportif accompli. Storrie, lui, bénéficie d’un personnage plus complexe, même si celui-ci repose sur des stéréotypes russes appuyés. Il broie du noir avec conviction et arrache quelques rires dans son rôle de partenaire dominant au lit, cajolant son partenaire moins expérimenté.
Chang et Walsh, quant à eux, restent malheureusement cantonnés à des archétypes de parents sportifs oppressants, sans grande profondeur. C’est dommage, car leur présence aurait pu enrichir le propos.
Suivez toute l’actualité d’Essential Homme sur Google Actualités, sur notre chaîne WhatsApp, ou recevoir directement dans votre boîte mail avec Feeder.
Une mise en scène érotique qui finit par se répéter
Les scènes d’intimité s’enchaînent avec une certaine monotonie visuelle. Gros plans serrés, cadrages soignés, fellations suggérées sans montrer les organes génitaux, éclairages tamisés… « J’ai l’impression que Tierney tente de refléter l’appétit insatiable d’une nouvelle relation », analyse Daniel Fienberg, journaliste au très réputé The Hollywood Reporter. Tierney cherche sans doute à représenter l’appétit insatiable d’une relation naissante. Mais cette approche finit par lasser, malgré la charge érotique indéniable.
Le spectateur reste en suspens : comment la série va-t-elle gérer les six épisodes ? Faut-il y voir un format limité, une série continue ou un long métrage étiré ? « C’est l’allongement de l’histoire qui déterminera si Heated Rivalry fonctionne », note justement un observateur. Tout dépendra de la capacité de Tierney à faire basculer l’équilibre vers un développement dramatique plutôt que vers le sexe comme moteur narratif.
Masculinité sportive et désir queer en collision
Heated Rivalry prend le risque de remettre en question les codes de la masculinité sportive. Les vestiaires de hockey sont en effet des bastions d’homophobie latente, où les blagues sur la virilité masquent souvent une anxiété profonde. Tierney dévoile cette hypocrisie en montrant comment le langage des joueurs, truffé de métaphores sexuelles, « estompe la frontière entre homosocial et homosexuel ».
Shane et Ilya s’appellent par leurs noms de famille au lit, prolongeant ainsi les rituels de camaraderie sportive jusqu’à l’intimité. C’est à la fois touchant et drôle. Leur relation fonctionne selon le principe de la compétition : qui domine, qui cède, qui remporte cette manche. Le sexe devient l’extension du terrain.

Un verdict encore suspendu après deux épisodes
Sur la base des deux premiers épisodes, Heated Rivalry se regarde sans déplaisir. La série ose aborder un angle mort du sport professionnel, offre des scènes sensuelles bien filmées et assume son côté transpirant et canadien. Cependant, elle peine encore à trouver son rythme, coincée entre romance torride et chronique sportive.
Vous cherchez une série de fin d’année sans contenu de Noël ? Heated Rivalry remplit ce contrat. Vous voulez du contenu queer audacieux qui bouscule les clichés du sport masculin ? Vous serez partiellement satisfait. Vous espérez une fresque sur la difficulté d’être homosexuel dans le hockey professionnel ? Attendez de voir la suite.
« Il est certain, cependant, que je ne regarderai pas le prochain affrontement entre Crosby et Ovechkin de la même manière », conclut Daniel Fienberg. Voilà peut-être le véritable succès de Heated Rivalry : vous faire regarder le sport différemment. Il vous rappelle que derrière les maillots transpirants, les poignées de main viriles et les bagarres sur glace, il y a des hommes qui vivent, aiment et souffrent. Avec leurs contradictions, leurs désirs inavoués et leurs peurs.
Tierney signe une série imparfaite, mais courageuse. Reste à savoir si les quatre épisodes restants tiendront la promesse du début ou si tout retombera comme un soufflé sorti trop vite du four. Rendez-vous sur HBO Max et Crave pour le découvrir.



