À Gauche Après 88 ans d’absence, le Triptyque de Moulins revient à Paris et illumine les salles du Louvre de ses couleurs retrouvées. À partir du 26 novembre 2025, vous pourrez découvrir l’un des trésors méconnus de la peinture française, restauré avec une minutie qui a révélé des teintes oubliées depuis des siècles. Longtemps dissimulé sous l’anonymat du Maître de Moulins, Jean Hey s’impose aujourd’hui comme l’un des artistes les plus talentueux de la France à la charnière des XVe et XVIe siècles.
Une résurrection picturale après 146 ans !
La restauration achevée cette année marque un tournant dans la compréhension de cette œuvre monumentale. Depuis la dernière intervention menée en 1879, le triptyque avait progressivement perdu de sa lisibilité, ses couleurs éclatantes étant dissimulées sous des couches de vernis oxydés et de repeints successifs. Pendant près de deux ans, l’atelier Arcanes et le groupement Tournillon ont travaillé au Centre de recherche et de restauration des musées de France, sous la direction d’un comité scientifique international.

Les restaurateurs ont redécouvert la complexité technique de l’œuvre de Jean Hey, notamment dans l’exécution du halo qui entoure la Vierge. Cet élément central combine des feuilles d’or pur et de l’or parti, un alliage d’or et d’argent, appliqués en deux étapes distinctes afin de créer un effet lumineux spectaculaire. Cette prouesse technique témoigne des expérimentations picturales audacieuses de l’artiste flamand, formé à Gand auprès d’Hugo van der Goes.
Le cadre d’origine du panneau central a également retrouvé sa polychromie d’origine. Les analyses physico-chimiques ont révélé que le décor du XVe siècle subsistait sous plusieurs couches de redorures postérieures. Son nettoyage minutieux a permis de restituer l’harmonie chromatique voulue par l’artiste, mêlant motifs végétaux, pilastres cannelés et chapiteaux à l’antique, un vocabulaire Renaissance qui contraste avec la forme traditionnelle flamande du triptyque.
Un manifeste politique déguisé en dévotion
Vers 1498, le duc Pierre II de Bourbon et son épouse Anne de France ont commandé cette œuvre ambitieuse pour la collégiale de Moulins, aujourd’hui cathédrale. Vous y observez bien plus qu’un simple retable d’autel : ce triptyque est un testament dynastique réalisé à un moment crucial de l’histoire des Bourbons. La mort de Charles VIII en 1498 et l’avènement de Louis XII ont fragilisé le pouvoir du couple ducal. Pour affirmer leur autorité sur le duché, Pierre II et Anne ripostent par cette commande spectaculaire.
Sur le volet gauche, Pierre II apparaît vêtu de manière quasi royale, accompagné de saint Pierre représenté en pape. Cette mise en scène amplifie délibérément le prestige ducal. L’Enfant Jésus se tourne ostensiblement vers le duc pour le bénir, ce qui est une reconnaissance divine de son importance politique. Sur le volet droit, Anne de France et sa fille unique, Suzanne, couronnée, affirment la continuité dynastique. La présence de l’héritière proclame que le duché passera à une femme, une décision audacieuse pour l’époque.
Au centre, la Vierge apparaît comme une apparition céleste, assise sur un siège curule, symbole antique du pouvoir. La couronne d’étoiles et la lune à ses pieds évoquent l’Immaculée Conception, selon l’iconographie de l’Apocalypse. Jean Hey a créé un halo divin d’où émane la lumière, associant la préciosité tangible de l’or à la légèreté des cercles colorés.
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Jean Hey, un génie flamand au service des Bourbons
Né vers 1450 aux Pays-Bas, il arrive en France vers 1480, après avoir été formé à Gand. Il travaille d’abord pour le cardinal Jean Rolin, puis pour le cardinal Charles de Bourbon, frère du duc Pierre. Dès 1488, il s’installe à la cour de Moulins, où il reste jusqu’à sa mort, probablement peu après 1500.
L’attribution du triptyque à Jean Hey a longtemps fait débat. Les historiens parlaient du « Maître de Moulins », nom de convention donné à l’artiste anonyme de ce chef-d’œuvre. Cette attribution s’appuie sur une inscription au revers du tableau Ecce Homo de 1494, ainsi que sur des documents retrouvés à Lyon mentionnant Jean Hey comme peintre du cardinal Charles de Bourbon dans les années 1480. Aujourd’hui, tous les spécialistes reconnaissent Jean Hey comme le créateur du Triptyque de Moulins.
Son talent de portraitiste s’associe à une maîtrise parfaite du rendu de la lumière et des matières. Il s’inspire d’Hugo van der Goes et de Jean Fouquet, tout en développant un style personnel qui participe au renouvellement de la peinture religieuse et de portrait. Reconnu par ses contemporains comme l’un des grands artistes de son temps, Jean Hey a peint pour les ducs, les membres de la cour et la famille royale.
Des grisailles inachevées révèlent le processus créatif
Lorsque le triptyque était fermé, les fidèles ne voyaient que les volets extérieurs décorés de grisailles, une pratique courante dans la peinture flamande. Jean Hey y a représenté une Annonciation : l’ange Gabriel demande à Marie d’accepter d’être la mère de Dieu. La restauration a révélé que le peintre n’avait jamais terminé ces grisailles, pour des raisons encore inexpliquées.
Sur le volet de l’Ange, on distingue le dessin d’un plafond vouté à caissons, une inspiration de la Renaissance italienne que Jean Hey a finalement abandonnée sans avoir le temps de la recouvrir totalement. Certains anges sont simplement esquissés, d’autres sont plus aboutis, et les deux ceintures sur l’arc présentent des stades d’élaboration différents. Ces traces du travail inachevé offrent un aperçu rare du processus créatif d’un peintre du XVe siècle.
Les volets ont été coupés de manière asymétrique en haut et en bas, probablement avant la Révolution française. Cette mutilation créait une discontinuité entre les lignes architecturales des grisailles et perturbait la relation entre les donateurs et la Vierge. Les restaurateurs ont choisi de ne restituer que les parties connues, en exploitant la symétrie de la composition, soit 5 cm sur les 15 manquants pour chaque panneau. Des éléments en bois mobiles ont permis de poursuivre la composition peinte de façon illusionniste.

Une présentation exceptionnelle confronte les œuvres de Jean Hey
Le Louvre conserve le plus important ensemble d’œuvres de cet artiste : cinq peintures, un dessin et trois sculptures. La présence du triptyque à Paris, où il n’avait plus été exposé depuis 1937, offre une occasion unique de le rapprocher de ces créations. Le musée de Cluny possède également la Vierge Bacri, acquise en 2013.
Autour de ce corpus, plusieurs panneaux peints, dessins, enluminures et objets d’orfèvrerie issus des collections du musée du Louvre accompagneront le triptyque dans la salle 831 de l’aile Richelieu. Cette confrontation permettra de mieux comprendre ce qui fait du Triptyque de Moulins une œuvre exceptionnelle de l’art occidental au tournant des XVe et XVIe siècles.
Vous pourrez ainsi apprécier l’évolution du style de Jean Hey, observer ses emprunts à la peinture flamande et constater l’assimilation des innovations italiennes. Le peintre allie dans son œuvre la précision du portrait flamand, la monumentalité des compositions religieuses et l’audace chromatique caractéristique de la peinture française de cette période charnière. La restauration a révélé des couleurs éclatantes, longtemps oubliées, qui témoignent du génie coloriste de l’artiste.
Une redécouverte au XIXe siècle précède la reconnaissance internationale
En 1838, Prosper Mérimée, inspecteur général des monuments historiques, redécouvre les trois panneaux du triptyque, dispersés dans la cathédrale de Moulins. L’œuvre est recomposée en 1840, puis présentée au public en 1889. Sa présentation lors de la rétrospective de l’art français à l’Exposition universelle de Paris en 1900, puis lors de l’exposition consacrée aux primitifs français en 1904, a établi sa réputation internationale.
Classé monument historique en 1898, le triptyque est resté dans la sacristie de la cathédrale de Moulins depuis 1879. Sa restauration, financée par l’État, s’inscrit dans un projet plus vaste de mise en valeur de la cathédrale, sous la maîtrise d’ouvrage de la direction régionale des affaires culturelles (DRAC) d’Auvergne-Rhône-Alpes. Cette collaboration exceptionnelle entre le musée du Louvre, la direction régionale des affaires culturelles et le Centre de recherche et de restauration des musées de France témoigne de l’importance patrimoniale de ce chef-d’œuvre.
La présentation temporaire à Paris offre une occasion unique de découvrir ou redécouvrir l’œuvre magistrale de Jean Hey dans des conditions d’éclairage optimales. Les visiteurs pourront vivre un moment historique et comprendre pourquoi le Triptyque de Moulins est l’un des sommets de la peinture française au début du XVIe siècle.



