Le 1er avril 2026, Maison Margiela a quitté Paris pour la première fois de son histoire afin de présenter sa collection automne 2026 sur le quai d’un chantier naval de Shanghai. Glenn Martens, directeur artistique de la maison depuis 2025, a choisi ce cadre improbable, constitué de dizaines de conteneurs métalliques empilés et estampillés de noms de compagnies maritimes, pour dévoiler une vision de la mode masculine qui ne ressemble à aucune autre.
Soixante-dix silhouettes environ ont défilé ce soir-là, sous une lune dorée, au son de tambours et d’une interprétation poétique de Where the Wild Roses Grow de Nick Cave. Les mannequins, masqués, avançaient à pas tendus, leurs vêtements frôlant le sol en béton brut. Un bruit doux, presque minéral, s’échappait de certaines tenues confectionnées dans des matériaux inattendus.

Pour la collection automne 2026, Maison Margiela part d’un postulat simple : le vêtement de tailleur existe, mais rien n’oblige à le laisser intact. Les vestes à double boutonnage sont associées à des constructions en jersey seconde peau, modifiant la façon dont le tissu épouse le corps. Des panneaux de cuir viennent s’incruster dans du tweed et du velours se soude à une structure taillée, créant ainsi des surfaces hybrides qui échappent à toute définition unique de la matière.
La taille est toujours présente, mais elle est constamment interrompue. C’est le principe fondateur de Margiela : laisser visible l’architecture du vêtement, ses coutures, ses bords bruts, ses couches successives. Plusieurs silhouettes masculines jouent sur l’idée d’une peau supplémentaire tendue sur la structure d’un costume, laissant entrevoir les lignes du tailleur en dessous.
« Le point de départ de Martin Margiela, c’était vraiment la friperie », rappelle Martens. « C’est lui qui a vraiment rendu le sac plastique luxueux. Ce qui comptait, c’était la manière dont on regardait les choses et dont on changeait notre perception. » Cette logique de réemploi créatif est au cœur de la collection automne 2026. Des poupées en porcelaine du XIXe siècle ont servi de référence initiale ; des vêtements d’époque trouvés aux puces de Paris ont été trempés dans de la cire d’abeille, laissés à durcir, puis portés sur le podium, où la cire craquelait et se détachait à chaque pas.
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Pour le prêt-à-porter masculin, cette esthétique du trouvé se traduit par des vestes en cuir aux bords non finis, laissés tels du cuir brut, et par des pièces en jersey traité avec le bianchetto, une technique maison qui consiste à enduire les vêtements de peinture blanche qui devient alors la matière même du vêtement. Des manteaux, des trenchs et des blazers sortent de ce processus avec une apparence légèrement désintégrée, à mi-chemin entre l’usure du temps et la décision délibérée du créateur.
La ligne de tailleurs reste l’épine dorsale de l’offre masculine. Vestes et manteaux à l’allure rétro, overcoats en cuir travaillé, pantalons à la coupe ajustée mais aux finitions déstructurées : la collection propose une garde-robe cohérente, portée par une logique d’expérimentation maîtrisée. Des silhouettes en jersey élastique, certaines transparentes et d’autres rigidifiées pour sculpter le torse, rappellent l’obsession de Martin Margiela pour « la seconde peau ».

Les pièces en jersey, utilisées comme empiècements pour des costumes taillés ou comme liant entre des matières plus lourdes au rendu légèrement abîmé, ont été parmi les préférées des acheteurs, selon l’équipe de Martens.
Les chaussures confirment que Maison Margiela n’a pas l’intention de jouer la carte de la facilité. La nouvelle chaussure pour homme, baptisée Float, perturbe le rapport entre la tige et la semelle, créant un déséquilibre visuel qui attire l’œil sur la construction de la chaussure. Des bottines découpées exposent les couches internes, d’autres retirent simplement ce que l’on attend. Pour les fans des Tabi, la chaussure fendue qui a fait la réputation de la maison, la collection propose des déclinaisons à double découpe sur le dessus du pied ou à bout carré, avec un effet de semelle flottant en l’air.
Un nouveau modèle de sac fait également son entrée : baptisé The Link, il est conçu en cuir contrecollé et enroulé autour d’une pochette généreuse. Sobre, fonctionnel et légèrement étrange, typiquement Margiela.

Ce défilé hors de Paris n’était pas un caprice logistique. Il marque le début d’une tournée d’expositions à travers quatre villes chinoises : Shanghai, Pékin, Chengdu et Shenzhen. Renzo Rosso, le fondateur du groupe OTB qui détient la maison, l’a clairement affirmé après le défilé : « Nous voulons que le public chinois considère Margiela comme une marque locale. La plupart des maisons fabriquent des produits, nous faisons de la vraie créativité avec Glenn. » Les ventes de Maison Margiela ont progressé de 8,4 % en 2025, affichant la croissance la plus forte du groupe.
Pour Martens, l’ambition dépasse les chiffres. Il entend revenir à la « façon de penser originelle » de la maison, à cette idée qu’un sac plastique peut devenir un objet de désir, qu’une robe en tessons de porcelaine peut être portée et que la destruction est une forme de création. À Shanghai, sur ce quai de conteneurs, il y est parvenu.
























