Le CEO de Nvidia Jensen Huang est arrivé à Taipei ce vendredi pour rendre visite à son partenaire stratégique, au moment où la société la plus valorisée au monde traverse un climat politique tendu entre Washington et Pékin.
Arrivé en jet privé à l’aéroport Songshan de Taipei, le dirigeant de l’entreprise la plus valorisée au monde se retrouve au cœur des tensions croissantes entre Washington et Pékin, qui se disputent l’accès à ses puces d’intelligence artificielle de pointe. Ce déplacement, qui survient à quelques jours de la publication des résultats financiers de Nvidia, met en lumière la danse diplomatique et industrielle que mène le géant des semi-conducteurs.
Face aux journalistes qui l’attendaient, Jensen Huang a joué la carte de la simplicité. « Mon objectif principal en venant ici est de visiter TSMC », a-t-il déclaré, précisant qu’il ne resterait que quelques heures, le temps d’un dîner avec les dirigeants du fondeur taïwanais. Une visite pour remercier un partenaire essentiel, mais aussi pour s’adresser à ses équipes. Dans un communiqué, TSMC a confirmé que M. Huang donnerait un discours interne sur sa « philosophie de management ».
Derrière cette visite se cachent des annonces technologiques majeures. Jensen Huang a révélé être venu remercier TSMC pour la finalisation de six nouvelles puces révolutionnaires. Celles-ci incluent un nouveau GPU et un processeur de photonique sur silicium destinés à l’architecture de nouvelle génération « Rubin ». Le terme technique « tape out » signifie que le design d’une puce est finalisé et prêt à entrer en production.
« C’est la première architecture de notre histoire où chaque puce est nouvelle et révolutionnaire », a souligné avec enthousiasme le PDG. « Nous avons finalisé le design de toutes les puces. »
Cette annonce confirme l’avance technologique impressionnante de Nvidia et sa capacité à maintenir un rythme d’innovation effréné, repoussant sans cesse les limites de la puissance de calcul nécessaire aux modèles d’IA.
Cependant, l’innovation ne suffit pas. Le véritable défi pour Nvidia est de réussir à naviguer dans les eaux troubles de la géopolitique. Le marché chinois, qui est crucial pour le chiffre d’affaires de l’entreprise, est devenu un véritable casse-tête. Au cœur de cette situation se trouve la puce H20, un modèle conçu spécifiquement pour la Chine afin de se conformer aux restrictions à l’exportation imposées par les États-Unis en 2023.
L’histoire de cette puce est pour le moins mouvementée. Après avoir reçu l’autorisation de la commercialiser en juillet, Nvidia a dû faire face à un arrêt brutal des ventes en avril, avant que Washington ne donne à nouveau son feu vert. Peu après, Nvidia a passé des commandes massives de 300 000 puces H20 auprès de TSMC, anticipant une forte demande de la part des entreprises chinoises.
Cependant, un nouvel obstacle est apparu : des allégations du régulateur chinois du cyberespace et des médias d’État suggérant que les puces de l’entreprise américaine pourraient présenter un risque pour la sécurité nationale. Les autorités de Pékin ont ensuite déconseillé aux géants technologiques locaux d’acheter la H20, refroidissant ainsi le marché. De son côté, Nvidia maintient que ses puces ne comportent aucune porte dérobée.
Suivez toute l’actualité d’Essential Homme sur Google Actualités, sur notre chaîne WhatsApp, ou recevoir directement dans votre boîte mail avec Feeder.
La situation a pris une nouvelle tournure cette semaine. Selon des informations concordantes, Nvidia aurait demandé à certains de ses fournisseurs de suspendre le travail lié à la puce H20. Foxconn, le géant de l’assemblage, ferait partie des entreprises concernées. Amkor Technology, qui gère le conditionnement avancé de la puce, et Samsung Electronics, qui fournit la mémoire à large bande passante, auraient également été notifiés.
Interrogé à ce sujet à Taipei, Jensen Huang a donné une explication pragmatique. Il a affirmé que Nvidia disposait déjà d’un stock conséquent de puces H20. « Nous avons préparé un nombre important de puces H20 et nous attendons maintenant les bons de commande de nos clients chinois », a-t-il précisé. « Lorsque nous recevrons les commandes, nous serons en mesure d’en acheter davantage. » Un porte-parole de Nvidia a ajouté : « Nous gérons constamment notre chaîne d’approvisionnement pour répondre aux conditions du marché. » Cette gestion des stocks vise à éviter une surproduction alors que la demande chinoise reste incertaine.
Conscient des limites de la H20, Nvidia travaille sur un successeur. Interrogé sur une nouvelle puce provisoirement nommée B30A et basée sur la toute dernière architecture Blackwell, Jensen Huang a confirmé que des discussions étaient en cours avec Washington. L’objectif est de proposer à la Chine un produit plus puissant que la H20, tout en respectant la réglementation américaine.
Sa réponse fut sans équivoque quant au pouvoir de décision final. « C’est bien sûr au gouvernement américain de décider, et nous dialoguons avec lui, mais il est trop tôt pour le savoir. » Cette déclaration illustre parfaitement la dépendance de Nvidia aux décisions politiques de Washington. L’entreprise peut concevoir les puces les plus performantes, mais leur commercialisation sur des marchés clés reste soumise à l’approbation du gouvernement.
Ce dialogue avec l’administration américaine s’inscrit dans un contexte où le gouvernement cherche également à tirer profit de ce commerce. Plus tôt ce mois-ci, l’administration Trump a autorisé la vente de puces plus avancées que la H20 en Chine, en échange d’un accord surprenant : le gouvernement américain percevra 15 % des revenus générés par la vente de ces puces en Chine par Nvidia et son concurrent AMD. Ce mécanisme inédit transforme l’État en partenaire commercial direct, brouillant encore un peu plus les frontières entre politique et économie.



