Sur le quai de Conti, à Paris, là où l’on frappe des monnaies et des médailles depuis 1775, un événement inédit vient de se produire. En mars 2026, la Monnaie de Paris et Beaubleu ont officialisé une collaboration autour d’une collection de montres baptisée « La Pièce ». Deux références. Des cadrans fabriqués sur place, dans les ateliers du 6e arrondissement. Un ancrage parisien revendiqué. Et pour l’horlogerie française, un signal fort.

Une collaboration inattendue entre institution historique et marque indépendante
Personne n’avait vraiment anticipé ce partenariat. D’un côté, une institution pluriséculaire dont le cœur de métier repose sur la frappe du métal, la gravure et la médaille. De l’autre, une jeune maison horlogère parisienne fondée en 2017 par Nicolas Ducouret, designer de formation passé notamment par Van Cleef & Arpels. Beaubleu s’est d’emblée démarquée par ses aiguilles rondes, une signature visuelle immédiatement reconnaissable, et par une sensibilité poétique que résume bien la citation de Baudelaire qui guide la marque depuis ses débuts : « Le beau est toujours bizarre. »
Ce n’est pas une rencontre de façade. La Monnaie de Paris, qui s’est engagée il y a quatre ans dans un plan stratégique dénommé Ambition 2027, cherche à diversifier ses activités et à valoriser des savoir-faire que le numérique et l’industrialisation n’ont pas effacés. L’horlogerie s’est imposée comme un domaine cohérent, presque évident, pour une institution qui travaille quotidiennement la matière métallique avec une précision millimétrée.

| 📌 Repères clés |
|---|
| 🏛️ Collaboration entre Beaubleu et la Monnaie de Paris annoncée en mars 2026 ⚙️ Cadrans fabriqués à Paris grâce à la technique d’estampage par frappe 🇫🇷 Objectif de relancer la fabrication de cadrans en France ⌚ Deux modèles lancés avec plusieurs déclinaisons de couleurs 🔢 Production limitée à 888 exemplaires par variante 📍 Fabrication réalisée quai de Conti dans un site historique 📈 Projet inscrit dans la stratégie Ambition 2027 de diversification |
Une technique de frappe qui transforme le cadran horloger
Tout repose sur une technique : l’estampage par frappe. Cette méthode permet de sculpter le métal en une seule opération, obtenant ainsi des reliefs, des volumes et des effets de lumière d’une netteté remarquable. C’est exactement ce que la Monnaie de Paris pratique sur ses monnaies et médailles depuis des générations. L’appliquer à un cadran de montre ne relève pas de l’improvisation, mais d’un transfert de compétences méthodiquement pensé.
Techniquement, l’estampage soumet le métal à une pression considérable. Dans l’industrie horlogère traditionnelle, certains cadrans subissent cinq ou six opérations d’estampage successives, avec des phases de chauffe intermédiaires pour préserver l’intégrité du matériau. Ici, la Monnaie de Paris transpose une gestuelle maîtrisée depuis des siècles à un objet d’une toute autre échelle. Le résultat est un cadran qui porte littéralement les traces du geste, avec une texture et une profondeur que l’impression ou l’application de peinture ne peuvent pas reproduire.

Une collection structurée entre design et éditions limitées
La collection se décline en deux références distinctes. La Pièce N°1 est proposée en six coloris. La Pièce N°2 est proposée en trois coloris : noir, or rose et argent. Sur la version argent de cette dernière, Beaubleu décrit un motif radial finement strié, ponctué d’index captant la lumière à chaque mouvement, et une seconde volante traversant le cadran. Une description qui en dit long, pour les amateurs, sur le soin apporté à la lisibilité et à l’animation visuelle de la montre au poignet.
Chaque variante est produite à 888 exemplaires. Ce chiffre n’est pas anodin : il inscrit la collection dans une logique d’édition limitée, sans verser dans la rareté artificielle. 888 pièces, c’est suffisant pour que la collection circule, se voit et soit portée. Assez peu pour que chaque acquéreur sache qu’il tient entre les mains quelque chose de circonscrit.
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Le retour stratégique de la fabrication de cadrans en France
Derrière l’esthétique se cache un sujet de fond. Les cadrans de montre ne sont plus fabriqués en France. La quasi-totalité de la production mondiale est concentrée en Suisse, avec quelques acteurs en Allemagne ou en Asie. Ce que Beaubleu et la Monnaie de Paris proposent, c’est de ramener la fabrication de cadrans en France, dans un atelier parisien ouvert au public dont l’histoire remonte à plus de deux siècles.
C’est précisément sur ce point que Marc Schwartz, président-directeur général de la Monnaie de Paris, insiste : « Ces premiers pas dans le monde de l’horlogerie sont prometteurs. Ils sont le signe d’une volonté de diversification stratégique nécessaire pour la Monnaie de Paris. Je remercie notre partenaire Beaubleu pour cette collaboration inédite et je félicite nos équipes qui ont une nouvelle fois montré leur talent et leur capacité d’adaptation. » Le terme « inédite » n’est pas rhétorique. Il souligne en effet qu’aucune institution de ce type n’avait encore emprunté cette voie.

Beaubleu confirme son positionnement dans l’horlogerie parisienne
Pour comprendre pourquoi Beaubleu était le partenaire logique de cette aventure, il faut revenir sur ce que la marque a bâti depuis 2017. Ses trois premières collections en édition limitée (B01, Union et Vitruve) lui ont permis de poser les jalons de son identité. Créativité contrôlée, finitions soignées, mouvement automatique systématique et prix accessibles pour le segment premium, avec des références entre 700 et 1 500 euros. Une collection permanente, Ecce, est ensuite venue consolider cette base.
Nicolas Ducoudert a bâti Beaubleu autour d’une idée claire : la montre comme objet d’expérience, et non comme simple accessoire. Cette philosophie se retrouve dans chaque décision de design : les aiguilles rondes, le rapport à la couleur, le dialogue permanent avec la lumière. En confiant le cadran à la Monnaie de Paris, il pousse cette logique à son terme en faisant entrer dans la montre un procédé de fabrication qui a une véritable histoire.

Paris peut-il redevenir un pôle crédible de l’horlogerie
La collection « La Pièce » pose une question plus large : Paris peut-il redevenir un territoire horloger crédible ? Longtemps, la capitale française a été associée à la haute joaillerie, à la mode et aux maisons de luxe généralistes. L’horlogerie restait une affaire suisse, helvétique dans ses réflexes comme dans sa géographie. Ces dernières années, plusieurs marques françaises ont tenté de remettre en cause cet état de fait : March LA.B, Pequignet et Ferdinand Berthoud pour la haute horlogerie, avec des résultats variables.
Beaubleu, elle, occupe un créneau différent : une horlogerie parisienne assumée, contemporaine dans son esthétique, accessible dans ses prix, mais rigoureuse dans ses exigences de fabrication. L’adossement à la Monnaie de Paris apporte à cette démarche une légitimité supplémentaire : celle d’un site de production ancré dans la ville, visible et visitable, dont le quai de Conti constitue l’une des adresses les plus reconnaissables de la rive gauche.

Une collaboration qui dépasse le simple lancement produit
Ce qui se joue avec « La Pièce » dépasse le cadre d’un simple lancement de produit. C’est la démonstration que des savoir-faire industriels français, longtemps cantonnés à leur domaine d’origine, peuvent migrer vers d’autres secteurs et y produire quelque chose de pertinent. Créée en 864 et installée quai de Conti depuis 1775, la Monnaie de Paris abrite l’une des dernières usines encore en activité à Paris intra-muros. C’est un fait rare, presque fragile, que cette collaboration contribue à rendre visible.
Pour Beaubleu, c’est une étape de maturité. La marque n’est plus seulement une proposition esthétique séduisante. Elle devient un acteur capable de mobiliser des partenaires d’envergure, de porter un projet de réindustrialisation et de garantir l’origine traçable et documentée de ses cadrans. Pour quiconque s’intéresse à l’horlogerie française, cette évolution est à suivre de près.



