L’Ă©cho inoubliable de Sinead O’Connor, une star provocatrice hors du temps

Par
Olivier Delavande
Fils d’un pĂšre français et d’une mĂšre vietnamienne, Olivier Delavande a baignĂ© dans une double culture qui a façonnĂ© sa curiositĂ© et son ouverture d’esprit dĂšs...
7 Minutes de lecture

Sinead O’Connor, symbole puissant d’une puissance lyrique incisive et d’une rĂ©bellion personnelle, nous a quittĂ©s Ă  l’ñge de 56 ans. Avec une voix qui a dĂ©finitivement marquĂ© le monde de la musique et une attitude farouchement non apologĂ©tique, la regrettĂ©e auteur-compositeur-interprĂšte irlandaise a marquĂ© de maniĂšre indĂ©lĂ©bile les annales de la culture pop.

Sa silhouette chauve caractĂ©ristique, ses yeux larges et expressifs, pleins de dĂ©fi et de chagrins cachĂ©s, sont gravĂ©s dans notre mĂ©moire collective. Sinead O’Connor, qui a pris d’assaut la scĂšne internationale en 1987 avec son tube alternatif “The Lion and the Cobra”, a vendu des millions de disques dans le monde entier.

https://twitter.com/KarenBoston/status/1684413157496745985

Cependant, c’est son album de 1990, “I Do Not Want What I Haven’t Got”, qui a fait d’elle une sensation mondiale. Il contient le single “Nothing Compares 2 U”, une chanson Ă©crite Ă  l’origine par Prince, qui s’est hissĂ©e au sommet des hit-parades. Remportant le Grammy Award de la meilleure performance musicale alternative en 1991, l’album a connu un Ă©norme succĂšs, mĂȘme si O’Connor a boycottĂ© la cĂ©rĂ©monie de remise des prix, dĂ©nonçant son mercantilisme.

La formidable prĂ©sence d’O’Connor dans la musique s’est souvent accompagnĂ©e de son lot de controverses. En 1990, elle s’est retirĂ©e d’un concert dans le New Jersey, menaçant d’annuler sa prestation si “The Star-Spangled Banner” Ă©tait jouĂ©e au prĂ©alable. Cela lui vaut l’ire de personnalitĂ©s comme Frank Sinatra. La mĂȘme annĂ©e, elle s’est retirĂ©e d’une reprĂ©sentation du “Saturday Night Live” pour protester contre ce qu’elle considĂ©rait comme de la misogynie dans le travail de l’humoriste Andrew Dice Clay.

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Mais c’est lors d’une reprĂ©sentation ultĂ©rieure de “S.N.L.” en 1992 qu’elle a vĂ©ritablement suscitĂ© l’indignation. AprĂšs une interprĂ©tation a cappella de “War” de Bob Marley, elle a dĂ©chiquetĂ© une photographie du pape Jean-Paul II, confrontĂ© aux abus sexuels dans l’Église catholique romaine. “Combattez le vĂ©ritable ennemi”, a-t-elle lancĂ©.

Cet acte de protestation a suscitĂ© des rĂ©actions vitrioliques. Une hostilitĂ© palpable a suivi la rĂ©bellion audacieuse d’O’Connor, Ă©clipsant presque son talent indĂ©niable. Ses albums suivants, “Am I Not Your Girl ?” et “Universal Mother”, n’ont pas connu le mĂȘme succĂšs que leurs prĂ©dĂ©cesseurs. Pourtant, ses collĂšgues artistes ont reconnu son esprit intransigeant. Tim Burgess, du groupe Charlatans, a ainsi dĂ©clarĂ© sur Twitter : “Sinead Ă©tait la vĂ©ritable incarnation de l’esprit punk. Elle n’a pas fait de compromis et cela a rendu sa vie plus difficile”.

MalgrĂ© les turbulences, Sinead O’Connor a continuĂ© Ă  affirmer son individualitĂ©, se positionnant souvent contre les contraintes de la machine Ă  fabriquer des images de l’industrie. Elle a rĂ©sistĂ© Ă  toute tentative de la transformer en une figure plus commercialisable. “Les dirigeants du label voulaient que je porte des bottes Ă  talons hauts et des jeans serrĂ©s et que je me laisse pousser les cheveux”, a dĂ©clarĂ© O’Connor Ă  Rolling Stone en 1991, “et j’ai dĂ©cidĂ© qu’ils Ă©taient tellement pathĂ©tiques que je me suis rasĂ© la tĂȘte pour qu’il n’y ait plus de discussion possible”.

Elle a continuĂ© Ă  dĂ©fier les attentes, sans se laisser dĂ©courager par le dĂ©raillement de carriĂšre que reprĂ©sentait, selon elle, le fait d’avoir un disque numĂ©ro 1. Dans ses mĂ©moires “Rememberings”, elle considĂšre mĂȘme que dĂ©chirer la photo du pape est un triomphe, et qu’il s’agit d’un acte de protestation valable et rĂ©ussi. Selon elle, “le fait d’avoir dĂ©chirĂ© la photo m’a remise sur le droit chemin”.

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NĂ©e Sinead Marie Bernadette O’Connor en 1966 dans la banlieue de Dublin, son parcours a Ă©tĂ© marquĂ© par des traumatismes personnels. De son enfance abusive au divorce de ses parents, en passant par son combat pour la santĂ© mentale, le spectre de ces expĂ©riences a planĂ© sur sa vie. Comme elle l’a dĂ©clarĂ© au magazine People, “se remettre d’une enfance maltraitĂ©e est l’Ɠuvre d’une vie”.

Sa production artistique est cependant loin d’ĂȘtre dĂ©finie par ces seuls dĂ©fis. Au cours de sa carriĂšre aux multiples facettes, elle a produit des albums couvrant diffĂ©rents genres, du pop-rock aux chansons traditionnelles irlandaises, en passant par le reggae. Bien qu’elle ait ralenti son rythme de vie au cours des derniĂšres annĂ©es, sa personnalitĂ© publique ne s’est jamais Ă©teinte.

Iconoclaste, Sinead O’Connor a dĂ©fiĂ© les conventions jusqu’à la fin, se convertissant Ă  l’islam et prenant le nom de Shuhada Sadaqat, tout en continuant Ă  ĂȘtre connue sous le nom de Sinead O’Connor. Avec sa disparition, elle laisse derriĂšre elle un hĂ©ritage de dĂ©fis courageux, de mĂ©lodies inoubliables et une leçon pour les futurs artistes, qui devront rester intransigeants et fidĂšles Ă  leur propre voix.

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Dans une interview accordĂ©e au New York Times en 2021, Mme O’Connor a exprimĂ© de maniĂšre poignante ses sentiments sur sa carriĂšre mouvementĂ©e : “Les mĂ©dias me faisaient passer pour une folle parce que je n’agissais pas comme une pop star est censĂ©e le faire”, a-t-elle dĂ©clarĂ©. “Il me semble qu’ĂȘtre une pop star, c’est un peu comme ĂȘtre dans une sorte de prison. Vous devez ĂȘtre une bonne fille”. Sa vie est le tĂ©moignage d’une femme qui s’est libĂ©rĂ©e de cette prison proverbiale et qui a vĂ©cu sa vie comme elle l’entendait. Sinead O’Connor n’était pas une “bonne fille” – elle Ă©tait sa propre femme, et nous l’avons aimĂ©e pour cela.

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