Martin Parr, l’œil qui a mis la société à nu, s’éteint à 73 ans

Un photographe qui a fait du kitsch un manifeste, et du quotidien une satire implacable de notre époque.

Par
Olivier Delavande
Fils d’un père français et d’une mère vietnamienne, Olivier Delavande a baigné dans une double culture qui a façonné sa curiosité et son ouverture d’esprit dès...
8 Minutes de lecture
Benidorm, Spain, 1997 - © Martin Parr / Magnum Photos

À 73 ans, Martin Parr s’est éteint à son domicile de Bristol, laissant derrière lui l’une des œuvres les plus singulières de la photographie contemporaine. Figure majeure de Magnum Photos, maître des couleurs saturées et de la satire sociale, il a transformé la photographie documentaire en un miroir grinçant de nos comportements, du tourisme de masse à la frénésie consumériste. Son héritage, immense, continue d’influencer autant les musées que la culture visuelle populaire.

Un regard satirique qui bouscule la société britannique des années 1980

Dès les années 1980, il développe une approche photographique radicalement nouvelle. Loin des canons du noir et blanc vénérés par l’agence, il impose son esthétique pop, flashy et délibérément kitsch. Son regard acéré se pose sur les plages anglaises, les fish and chips et les corps rougis par le soleil. Vêtu de son éternelle tenue bermuda-sandales-chaussettes, il se fond dans ses propres images, devenant lui-même partie intégrante du tableau qu’il dresse.

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Martin Parr, l’œil qui a mis la société à nu, s’éteint à 73 ans
Seagaia Ocean Dome, Miyazaki, Japan, 1996 – © Martin Parr / Magnum Photos

La série The Last Resort, photographiée entre 1983 et 1985 à New Brighton, une station balnéaire décrépie près de Liverpool, marque un tournant décisif. Le photographe y immortalise l’Angleterre post-industrielle de l’ère Thatcher avec une crudité qui provoque immédiatement la controverse. On lui reproche de montrer avec condescendance une classe sociale qui n’est pas la sienne. Martin Parr balaye ces critiques d’un revers de la main. Son objectif ne vise pas une classe sociale particulière, mais la société britannique dans son ensemble.

Cette série fondatrice établit son vocabulaire visuel : flash puissant, couleurs saturées, cadrages serrés sur les détails révélateurs. Parr traque les mimiques, les attitudes outrées et le ridicule quotidien, sans jamais verser dans le mépris. Son regard espiègle observe plutôt qu’il ne surplombe.

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Son arrivée controversée chez Magnum, entre rejet et consécration

Son adhésion à l’agence en 1994 provoque un séisme. Un « front anti-Parr » se constitue, mené par Philip Jones Griffiths, qui rédige une lettre détaillant toutes les raisons pour lesquelles ce photographe ne doit pas intégrer le temple du photojournalisme. Les gardiens du temple refusent de reconnaître en lui un digne représentant de l’humanisme revendiqué par l’agence. Il faut faire sortir le photographe américain Burt Glinn de l’hôpital pour faire basculer le vote.

Martin Parr tire de cet épisode houleux une leçon simple. S’ils s’opposent autant à lui, c’est qu’il emprunte la bonne voie. Une fois membre, il génère des revenus considérables grâce à son succès populaire et fait taire les critiques. Il est même devenu président de Magnum entre 2013 et 2017, contribuant à moderniser l’agence.

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Des séries mondiales qui dévoilent les excès du consumérisme et du tourisme

Dans les années 1990, il élargit son territoire. Son portfolio Common Sense, composé de 350 images prises entre 1995 et 1999, fait le tour du monde. Le projet est présenté simultanément dans 41 lieux répartis dans 17 pays, un record qui lui vaut une mention dans le Livre Guinness.

Ces gros plans écœurants et hilarants dressent le portrait d’une culture mondialisée jetable. Malbouffe colorée, femmes ultra-maquillées, chiens déguisés, billets de banque brandis comme des images pieuses… Parr photographie la frénésie consumériste avec une férocité joyeuse.

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Sa série Small World explore les ravages du tourisme de masse. De l’Acropole aux pyramides de Gizeh, en passant par Angkor Vat, le Machu Picchu, Disneyland Paris et Venise, il traque les hordes de touristes armés de leurs appareils photo, de leurs casquettes et de leurs cannes à selfie. Il met en lumière le décalage entre le mythe des destinations de rêve et la réalité d’une industrie planétaire.

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Un collectionneur compulsif et un passeur essentiel pour la photographie

Au-delà de sa pratique photographique, Martin Parr se révèle être un collectionneur compulsif. Il accumule les objets kitsch, les cartes postales, les montres et les assiettes décorées. Sa passion pour les livres de photographie l’a poussé à constituer une collection d’environ 12 000 ouvrages, léguée à la Tate.

Coauteur de The Photobook : A History, il contribue à faire reconnaître le livre comme une œuvre à part entière. Acheteur avisé sur eBay, il a publié plus de 100 livres de son propre travail et en a édité une trentaine d’autres photographes. Cette générosité envers les jeunes créateurs marque durablement le milieu de la photographie.

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Un héritage visuel qui a redéfini la photographie documentaire

Martin Parr évite soigneusement tout ce qui fait le miel des autres photographes. Pas de guerres, pas de portraits de stars, pas d’actualité brûlante, pas de beaux paysages. Il préfère photographier ce que personne ne regarde vraiment. Les saucisses rouges, les glaces dégoulinantes, les lunettes bariolées pour chien…

Ce photographe populiste assume pleinement son positionnement. Il croit en la dimension démocratique de la photographie, en sa capacité à être à la fois un médium populaire et artistique. Ses images circulent aussi bien dans les musées que dans les magazines grand public.

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Sa démarche anticipe les codes visuels d’Instagram avant l’heure. Beaucoup de gens prennent des photos de ses photos, créant une mise en abyme vertigineuse. Cette dimension méta interroge notre rapport à l’image et à sa reproduction compulsive.

Martin Parr, l’œil qui a mis la société à nu, s’éteint à 73 ans
Kleine Scheidegg, Switzerland, 1994 – © Martin Parr / Magnum Photos

Une rétrospective majeure au Jeu de Paume pour relire son œuvre après sa mort

Le musée parisien présente, à partir du 30 janvier 2026, une vaste rétrospective consacrée à l’artiste. Intitulée « Global Warning », l’exposition réunit environ 180 photographies couvrant cinquante ans de carrière. Le commissaire Quentin Bajac propose une relecture de l’œuvre sous l’angle des dérèglements environnementaux planétaires.

Prévue jusqu’au 24 mai 2026, l’exposition aborde les thèmes récurrents du photographe. Turpitudes du tourisme de masse, domination de la voiture, dépendances technologiques, frénésie consumériste… Avec le recul, l’ironie mordante de Martin Parr semble s’inscrire dans la tradition satirique britannique. Un humour incisif au service d’un regard critique, indirect mais profond.

La fondation Martin Parr, créée à Bristol en 2014, œuvre à la préservation de ses archives. Elle soutient également la photographie documentaire contemporaine dans les îles Britanniques. Le photographe a continué de travailler malgré la maladie, multipliant les expositions jusqu’à ses derniers mois.

L’œuvre de Martin Parr demeure un témoignage privilégié de notre époque. Son regard grinçant et satirique a connu un succès phénoménal auprès du grand public, notamment en France. Poussant la caricature à l’extrême, ses images sont devenues ce qu’elles dénonçaient. Des clichés de consommation courante.

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