Le dimanche 15 mars 2026 restera gravé dans les annales d’Hollywood. Autumn Durald Arkapaw, directrice de la photographie du film Sinners de Ryan Coogler, a décroché l’Oscar de la meilleure photographie, une première absolue pour une femme en près d’un siècle d’histoire des récompenses académiques. La 98e cérémonie des Oscars aura donc produit l’un de ces moments rares où une profession entière se regarde dans un miroir et réalise qu’elle était aveugle à elle-même.
Âgée de 46 ans, cette Californienne d’origine philippine et afro-américaine créole vient de briser l’un des derniers plafonds de verre du cinéma américain. Son nom figurait déjà au générique de Black Panther : Wakanda Forever ou encore de The Last Showgirl, mais c’est avec Sinners qu’elle a définitivement changé la donne.
Une victoire historique aux Oscars pour Autumn Durald Arkapaw
Statuette en main, Arkapaw n’a pas cherché à masquer l’ampleur du moment. Elle a regardé la salle et a lancé : « Je suis tellement honorée d’être ici, et je voudrais vraiment que toutes les femmes présentes se lèvent, car j’ai l’impression que je n’aurais pas pu en arriver là sans vous. » Cette phrase a traversé la cérémonie comme une décharge électrique. Quelques instants plus tard, elle a ajouté : « J’ai ressenti tellement d’amour de la part de toutes les femmes tout au long de cette campagne. Des moments comme celui-ci, c’est grâce à des gens comme vous qu’ils arrivent. »
Ce n’est pas de la politesse de façade. C’est la reconnaissance d’un parcours accompli dans un milieu où les femmes sont restées, pendant des décennies, quasi invisibles derrière la caméra. Avant elle, seules trois femmes avaient été nommées dans cette catégorie : Rachel Morrison pour Mudbound en 2018, Ari Wegner pour The Power of the Dog en 2022, et Mandy Walker pour Elvis la même année. Aucune n’avait gagné. Arkapaw est également la première femme de couleur à avoir obtenu cette nomination, et la première à avoir remporté le prix.
Derrière la scène, face aux journalistes, elle a simplement déclaré : « Beaucoup de petites filles qui me ressemblent vont très bien dormir cette nuit. » Difficile d’être plus direct que cela.
Pourquoi Sinners a marqué un tournant technique dans la cinématographie
Pour comprendre la portée technique de cette récompense, il faut revenir sur les choix audacieux qui ont façonné le film. Initialement prévu en 16 mm, le film de Ryan Coogler, thriller horrifique ancré dans le Mississippi des années 1930, était un pari risqué. C’est le superviseur des effets visuels qui a suggéré d’utiliser un négatif plus stable pour les scènes de jumeaux. La suite des événements tient presque du saut dans le vide.
Finalement, Arkapaw et Coogler ont opté pour une combinaison inédite : l’IMAX 65 mm, le format 15-perfs utilisé notamment par Christopher Nolan, et l’Ultra Panavision 70, un format rarissime que Quentin Tarantino avait exhumé pour Les Huit Salopards. Sinners est ainsi devenu le premier film de l’histoire à être tourné simultanément dans ces deux formats. Une première mondiale ! Et pour couronner le tout, Arkapaw y a utilisé des pellicules Kodak Ektachrome, devenant ainsi la première cheffe opératrice à employer ce stock en format IMAX 15-perfs.
Avant de se lancer, elle avait consulté Hoyte van Hoytema, le directeur de la photographie d’Oppenheimer. Ce dernier lui avait conseillé de ne pas se soucier du poids et du volume des caméras IMAX et de tourner comme elle le ferait avec n’importe quel autre équipement. « Entendre ça directement, c’était inspirant et encourageant, et on a suivi ce conseil. C’était très libérateur », a-t-elle confié.
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La scène de cinéma qui a fasciné les professionnels en 2025
Parmi toutes les séquences du film, une s’est imposée comme la plus commentée de l’année cinématographique 2025 : un plan-séquence en Steadicam qui remonte le temps et l’espace à l’intérieur d’un juke-joint, puis s’élève vers le ciel dans un mouvement continu. Arkapaw a désigné une autre scène comme sa préférée personnelle : l’introduction du vampire irlandais Remmick, incarné par Jack O’Connell, qui se retrouve confronté aux Choctaw qui le traquent au coucher du soleil.
Cette séquence avait d’abord été envisagée en Ultra Panavision, car ce format était jugé plus adapté à un échange de dialogues, les caméras IMAX étant notoirement bruyantes. Coogler a finalement tranché en faveur de l’IMAX, et Arkapaw n’a jamais retrouvé son équilibre, dans le bon sens du terme. « On avait de magnifiques plans en grue et des moments très intimes. Ryan adore les couloirs, donc il y a un plan en Steadicam à l’intérieur. C’est très inquiétant », a-t-elle décrit. « Je ne peux plus concevoir cette scène dans un autre format. » Le cadre occidental, le soleil basculant à l’horizon, la lumière cuivrée propre à l’Ektachrome : tout cela n’aurait pas existé sans ce choix radical de format.
Le parcours atypique d’Autumn Durald Arkapaw dans l’industrie
Rien dans le parcours d’Autumn Durald Arkapaw ne ressemble à une ligne droite. Après une formation en histoire de l’art à l’université Loyola Marymount, elle a bifurqué vers l’American Film Institute, où sa pratique antérieure de la photographie lui a ouvert les portes de la cinématographie. Elle a longtemps évolué dans un domaine où les modèles féminins étaient rares. Elle citait volontiers Ellen Kuras, la directrice de la photographie d’Eternal Sunshine of the Spotless Mind, comme l’une des rares références féminines auxquelles elle pouvait se référer à ses débuts.
Aujourd’hui, son palmarès compte Black Panther : Wakanda Forever, The Last Showgirl et même un clip pour Rihanna. Chaque projet lui a permis d’élargir le spectre de ce que l’image peut faire. Avec Sinners, elle réunit tout : la maîtrise technique, l’audace du format et la complicité artistique avec un réalisateur qui, selon ses propres mots, incarne une forme d’honneur rare dans l’industrie. « Chaque fois que je dis merci à Ryan, il me répond : “Non, merci à toi de m’avoir fait confiance et de m’avoir cru.” C’est quelqu’un d’honorable, et il le pense vraiment, sincèrement. »
Ce que cette victoire change pour les femmes dans les métiers techniques du cinéma
On pourrait se contenter de célébrer un palmarès. Mais l’importance de cette victoire dépasse largement la nuit des Oscars. Elle s’inscrit dans un contexte où les femmes restent minoritaires dans les métiers techniques du cinéma et où les pressions sur leur représentation dans l’industrie se font encore sentir.
Arkapaw l’a bien dit, avec une économie de mots qui en dit long : « J’ai entendu une phrase qui dit que pour être quelque chose, il faut d’abord le voir. Je pense que pour les femmes dans ce secteur, plus elles pourront tourner en grand format, plus elles inspireront les jeunes filles qui pensent peut-être ne jamais y parvenir. » Cette phrase, prononcée l’an dernier à l’Associated Press, prend une autre dimension depuis dimanche soir.
Sinners a reçu seize nominations aux 98e Oscars, un record, et en a remporté quatre. Autumn Durald Arkapaw a reçu le sien au milieu d’une liste de concurrents qui incluait Michael Bauman pour Une bataille après l’autre ou Darius Khondji pour Mise à mort du cerf sacré. Elle les a tous laissés derrière elle. Caméra à l’épaule, œil collé au viseur, elle a redéfini ce que peut être une image de cinéma. Et en rentrant chez elle ce soir-là, son fils Aidan dans les bras, elle avait peut-être simplement eu le sentiment d’avoir accompli son travail.



