Godzilla : naissance d’un monstre mythique façonné par la peur nucléaire

Un monstre façonné par les cicatrices du Japon et devenu, au fil des décennies, un miroir de nos peurs les plus profondes.

Par
Olivier Delavande
Fils d’un père français et d’une mère vietnamienne, Olivier Delavande a baigné dans une double culture qui a façonné sa curiosité et son ouverture d’esprit dès...
10 Minutes de lecture
L'affiche de Godzilla de 1954

Né dans un Japon encore marqué par Hiroshima et Nagasaki, Godzilla surgit en 1954 comme un cri de colère contre l’ère atomique. Derrière la créature géante se cache un récit profondément humain, où la peur nucléaire, les blessures du passé et l’évolution culturelle d’un pays forgent l’un des symboles cinématographiques les plus puissants du XXᵉ siècle.

Un événement tragique va profondément marquer le Japon, encore meurtri par les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki. C’est dans ce contexte tendu que Tomoyuki Tanaka, producteur chez Toho, a vu son avion survoler Tokyo. L’idée lui vint alors : et si un monstre émergeait des profondeurs, porteur de la colère de la nature et des peurs atomiques ? Ainsi naquit Godzilla.

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Cette idée donna naissance au kaijū le plus célèbre de l’histoire du cinéma, qui a rassemblé plus de neuf millions de spectateurs japonais dès sa première exploitation. Le monstre géant devient rapidement une métaphore vivante des angoisses nucléaires d’une nation traumatisée par les bombardements atomiques.

Godzilla : naissance d’un monstre mythique façonné par la peur nucléaire
Coulisses du tournage de Godzilla (1954) : l’équipe Toho guide les acteurs en costume au milieu des maquettes détruites

Un contexte historique marqué par la catastrophe nucléaire

La genèse du film s’ancre dans un événement tragique survenu le 1er mars 1954. Le thonier japonais Daigo Fukuryū Maru s’aventure dans l’atoll de Bikini, une zone de test nucléaire américaine dans le cadre de l’opération Castle. Les pêcheurs ignorent qu’ils pénètrent au cœur d’une zone militaire sensible. Une détonation illumine soudainement la mer et le ciel. Les retombées radioactives frappent violemment l’équipage.

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De retour au Japon, la plupart d’entre eux développent des maladies graves liées à la contamination. Aikichi Kuboyama, opérateur radio du navire, meurt en septembre 1954. La population japonaise s’indigne face à cette tragédie qui ravive le souvenir d’Hiroshima et de Nagasaki.

Les quatre architectes derrière la naissance de Godzilla

Tanaka s’appuie sur quatre collaborateurs essentiels pour bâtir son projet. L’auteur Shigeru Kayama, spécialiste de la science-fiction animalière, développe le concept initial d’une créature préhistorique surgissant du Pacifique pour attaquer le Japon.

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La problématique nucléaire devient alors le cœur du récit. Eiji Tsuburaya, maître des effets spéciaux et figure tutélaire du tokusatsu, imagine d’abord créer Godzilla en stop motion. Tanaka lui demande combien de temps cette technique nécessiterait. Tsuburaya répond : « Sept ans. » Le producteur refuse, car le film doit sortir en novembre. Tsuburaya développe alors la suitmation, une technique dans laquelle deux comédiens, Haruo Nakajima et Katsumi Tezuka, incarnent le monstre dans un costume pesant près de cent kilos.

Le réalisateur Ishirō Honda, ancien sergent de l’armée impériale japonaise, traverse les ruines d’Hiroshima après sa libération par l’Armée révolutionnaire chinoise. Cette expérience forge son pacifisme profond. Il transmet cette sensibilité à ses premiers longs-métrages.

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Avec Godzilla, Honda répond aux impératifs commerciaux tout en proposant un récit ancré dans le réel. Il pointe subtilement les États-Unis du doigt comme responsables des bombardements atomiques. Akira Ifukube, le quatrième pilier, compose une marche mémorable qui est encore utilisée aujourd’hui, soixante-dix ans plus tard. Il crée le rugissement iconique du monstre en frottant un gant de cuir sur les cordes d’une contrebasse détendue.

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Un monstre conçu comme allégorie des ravages atomiques

La peau profondément ridée du monstre est modelée d’après les cicatrices chéloïdiennes des survivants d’Hiroshima et de Nagasaki. Godzilla laisse dans son sillage des traces de strontium 90, un élément qui ne peut provenir que d’une bombe atomique. Le souffle atomique qu’il utilise pour détruire des villes entières laisse derrière lui des champignons nucléaires qui glacent le sang.

Après la destruction de Tokyo dans certaines adaptations, une pluie noire s’abat sur la population. Cette référence explicite évoque les pluies radioactives qui ont irradié de nombreux survivants des bombardements, provoquant des victimes supplémentaires. Le monstre symbolise ainsi les vicissitudes, les souffrances et les combats interminables que le Japon a endurés.

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Godzilla : naissance d’un monstre mythique façonné par la peur nucléaire
Godzilla (1954) : le kaiju ravage Tokyo, crache son souffle atomique et inaugure une icône du cinéma japonais

L’exportation mondiale et la transformation du mythe

Joseph E. Levine achète le film et le fait remonter par le réalisateur Terry O. Morse. De nouvelles séquences avec l’acteur Raymond Burr sont ajoutées. Intitulée Godzilla, King of the Monsters, cette version sort aux États-Unis en février 1956 et remporte deux millions de dollars. Le montage américain arrive en France en 1957 sous le titre Godzilla, le monstre de l’océan Pacifique. Le film rassemble plus de 800 000 spectateurs en France. Face à ce succès commercial impressionnant, Iwao Mori commande rapidement une suite à Tanaka.

Quand Godzilla devient divertissement familial

Le Retour de Godzilla, sorti en avril 1955, rassemble huit millions de spectateurs. Ce deuxième opus introduit le premier duel de l’histoire du kaijū eiga, avec l’affrontement entre Godzilla et Anguirus. En 1962, King Kong contre Godzilla devient une immense comédie dans laquelle les protagonistes humains utilisent les créatures pour promouvoir leurs produits pharmaceutiques. Le film fait un carton avec plus de onze millions de spectateurs.

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La rupture avec l’ambiance apocalyptique des deux premiers films est totale. Les combats s’inspirent désormais du puroresu, un catch japonais très populaire à la télévision.

Mothra contre Godzilla, sorti en 1964, est peut-être le chef-d’œuvre du genre. Honda maintient sa critique sociale tout en proposant un récit plus sérieux, avec un trio de personnages attachants. Le pacifisme du réalisateur transparaît lorsqu’il suggère que l’île Infant a été bombardée au nucléaire. Ghidrah, le monstre à trois têtes, introduit King Ghidorah, un dragon tricéphale paré d’or venu d’outre-espace.

Ce cinquième opus marque une évolution dans la personnalité des créatures. Mothra fait appel à Godzilla et Rodan pour affronter le dragon spatial.

Godzilla : naissance d’un monstre mythique façonné par la peur nucléaire
Godzilla (1954) : l’armée japonaise tente en vain de stopper le monstre géant

Le renouveau moderne et la reconquête culturelle

Godzilla est bien plus qu’un simple objet de collection ou un souvenir touristique. Il symbolise une partie de l’identité culturelle du Japon. Le monstre hante les rues de Shinjuku de son rugissement. Il est présent dans la plupart des complexes cinématographiques de la Toho. Tokyo tout entier semble vivre à l’ombre de sa présence marketing imposante. Le kaijū figure sur les billets de la Toho depuis 1954. Cette mascotte unique évoque la résilience perpétuelle du pays. Qu’il soit menaçant ou protecteur, le lézard atomique reste un lanceur d’alerte.

Les récentes adaptations se réapproprient le sens originel du monstre. Shin Godzilla, sorti en 2016, et Godzilla Minus One, sorti en 2023, recentrent le personnage sur sa dimension terrifiante. Ces films japonais célèbrent la résilience du peuple japonais et sa capacité à se relever ensemble face à l’adversité. Le nouveau Godzilla n’est plus là pour amuser la galerie ou exécuter une petite danse, comme dans les années 1960. Il redevient une créature sans âme, absolument terrifiante, qui symbolise le traumatisme de la guerre et les séquelles laissées sur la psyché collective. Ces productions donnent une belle leçon de savoir-faire cinématographique à l’Occident.

Un héritage global qui dépasse les frontières

Le monstre traverse les frontières pour devenir un phénomène planétaire. Hollywood a produit plusieurs adaptations depuis 1998. La version de Roland Emmerich reçoit des critiques mitigées, mais prouve la popularité durable du personnage. Gareth Edwards lance une nouvelle série de films américains en 2014. Le roi des monstres reste un symbole de résilience et de survie.

Cette icône continue de captiver et d’inspirer des générations à travers le monde. Le partage et la proximité entre les cultures sont des valeurs centrales de la série.

Godzilla incarne les dangers de l’énergie nucléaire et des armes atomiques depuis plus de sept décennies. Il est réveillé et muté par des essais nucléaires, se transformant en une créature gigantesque et destructrice.

Cette métaphore reflète les craintes et les angoisses de la société japonaise face aux effets dévastateurs de la radiation. Le thème du nucléaire est présent dans les près de quarante films de la saga. Dans les années 1950, le kaijū joue un rôle mémoriel pour les Japonais traumatisés par les bombes atomiques, les radiations et la catastrophe de Fukushima.

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