Brioni entre dans une nouvelle ère. Depuis le départ de Norbert Stumpfl en décembre dernier, la maison romaine de 80 ans avance sans directeur artistique. Une décision qui intrigue autant qu’elle interpelle. La collection automne 2026, présentée de façon statique lors de la semaine de la mode masculine, porte la signature non pas d’un créateur, mais de deux responsables produits. Tommaso Angeli, promu directeur produit en chef peu avant le départ de Stumpfl, et Flavio Cerbone, arrivé du groupe Prada en avril dernier, ont pris les rênes. Ni l’un ni l’autre n’a laissé entendre qu’un successeur créatif serait nommé.
« Nous voulons parler d’une élégance réelle, quelque chose de lié au style romain, à la nonchalance romaine, à la sprezzatura, à l’imperfection », a déclaré Angeli. Voilà qui a le mérite d’être clair. Brioni revient aux sources. La maison, propriété du groupe Kering, semble vouloir se démarquer du star-system des créateurs vedettes pour privilégier l’excellence sartoriale. Un pari osé à une époque où la mode masculine multiplie les nominations tonitruantes.

Un vestiaire romain fondé sur l’artisanat et l’héritage Brioni
La collection respire l’artisanat. Angeli, ancien de Brunello Cucinelli, sait que le temps passé sur un vêtement est précieux. Il faut une journée entière pour coudre un revers de veste. Plusieurs mois sont nécessaires pour fixer les paillettes sur le tissu d’une veste. Ces chiffres donnent le vertige. Mais chez Brioni, cette minutie fait partie de l’ADN de la marque. Les ateliers de Penne emploient des centaines de spécialistes de la confection sur mesure. La maison possède même une école pour former les nouvelles recrues et garantir ainsi la pérennité du savoir-faire italien.
La chemise Vagabond, présentée pour la première fois en 1950, refait surface dans une version en peau lainée à poil long. Clin d’œil aux archives, elle prouve que Brioni n’a pas besoin de révolutionner son héritage pour rester pertinent. Une veste de tailleur en crin de cheval retient particulièrement l’attention. Ce tissu rare et technique demande une expertise hors norme. Voilà le genre de pièce qui justifie les prix pratiqués par la maison.

Les Trunk Shows Brioni : origine du tailoring romain mondial
Cette présentation fait écho aux célèbres Trunk Shows que Brioni organisait depuis le milieu des années 1950. Ces rendez-vous clients, au cours desquels la maison présentait ses collections dans les grandes villes internationales, ont permis d’exporter le tailoring romain aux quatre coins du monde. Une approche commerciale brillante, presque visionnaire pour l’époque. Le génie de Brioni réside peut-être dans cette capacité à transformer l’artisanat en une désirabilité mondiale.
Revenons en 1952. Florence accueille ce qui est considéré comme le premier défilé de mode masculin de l’histoire. Angelo Vittucci, un employé élégant de Brioni, défile devant un parterre d’acheteurs américains venus chercher de la mode féminine. L’effet est immédiat. Ces professionnels repartent enflammés par le savoir-faire romain. La demande explose. Brioni inaugure alors ses ateliers de Penne pour répondre à cet engouement. Un acte fondateur qui transforme une maison artisanale en marque internationale.
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Réinventer Brioni sans directeur créatif : enjeux et vision
Angeli et Cerbone héritent d’un défi fascinant. Comment raviver cette flamme initiale ? Comment formuler une proposition Brioni qui résonne avec les hommes d’aujourd’hui sans renier l’héritage ? Leur réponse semble privilégier la substance au spectacle. Pas de grandes envolées conceptuelles, pas de révolution esthétique. Juste des vêtements magnifiquement conçus, porteurs d’une histoire romaine.
La « sprezzatura », cette négligence étudiée chère aux Italiens, devient le fil conducteur. Angeli évoque l’imperfection et la nonchalance. Un positionnement qui tranche avec la perfection clinique souvent associée au luxe contemporain. Brioni cultive une forme d’humanité dans ses vêtements. Les coutures apparentes, les finitions à la main et les légères irrégularités du tissu témoignent du travail de l’artisan.
Les pièces présentées affichent un raffinement certain. Le stylisme soigné des photographies met en valeur la richesse des matières et la précision des coupes. On sent la patte de professionnels qui connaissent leur métier. Angeli a passé quatre ans comme directeur du merchandising mondial avant d’être promu. Cerbone apporte plus d’une décennie d’expérience chez Prada. Leur vision produit prime sur la vision créative. Une approche qui peut paraître froide, mais qui correspond peut-être mieux à l’identité profonde de Brioni.

Brioni face au star-system : un modèle alternatif du luxe masculin
L’absence de directeur créatif interpelle. La mode masculine a longtemps fonctionné ainsi, privilégiant les chefs de produit aux créateurs stars. Puis sont arrivés les Kim Jones, Virgil Abloh et autres Hedi Slimane. Des noms qui se vendent autant que les maisons qu’ils dirigent. Brioni fait le choix inverse. La maison elle-même devient la star. Son savoir-faire, son école de formation et ses centaines d’artisans constituent son argument de vente.
Cette stratégie comporte toutefois des risques. Comment générer l’excitation médiatique nécessaire, comme via un partenariat avec le club Como 1907, sans visage créatif identifiable ? Comment rivaliser avec les marques qui misent sur la personnalité de leur directeur artistique ? Brioni mise sur la durabilité de son offre. Des vêtements conçus pour traverser les saisons et portés par des hommes qui privilégient la qualité à la tendance.
Les prix pratiqués par la maison justifient cette exigence. Lorsqu’une veste demande des centaines d’heures de travail manuel, elle ne peut être vendue comme un produit de masse. Brioni s’adresse à une clientèle avertie, capable d’apprécier la différence entre une couture industrielle et une pièce façonnée à la main. Une clientèle qui préfère l’intemporel à l’éphémère.
Reste à savoir si cette collection automne 2026 trouvera son public. Les hommes contemporains recherchent-ils encore cette élégance sage et construite ? Ou préfèrent-ils les propositions plus audacieuses des jeunes créateurs ? Brioni mise sur l’authenticité. Dans une industrie saturée d’images et de discours marketing, cette sobriété détonne. Pour le meilleur ou pour le pire, la maison romaine avance sur sa propre voie. Un chemin pavé de savoir-faire, d’héritage et d’une attention maniaque portée au détail.











































