Ce défilé parisien restera gravé dans les mémoires. Rick Owens, installé à Paris, a transformé sa présentation en manifeste visuel où le luxe tactile rencontre la provocation politique. Dès les premières secondes de sa collection automne 2026, une brume parfumée à la sauge a enveloppé les mannequins, créant une atmosphère inquiétante qui a immédiatement donné le ton de cette saison – un goût du spectacle qui rappelle ses mises en scène radicales.
Le designer ne cache rien de ses intentions. Interrogé en coulisses, sur une terrasse glaciale dominant la tour Eiffel, il portait l’un de ses bombardiers en cuir raccourcis, doublés du même cuir somptueux. Ce détail résume parfaitement son approche du luxe. Alors que d’autres proclament leur excellence à grand renfort de communication, lui laisse parler la matière. Le cuir de chevreuil chamoisé y côtoie le Kevlar, une fibre synthétique initialement conçue pour remplacer l’acier dans les pneus de course automobile. Les vestes en laine sont doublées de cuir. Le feutre épais travaillé à la main, l’alpaga lavé, la laine bouillie et les peaux lainées hirsutes constituent l’arsenal textile d’Owens pour cet automne.
| 📌 Repères clés |
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| 🌫️ Scénographie : brume parfumée à la sauge, atmosphère anxiogène 🧥 Silhouettes : étroites, capelines géométriques, références militaires 🪖 Influences : police, autorité, uniformes détournés 🧵 Matières : cuir de chevreuil, Kevlar, alpaga, laine bouillie 🤝 Collaborations : artisans indépendants (Straytukay, Sarutanya, Lucas Moretti, atelier du Rajasthan) 🎶 Bande sonore : Ryoji Ikeda 🗣️ Message : refus de l’escapisme, ambiguïté politique assumée |

Esthétique militaire détournée : silhouettes, uniformes et provocation
La silhouette reste étroite, presque fragile, mais gagne en volume grâce à des capelines saillantes évoquant des bateaux en papier. Ces extensions géométriques surgissent des épaules comme des armures décalées. Les manteaux noirs arborent ces cols Dracula caractéristiques de la marque. Les pardessus amples se déclinent en alpaga brossé mousseux ou en nylon gris légèrement matelassé. Les blouses de laboratoire au plissage volontaire affichent des teintes ternes évoquant la poussière.
Owens avoue avoir longuement hésité avant d’ajouter des épaulettes militaires aux blousons de motard et aux surchemises. Le sujet lui semblait trop sensible. Puis il a décidé de l’adopter pleinement. Les uniformes de police et l’autorité répressive occupent ses pensées – dans la continuité de son manifeste pour la tolérance. Face à la peur ou aux menaces, sa réponse consiste à se moquer des oppresseurs. Les bottes de police qu’il présente sont exagérées et grotesques. Elles existent en noir viril, mais aussi en mauve maniéré, un pied de nez délibéré.
Finalement, les épaulettes ont disparu de la version finale. Elles étaient trop littérales. Le créateur leur a préféré des attaches de gorge sur les cols, créant ainsi une référence militaire plus abstraite. Les patchs de sangle à œillets, normalement destinés à fixer les insignes sur les épaules, restent visibles, mais vides. Ce choix incarne parfaitement la démarche d’Owens : exagérée, ridicule et pratique à la fois.

Matières luxueuses et collaborations artisanales inédites
La richesse des étoffes utilisées mérite qu’on s’y attarde. Dans ses notes de collection, Owens consacre systématiquement les deux tiers à énumérer ses tissus. Les fidèles de la marque savent à quel point ces matériaux exceptionnels sont indissociables de ses vêtements à la fois féroces et teintés d’industrialisme. Cette saison, les manteaux en cuir rigide dégagent une inquiétude certaine, avec leurs fentes arrière saillantes et leurs fermoirs évoquant des harnais.
Le créateur a également développé une nouvelle approche collaborative. Au lieu d’employer d’autres stylistes, il ouvre les frontières de sa marque à des artisans et créateurs indépendants. Les manteaux gothiques raccourcis en cachemire délavé sont signés @straytukay. Les pulls ajourés à carreaux tricotés main sont signés Sarutanya, un mannequin e-commerce qu’Owens a remarqué en train de tricoter pendant son temps libre. Les masques descendant jusqu’au sol, fabriqués avec plus d’un kilomètre de corde cirée, sont l’œuvre de @lucas___moretti. Les tissus des vestes en laine marbrée, surdimensionnées et rigidifiées, sont réalisés manuellement par un atelier du Rajasthan qui utilise de la laine himalayenne.
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Rick Owens et la mode comme déclaration politique
Owens n’hésite pas à contextualiser son travail. Sa mère, Connie, est née à Puebla, au Mexique. Il a lui-même grandi à Porterville, en Californie, un territoire resté mexicain jusqu’en 1848, avant l’invasion américaine. Il se méfie des proclamations trop affirmées. Il n’a pas de réponses définitives aux questions politiques qui le préoccupent. Mais ignorer le monde qui l’entoure n’est pas une option pour lui. L’escapisme ne l’intéresse pas.
La brume odorante qui a perturbé les photographes tout au long du spectacle symbolise le mystère et le danger. Certes, c’était très théâtral, mais aussi franchement bête et très concert rock, admet-il. Peu importe. Il adore le brouillard. La bande sonore électronique, à la fois intense et étrangement apaisante, de Ryoji Ikeda accompagne les mannequins aux yeux vides qui surgissent de cette fumée artificielle, tels des spectres traversant des gaz lacrymogènes.

Les chemises en laine, feutre, peau lainée et toile canvas sont taillées avec un utilitarisme semi-sinistre. Les attaches de gorge créent une ambiguïté suggestive. Ces hommes sont-ils des shérifs ou des hors-la-loi ? La question reste ouverte. Owens refuse de trancher. Son pouvoir réside précisément dans cette capacité à imposer le respect tout en maintenant l’incertitude. Il continue à dessiner et à concevoir seul, refusant de déléguer. Il préfère engager des collaborateurs ponctuels qui conservent leur crédibilité et leur identité propres. Cette nouvelle méthode lui procure une satisfaction évidente.








































