Arts d’Afrique et d’Océanie de 1913 à 1923 à Paris, la décennie qui a changé le regard des français sur l’art africain

Dix ans qui ont changé le regard sur l’art africain et océanien

Par
Olivier Delavande
Fils d’un père français et d’une mère vietnamienne, Olivier Delavande a baigné dans une double culture qui a façonné sa curiosité et son ouverture d’esprit dès...
17 Minutes de lecture
L'affiche de l'exposition « 1913-1923 : l'Esprit du Temps » - © Photo : Musée du Quai Branly - Jacques Chirac

Entre 1913 et 1923, Paris a changé à jamais son regard sur les arts d’Afrique et d’Océanie. L’exposition « 1913-1923 : l’Esprit du temps. Paris célèbre les arts d’Afrique et d’Océanie » au musée du quai Branly révèle comment marchands visionnaires, artistes d’avant-garde et collectionneurs ont fait basculer ces œuvres du statut d’objets ethnographiques à celui d’art reconnu, jusqu’au Louvre. Une décennie décisive qui éclaire aussi nos débats contemporains sur le marché de l’art et la restitution.

📌 Repères clés
📍 1913-1923 marque la reconnaissance artistique des arts d’Afrique et d’Océanie
🎨 Montparnasse est le laboratoire de l’avant-garde parisienne
🖼 1919 voit la première grande exposition d’art africain à Paris
🏛 1923 consacre ces œuvres au Louvre
💰 Plus de 3 400 objets sont vendus à Drouot entre 1924 et 1939
📚 L’exposition est visible jusqu’au 20 septembre 2026 au musée du quai Branly
Arts d’Afrique et d’Océanie de 1913 à 1923 à Paris, la décennie qui a changé le regard des français sur l’art africain
Jean Cocteau (1889-1963), Photographie de Manuel Ortiz de Zarate, Max Jacob, Moïse Kisling, Pâquerette et Picasso au café La Rotonde à Montparnasse, 12 août 1916, tirage interfolié dans le livre de Max Jacob Le Cornet à dés, Paris, Stock, 1923 – © Photo : GrandPalaisRmn (musée national Picasso-Paris) / Thierry Le Mage

1913-1923, la décennie qui transforme le regard sur l’art africain

Ce n’est pas un hasard si le musée a choisi d’ouvrir cette exposition au printemps 2026. L’institution, qui conserve l’une des collections extra-occidentales les plus importantes au monde, a pour mission de mettre en lumière une période fondatrice : la décennie 1913-1923, au cours de laquelle les arts d’Afrique et d’Océanie ont progressivement été arrachés à leur statut d’objets ethnographiques pour être reconnus comme des œuvres d’art à part entière.

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Ce changement de regard fut lent, parfois brutal et souvent controversé. Pendant des décennies, les créations venues d’Afrique ou du Pacifique avaient surtout servi à satisfaire la curiosité des collectionneurs occidentaux ou à illustrer des théories évolutionnistes. Ce n’est qu’au début du XXe siècle, sous l’impulsion d’artistes parisiens d’avant-garde, que ces objets ont commencé à être perçus différemment. Comme le résume Emmanuel Kasarhérou, président du musée du quai Branly – Jacques Chirac : « Ce tournant décisif s’opère au début d’un XXe siècle qui va connaître de nombreux bouleversements. »

L’exposition se tient dans la galerie Marc Ladreit de Lacharrière, un espace conçu par l’architecte Jean Nouvel et inauguré en 2021, au cœur du musée du quai Branly.

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Arts d’Afrique et d’Océanie de 1913 à 1923 à Paris, la décennie qui a changé le regard des français sur l’art africain
« Vitrine du Gabon, au pavillon de Marsan », in Guillaume Janneau, Arts indigènes, Bulletin de la vie artistique, no 23, 4e année, 1er décembre 1923, Paris, Bernheim-Jeune, p. 495, Paris, bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art, collection Jacques Doucet, inv. 231 U 1 – © Photo : INHA

Montparnasse, berceau de la révolution esthétique

Tout commence à Montparnasse. À cette époque, le quartier concentre les artistes les plus audacieux de la capitale. Pablo Picasso y achète ses premiers objets africains chez Émile Heymann, un marchand de la rue de Rennes spécialisé dans les « armes et sculptures sauvages ». Henri Matisse, lui, avait acheté dès 1907 une statuette vili du Congo, qu’il avait représentée dans l’une de ses toiles.

C’est dans ce contexte bouillonnant que Joseph Brummer, un Hongrois formé à l’académie de Matisse, décide en 1911 d’ouvrir une boutique de brocanteur boulevard Raspail pour y vendre des arts africains. Avec l’aide de ses frères, Ernest et Imre, il devient le premier promoteur sérieux des arts d’Afrique et d’Océanie auprès du Tout-Paris, mais aussi auprès de collectionneurs d’Europe de l’Est, parmi lesquels le Russe Sergueï Chtchoukine et l’Autrichien Karl Reininghaus. Brummer comprend avant les autres que la photographie peut être un outil promotionnel puissant. Sa célèbre « Tête fang du Gabon » illustre un article fondateur d’André Warnod en 1912, puis apparaît dans une revue cubiste tchèque, aux côtés de la « Tête de Fernande » de Picasso.

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La dynamique s’emballe en 1912, lorsque Guillaume Apollinaire présente à Brummer un jeune homme de vingt ans, Paul Guillaume, qui était jusque-là commis chez un marchand de pneus, avenue de la Grande-Armée. Cette anecdote peut paraître dérisoire, mais elle allait changer le cours de l’histoire de l’art.

Arts d’Afrique et d’Océanie de 1913 à 1923 à Paris, la décennie qui a changé le regard des français sur l’art africain
Masque d’épaules d’mba, Guinée, seconde moitié du 19e siècle – © Photo : Claude Germain – musée du quai Branly – Jacques Chirac

Paul Guillaume, stratège du marché et visionnaire de l’avant-garde

Peu de destins dans le monde de l’art du XXe siècle sont aussi fulgurants que le sien. Commis, puis fournisseur de sculptures africaines acquises grâce aux petites annonces des revues coloniales, il se retrouve en quelques années au cœur de l’avant-garde parisienne. Son sens commercial, son discernement esthétique et sa capacité à lire l’air du temps lui ouvrent toutes les portes.

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Ses engagements sont multiples. En 1914, il fournit une vingtaine d’œuvres à la galerie 291 de New York, où Alfred Stieglitz et Marius de Zayas organisent la première exposition entièrement consacrée aux arts classiques d’Afrique. En 1916, alors que la guerre fait rage et que Paris vit sous tension, il présente des sculptures africaines et océaniennes lors des soirées « Lyre et Palette », dans un atelier surchauffé de Montparnasse où le Tout-Paris s’entasse, au son de la musique d’Erik Satie et des poèmes de Jean Cocteau. En 1917, il publie avec Guillaume Apollinaire Sculptures nègres, un ouvrage luxueux tiré à 63 exemplaires et composé de 24 planches photographiques d’œuvres africaines et océaniennes.

L’apogée de son action se situe en mai 1919, lorsqu’il organise, à la galerie Devambez (43, boulevard Malesherbes), « la première exposition d’art nègre et d’art océanien ». Cent quarante-sept œuvres y sont présentées, dont une vingtaine provenant d’Océanie. L’accueil de la presse est majoritairement négatif, parfois teinté de condescendance et de racisme. Cela ne l’arrête pas.

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Arts d’Afrique et d’Océanie de 1913 à 1923 à Paris, la décennie qui a changé le regard des français sur l’art africain
Plat à kava zoomorphe, Iles Marquises – 19e siècle, Bois, fibres végétales, cheveux
© photo : Patrick Gries, Bruno Descoings – musée du quai Branly – Jacques Chirac

De Montparnasse à la rive droite, l’entrée dans le monde bourgeois

Si Montparnasse est le foyer de cette révolution esthétique, la rive droite lui donne une visibilité bourgeoise. C’est Charles Vignier, un Genevois établi à Paris, qui opère ce passage. Poète symboliste reconverti en expert en arts asiatiques à l’hôtel Drouot, personnage flamboyant qui règle ses conflits littéraires en duel, il acquiert en urgence, en mai 1913, dix-huit pièces africaines chez Brummer pour les inclure dans une grande exposition d’arts anciens extra-occidentaux de près de 500 objets, organisée dans la galerie attenante à l’hôtel particulier du couturier Paul Poiret.

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Ce déplacement géographique, de Montparnasse à la rive droite, est lui-même porteur de sens : les arts d’Afrique et d’Océanie cessent d’être le secret des avant-gardes pour s’ouvrir à un public plus large, curieux mais encore néophyte. Quatre expositions jalonnent cette décennie fondatrice, de la galerie Levesque en 1913 au pavillon de Marsan du Louvre en 1923.

Arts d’Afrique et d’Océanie de 1913 à 1923 à Paris, la décennie qui a changé le regard des français sur l’art africain
Masque de devin, Vili, République démocratique du Congo – 19e siècle, Ancienne collection André Lefèvre – © photo : Patrick Gries, Valérie Torre – musée du quai Branly – Jacques Chirac

Les théoriciens qui ont légitimé l’art africain

L’exposition rend justice à deux personnalités moins connues du grand public, mais dont le rôle fut essentiel : André Level et Henri Clouzot. Level, homme d’affaires et collectionneur, fut l’initiateur de « La Peau de l’ours », une association d’amateurs qui mettaient en commun des fonds pour acquérir des œuvres d’avant-garde, revendues aux enchères en 1914 avec des records à la clé. Pablo Picasso, l’un des principaux bénéficiaires, lui voua une grande amitié.

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Level et Clouzot ont rédigé ensemble le texte du catalogue de l’exposition de 1919 chez Devambez, puis ont co-publié L’Art nègre et l’Art océanien, un ouvrage de 200 pages illustré de 40 planches dans lequel les dimensions des œuvres sont précisées pour la première fois. Clouzot, issu d’une famille niortaise de libraires et d’érudits – le cinéaste Henri-Georges Clouzot est son neveu -, était conservateur du musée Galliera et spécialiste des arts classiques européens. Cet homme de dossiers accompagna Level uniquement dans ses écrits sur les arts non occidentaux, sans jamais les collectionner. Une forme de contribution intellectuelle désintéressée, rare à l’époque.

1923 au Louvre, la consécration institutionnelle

L’aboutissement de cette décennie prend la forme d’une exposition au pavillon de Marsan, au cœur du palais du Louvre, en 1923. Louis Metman, conservateur du musée des Arts décoratifs, ouvert aux cultures extra-occidentales, en est l’instigateur. André Level en assure le commissariat. L’événement, initialement prévu du 9 novembre au 30 décembre 1923, est prolongé d’un mois en raison de l’affluence.

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Le chiffre parle de lui-même : 1 450 artefacts issus de 46 prêteurs privés et 6 prêteurs publics. L’Afrique et Madagascar y sont prépondérants, mais douze prêteurs fournissent également des objets d’Océanie. Parmi les galeristes prêteurs, Jos Hessel se distingue en apportant 96 pièces. Paul Guillaume y participe, convaincu par Metman du caractère esthétique de l’accrochage. La liste des collectionneurs privés révèle l’ampleur du cercle constitué en dix ans : Alphonse Kann, le couturier Paul Poiret, l’agent de change André Lefèvre, ou encore le journaliste et critique d’art Félix Fénéon.

Ce dernier, inventeur du genre des « brèves », éditeur des Illuminations de Rimbaud et défenseur de Seurat, avait posé la question dès 1920 dans son Bulletin de la vie artistique : « Seront-ils admis au Louvre ? » La réponse fut oui, trois ans plus tard.

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En 1923, le critique d’art Guillaume Janneau notait alors avec lucidité : « Il nous manque un mot commode pour désigner les arts des pays lointains. » Cette remarque, formulée il y a un siècle, résonne encore aujourd’hui, alors que les débats sur la restitution des œuvres et la provenance des collections coloniales occupent le devant de la scène.

Arts d’Afrique et d’Océanie de 1913 à 1923 à Paris, la décennie qui a changé le regard des français sur l’art africain
Statue masculine, Tiv, Nigeria – 19e siècle, Bois, Anciennes collections Frank Burty-Haviland, Charles Ratton, don Guy Ladrièree – © photo : Claude Germain – musée du quai Branly – Jacques Chirac

La naissance d’un marché de l’art extra-européen

La consécration institutionnelle ouvre immédiatement un marché. Dès 1922 et 1923, des « sculptures nègres » sont incluses dans les ventes aux enchères à l’hôtel Drouot. Le 5 juillet 1924, les collections de Paul Éluard sont dispersées. Il faut attendre janvier 1925 pour que les termes « art primitif » apparaissent pour la première fois dans un catalogue de vente. De 1924 à 1939, plus de 3 400 objets d’art extra-européen sont vendus à l’hôtel Drouot, décrits dans 43 catalogues.

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Ce déploiement économique ne se résume pas à des chiffres. Il signifie que ces œuvres, estimées à quelques centaines de francs par des collectionneurs peu conscients de leur valeur (la splendide statue fang du Gabon de Georges de Miré n’était assurée que pour 800 francs), trouvent désormais leur place dans les plus grandes collections publiques et privées du monde.

La galerie Marc Ladreit de Lacharrière, nouvel écrin stratégique

L’exposition se tient dans un espace pensé pour cela. Conçue par Jean Nouvel et inaugurée en 2021, la galerie Marc Ladreit de Lacharrière est divisée en deux salles d’égale superficie : l’une est consacrée à la collection permanente du mécène éponyme, l’autre aux expositions temporaires. Fondateur et président de Fimalac, membre de l’Institut, Marc Ladreit de Lacharrière soutient les ambitions du musée depuis son ouverture. En 2018, il a fait don à la France d’un ensemble prestigieux de 36 œuvres africaines et océaniennes, considéré comme la plus importante donation de ce type depuis 1945.

Depuis 2025, son engagement s’est doublé, permettant au musée de produire deux expositions par an dans cet espace. Comme il le dit lui-même : « Contribuer à mieux faire connaître et approfondir les arts non occidentaux ainsi que leur histoire a toujours été l’un de mes engagements auprès du musée du quai Branly – Jacques Chirac. Je me réjouis de ce doublement de mon engagement, qui permet désormais aux visiteurs du musée de découvrir deux expositions par an dans la galerie qui porte mon nom. »

Arts d’Afrique et d’Océanie de 1913 à 1923 à Paris, la décennie qui a changé le regard des français sur l’art africain
Masque apouema, Nouvelle-Calédonie, 19e siècle, Bois, enduit, fibres végétales, plumes, cheveux, poils de roussette chauve-souris, pigments – © photo : Patrick Gries, Bruno Descoings – musée du quai Branly – Jacques Chirac

Les œuvres et archives qui redonnent chair à la décennie

Le parcours de l’exposition a été conçu par deux commissaires aux profils complémentaires : Bertrand Goy, historien de l’art et spécialiste de l’Afrique et de Madagascar, et Hélène Joubert, responsable de l’unité patrimoniale des collections d’Afrique du musée du quai Branly. Leur collaboration garantit à la fois la rigueur documentaire et la sensibilité dans le choix des œuvres.

Parmi les pièces présentées, on trouve des masques et des statues provenant des collections de Paul Guillaume, aujourd’hui conservées au musée du quai Branly à la suite d’un don de Domenica Walter-Guillaume, des objets d’Océanie issus des collections historiques du musée d’ethnographie du Trocadéro, ancêtre du musée de l’Homme, ainsi que des photographies récemment découvertes, comme celles de Marc Vaux, qui montrent les œuvres africaines telles qu’elles étaient présentées lors des premières expositions. Un catalogue de 128 pages, coédité par le Grand Palais et le musée du quai Branly, accompagne l’exposition au prix de 24,90 euros.

1913-1923 : l’esprit du temps. Paris célèbre les arts d’Afrique et d’Océanie
Du 17 mars au 20 septembre 2026
Galerie Marc Ladreit de Lacharrière
Musée du quai Branly – Jacques Chirac
37 quai Branly, 206 et 218 rue de l’Université
75007 Paris
Tél : 01 56 61 70 00

Mardi, mercredi, vendredi, samedi et dimanche de 10h30 à 19h.
Nocturne le jeudi jusqu’à 22h.
Fermeture hebdomadaire le lundi en dehors des vacances scolaires.

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