| Seán McGirr quitte la direction artistique d’Alexander McQueen et Veronica Leoni celle de Calvin Klein Collection, deux départs annoncés le jeudi 15 octobre 2026. Seán McGirr avait été nommé en octobre 2023, Veronica Leoni en mai 2024. Kering et PVH Corp., propriétaires des deux maisons, annoncent la nomination prochaine de nouvelles directions créatives. |
Seán McGirr a passé trois ans chez McQueen, et Veronica Leoni, deux ans et demi chez Calvin Klein. Jeudi, ces deux mandats se sont arrêtés le même jour, et le message est le même pour tous les créateurs de leur génération : il ne reste plus que le temps de quelques défilés pour convaincre, pas d’en construire une œuvre. Deux maisons, deux départs et une seule journée. Un an après le grand renouvellement des directions artistiques, la mode rouvre déjà ses postes les plus convoités.
Jeudi, la nouvelle est arrivée en deux temps. Calvin Klein a d’abord confirmé le départ de Veronica Leoni. Quelques heures plus tard, McQueen a annoncé qu’il se séparait de Seán McGirr après trois années de collaboration en dents de scie. Deux directeurs artistiques s’en vont le même jour. Kering, propriétaire de la maison londonienne, et PVH Corp., maison mère de Calvin Klein, assurent tous deux qu’une nouvelle direction créative sera nommée prochainement.
On pensait que la porte tournante allait enfin s’arrêter. Après les nominations en cascade de 2025, l’industrie semblait vouloir laisser du temps à ses nouveaux visages. Matthieu Blazy chez Chanel, Jonathan Anderson chez Dior, Demna chez Gucci, Pierpaolo Piccioli chez Balenciaga : jamais autant de grandes maisons n’avaient changé de direction en si peu de temps. Le premier signal d’alarme était pourtant venu dès décembre 2022, quand Dario Vitale avait quitté Versace après une seule collection, dans la foulée du rachat de la maison par Prada. Elle n’en a rien fait.

McQueen, Kering accélère la restructuration de la maison
Pour comprendre McQueen, il faut regarder du côté du groupe. Luca de Meo, venu du secteur automobile, a pris la direction générale de Kering en septembre 2025. L’ancien patron de Renault a été recruté pour redresser un groupe dont les ventes et la rentabilité s’érodaient depuis plusieurs exercices, et il applique au secteur du luxe une logique de portefeuille que l’on connaît bien dans l’industrie automobile : chaque marque doit justifier sa place. Depuis, il ne cache pas son envie de secouer les équipes créatives. La semaine dernière, c’est Anthony Vaccarello qui quittait Saint Laurent après dix ans d’un mandat salué et mouvementé. Son successeur n’est toujours pas connu. Et chez Balenciaga, où Pierpaolo Piccioli ramène la maison vers la haute couture et ses racines, les rumeurs de changement circulent également.
Chez McQueen, le contexte est encore plus rude. La marque traverse une restructuration profonde, avec des licenciements et un réseau de boutiques revu à la baisse. Luca de Meo n’a pas pris de gants. La maison a accumulé de lourdes pertes en ouvrant 135 magasins à travers le monde. Elle est aussi devenue beaucoup trop dépendante de ses baskets, qui ont représenté jusqu’à 80 % de son chiffre d’affaires. Vous la voyez, cette basket blanche à semelle épaisse ? Elle a fait la fortune de la marque, puis sa fragilité. Lancée au milieu des années 2010, l’Oversized Sneaker est devenue l’une des chaussures de luxe les plus copiées de sa génération, au point qu’une partie de la clientèle connaît le logo McQueen par ses talons plutôt que par ses défilés. Aucun directeur artistique, si doué soit-il, ne pouvait inverser seul ce rapport de force entre un produit roi et une vision de la mode.

Il y a environ quatre mois, Kering a installé Gianfranco D’Attis, ancien directeur général de Prada, à la tête de McQueen. Le groupe vantait alors sa « puissante alliance de vision stratégique, de rigueur opérationnelle et d’expertise approfondie du luxe ». Le départ de Seán McGirr était presque inévitable.
Luca de Meo a remercié le designer pour sa « contribution et son dévouement ». Il entend désormais donner « une nouvelle direction audacieuse à la maison, en s’appuyant sur son héritage unique de tailleur d’exception, de créativité sans compromis et de rébellion, afin de réaffirmer sa position parmi les marques de luxe les plus innovantes et les plus pertinentes culturellement ».
Gianfranco D’Attis s’est montré plus chaleureux. Selon lui, Seán McGirr a abordé McQueen « avec un grand respect pour son histoire, tout en exprimant sa propre vision. Son talent et sa passion nous ont aidés à reconnecter Alexander McQueen avec Londres, sa culture et son extraordinaire énergie créative. »
Seán McGirr, trois ans pour imposer sa vision de McQueen

Le principal intéressé part la tête haute. « Je suis incroyablement fier de l’énergie progressiste que nous avons cultivée en équipe, en ancrant notre créativité dans la culture contemporaine, et de la voir trouver un écho auprès des figures les plus franches et les plus expressives de l’art, de la musique, du cinéma, etc. Je pars avec une profonde gratitude pour le dévouement du studio, de l’atelier et des artisans. J’attends avec impatience mon prochain chapitre et je souhaite à la maison tous les succès. »
Né à Dublin et diplômé de Central Saint Martins, Seán McGirr avait succédé à Sarah Burton. Nommé en octobre 2023, il héritait d’un poste écrasant. Sarah Burton avait dirigé la maison pendant treize ans après la disparition de Lee Alexander McQueen en 2010, et son départ avait été vécu comme la fin d’une filiation directe avec le fondateur. Son premier défilé, en février 2024, avait d’ailleurs essuyé une critique sévère, et le créateur a passé une bonne partie de son mandat à corriger cette première impression. Avant McQueen, il dirigeait la ligne homme chez JW Anderson. Son CV est celui d’un créateur qui a appris le métier par tous les bouts. Il a travaillé sur la mode féminine chez Dries Van Noten, puis chez Burberry, ainsi que sur la ligne de Christophe Lemaire pour Uniqlo. Très jeune, il avait travaillé pour Vogue Hommes International Japan et pour Singtex, un fabricant de tissus taïwanais. Il a même écrit pour Stylus, un bureau de tendances. Photographe à ses heures, il s’inspire beaucoup de la vie de la rue londonienne.
J’avoue un petit pincement au cœur. Seán McGirr vénérait Lee Alexander McQueen. Pour le printemps-été 2027, il a réalisé un rêve en invitant le joaillier Shaun Leane, ancien complice du fondateur, à créer des bijoux pour le défilé. Une première depuis seize ans. C’était peut-être sa plus belle saison. Partir au moment précis où l’on commence à trouver sa voix est le scénario le plus cruel du métier, et c’est aussi celui que les groupes de luxe semblent désormais accepter comme un coût normal.
Veronica Leoni quitte Calvin Klein après le retour de Collection
Côté Calvin Klein, le départ était annoncé à demi-mot depuis des mois. La marque et Veronica Leoni se quitteront à la fin de son contrat. Une nouvelle direction créative pour la collection sera dévoilée « en temps voulu ».
Née à Rome, la créatrice était arrivée sous les projecteurs en mai 2024. Son premier défilé, en février 2025, ouvrait la saison automnale 2025. Calvin Klein Collection n’avait plus défilé depuis le départ de Raf Simons en 2018. C’était également la première fois qu’une femme prenait la direction artistique de la ligne. Le précédent de Raf Simons a de quoi faire réfléchir : arrivé en 2016 avec un statut de star, le Belge n’avait tenu qu’un peu plus de deux ans avant que PVH ne mette fin à l’aventure, jugée trop coûteuse au regard des ventes. Veronica Leoni quitte la maison au bout d’une durée presque identique. Chez Calvin Klein, la ligne de défilé semble condamnée à rester une vitrine que le groupe finance tant qu’elle ne pèse pas trop sur les comptes.

Ce soir-là , Calvin Klein en personne était assis au premier rang, avec Kelly Klein, Kate Moss et Christy Turlington. Il avait confié à WWD : « J’ai adoré. J’ai adoré les manteaux. J’ai commencé par les manteaux, et je les ai trouvés si spectaculaires, inventifs et architecturaux. Le tailoring était magnifique. Les tissus sont vraiment merveilleux. J’ai aussi adoré les robes. Pour un début, c’était tout à fait extraordinaire. »
La critique a été moins unanime. Le premier défilé a reçu un accueil mitigé. Le printemps-été 2026 a été jugé remarquable par WWD. Pour le printemps-été 2027, le même journal a salué une collection plus aboutie dans les matières et les silhouettes, recentrée sur les archives sportswear et minimalistes des années 1990. Pour un homme qui a grandi avec le jean et le caleçon siglés de la marque, c’était une bonne nouvelle.
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Les chiffres d’audience suivaient. Selon ListenFirst, Calvin Klein est arrivĂ© en tĂŞte en termes d’engagement sur les rĂ©seaux sociaux pendant la dernière Fashion Week de New York, avec un score de 15,3 millions, en hausse de 552 % par rapport Ă fĂ©vrier. RosalĂa, Teyana Taylor, Sadie Sink, Tate McRae, Pamela Anderson, Katie Holmes, Gemma Chan et Emily Ratajkowski Ă©taient prĂ©sentes. Pourtant, aucun des magasins interrogĂ©s par WWD n’a citĂ© Calvin Klein parmi ses collections prĂ©fĂ©rĂ©es de la saison. Le buzz ne remplit pas les portants. Ce dĂ©calage dit beaucoup de l’époque : un dĂ©filĂ© peut dominer les fils Instagram et TikTok pendant une semaine sans que cette attention se convertisse en commandes, car le public qui aime n’est pas celui qui achète un manteau de dĂ©filĂ© Ă plusieurs milliers d’euros.
David Savman, président mondial de la marque, a tenu à saluer la créatrice. « Je tiens à remercier Veronica pour sa vision créative, son engagement et notre partenariat au cours des deux dernières années. Le retour de la collection a été une étape importante pour Calvin Klein, et le talent exceptionnel de Veronica ainsi que son regard neuf sur les codes emblématiques de la marque ont contribué à créer une véritable dynamique pour la collection. Collection reste une part importante de notre marque, nous sommes enthousiasmés par les progrès accomplis et nous nous réjouissons de son évolution à venir. » Il avait remplacé Eva Serrano, partie en mai 2025, avec qui Veronica Leoni devait faire profiter la ligne principale et les tapis rouges de l’élan de Collection.
Veronica Leoni n’a rien d’une débutante. Elle a fondé sa marque Quira en 2021, qui a été finaliste du Prix LVMH en 2023. Elle a travaillé pour Jil Sander, Céline et Moncler, puis pour The Row, où elle dirigeait le design femme et homme.

Calvin Klein, l’engagement numérique face aux ventes
Robert Burke, fondateur de Robert Burke Associates, ne cache pas son opinion. « Je ne suis pas forcément surpris. Je pense que pour que Calvin ait une collection désirée par les consommateurs et les distributeurs, il faut vraiment une collection qui fasse date, très distinctive, avec un point de vue très affirmé. » Il ajoute : « Je pense qu’elle progressait, mais mieux ne suffit pas. » Face à Khaite ou The Row, la barre est haute. « Il y a tellement de nostalgie autour de Calvin Klein. On veut voir quelqu’un de vraiment fort. Le principal indicateur, c’est que les distributeurs n’ont jamais suivi. Je ne connais aucun grand magasin important qui ait pris la collection. »
Julie Gilhart, de Gilhart & Co., voit les choses autrement. « Ayant repéré des créateurs tout au long de ma carrière, je suis attristée qu’une personne aussi talentueuse que Veronica Leoni ne soit plus chez Calvin Klein. Son dernier défilé offrait un véritable aperçu des belles choses à venir. » Puis, plus grave : « Le talent a besoin de temps pour évoluer ; il n’existe pas de solution toute faite. Le temps est un cadeau créatif, et à notre époque obsédée par les résultats, il est difficile à préserver. »
Gary Wassner, le patron de Hilldun Corp., soupire. « Ils ont essayé tant de fois de ressusciter Calvin. C’est dommage que cela n’ait pas marché. L’ADN est si particulier. Cela ne devrait vraiment pas être si difficile. Il leur faut quelqu’un de jeune, comme Peter Do. »
Les comptes, eux, pressent. Au deuxième trimestre, clos le 2 août, les revenus de Calvin Klein ont reculé de 7 %, à 913,3 millions de dollars, dont environ 4 points sont liés à un décalage des livraisons aux grossistes en Amérique. La marque a pourtant pesé environ 9 milliards de dollars de ventes au détail en 2025, des sous-vêtements au parfum. Le paradoxe est là : Collection ne représente qu’une fraction infime de ces milliards, mais c’est elle qu’on remercie quand les trimestres sont décevants.
Pour le lecteur, l’effet concret est différé. Les collections signées Seán McGirr et Veronica Leoni resteront en boutique pendant encore une à deux saisons, le temps que leurs successeurs présentent leurs premiers défilés. Pour ceux qui s’intéressaient à leur travail, c’est le moment de regarder de près ces dernières pièces : les fins de mandat courtes deviennent souvent, quelques années plus tard, les archives que l’on traque en seconde main.
Ce jeudi, deux fauteuils se sont libérés. Avec Saint Laurent, ils sont trois. Les candidats savent désormais qu’on leur accordera deux ou trois saisons, pas davantage. Mais ni McGirr ni Leoni n’ont ouvert 135 boutiques ni misé l’avenir d’une maison sur une seule paire de baskets. Tant que les groupes demanderont à un directeur artistique de réparer des erreurs de gestion, ils continueront de changer de créateur plutôt que de stratégie.



