« Alpha » de Julia Ducournau renoue avec les sources du body horror français

Une métamorphose filmique où la chair raconte l’indicible.

Par
Olivier Delavande
Fils d’un père français et d’une mère vietnamienne, Olivier Delavande a baigné dans une double culture qui a façonné sa curiosité et son ouverture d’esprit dès...
10 Minutes de lecture
© Photo : Unifrance

Dans Alpha, Julia Ducournau remonte aux années 1990 pour transformer une infection fictive en miroir glaçant de l’épidémie de sida. Mélissa Baros, Golshifteh Farahani et un Tahar Rahim méconnaissable y composent un trio puissant. Présenté à Cannes 2025, le film déchaîne débats et passions, renouant avec la radicalité sensorielle qui fait la marque de la cinéaste.

« Alpha » de Julia Ducournau renoue avec les sources du body horror français
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Présenté en compétition officielle sur la Croisette, Alpha s’inscrit dans la lignée des œuvres précédentes de la cinéaste, mais avec une approche sensiblement différente qui divise autant qu’elle fascine.

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Le film se déroule dans un Paris alternatif des années 1990 et suit le parcours bouleversant de Mélissa Baros, une jeune actrice qui interprète Alpha, une adolescente de 13 ans vivant seule avec sa mère, une médecin incarnée par Golshifteh Farahani.

Tout bascule lorsque l’adolescente rentre d’une soirée avec un tatouage rudimentaire en forme de « A » gravé sur le bras. Sa mère craint immédiatement qu’une aiguille contaminée ait transmis à sa fille un virus qui se propage rapidement et transforme les victimes en cadavres marmoréens.

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« Alpha » de Julia Ducournau renoue avec les sources du body horror français
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La cinéaste française utilise cette infection fictive pour aborder frontalement l’épidémie de sida qui a ravagée les communautés dans les années 1980 et 1990. « Pendant le pic de la pandémie de sida, le non-dit était partout », explique-t-elle. « C’était nommé dans les années 1990. Mais personne n’en parlait. Ce n’était pas seulement pour protéger les enfants — une bonne intention —, mais cela créait aussi beaucoup de peur dans ma génération, parce que c’est le moment où vous sentez que les adultes vous mentent. »

La réalisatrice va plus loin en soulignant que les malades du sida « ont été exclus de la société et stigmatisés… C’est un sujet dont nous n’avons jamais vraiment parlé. Je pense que ce n’est pas un bon reflet de l’humanité. »

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Le casting réunit des talents remarquables. Golshifteh Farahani, actrice franco-iranienne qui a collaboré avec Jim Jarmusch, Arnaud Desplechin ou encore Ridley Scott, apporte une dimension internationale au projet. Mais c’est Tahar Rahim qui impressionne le plus dans le rôle d’Amin, l’oncle d’Alpha, un toxicomane décharné qui pourrait être porteur du virus dévorant les chairs.

Pour incarner ce personnage en phase terminale, l’acteur révélé dans Un prophète a perdu pas moins de 20 kilos en trois mois et demi, une transformation physique saisissante.

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Ducournau confirme ainsi son statut de cinéaste qui ne fait aucun compromis sur sa vision. Le tournage, qui s’est déroulé au Havre en 2024, a été plus rapide que d’habitude pour elle. La réalisatrice a écrit le scénario en 18 mois, soit moitié moins de temps que pour ses films précédents, puis a annoncé à son producteur, durant l’été 2024, qu’elle souhaitait sortir le film l’année suivante. « C’est vraiment très peu de temps pour trouver des financements et construire le film entier », reconnaît-elle. « Mais je voulais le tourner vite. C’est comme si je voulais qu’il sorte de moi, vous voyez ? J’avais besoin d’exprimer cela. Je pense que j’avais besoin de crier tout cela d’une certaine manière. »

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« Alpha » de Julia Ducournau renoue avec les sources du body horror français
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La dimension body horror, marque de fabrique de Ducournau depuis Grave en 2016, est toujours présente, mais sous une forme différente. Le maquilleur Olivier Afonso réalise un travail remarquable sur les corps en mutation, tandis que le directeur de la photographie Ruben Impens, collaborateur régulier de la cinéaste, crée une atmosphère hallucinogène ponctuée d’une impressionnante tempête de poussière orangée créée par des effets numériques.

Alpha marque un tournant dans la filmographie de Julia Ducournau. « Pour moi, Alpha est incroyablement différent de Titane », affirme-t-elle. « Je ne transmets pas le même type d’émotions, et je n’y ai pas mis la même part de moi. Mais bon, que puis-je faire ? » La cinéaste assume pleinement sa démarche radicale et refuse de lisser ses propos. « Je n’ai pas le choix, vraiment », dit-elle. « Si vous me voyez de l’extérieur, je suis très directe et déterminée. Je prends rapidement des décisions. Mais n’importe quel réalisateur ferait de même, bien sûr. Je pense que si je ne m’exprime pas pleinement, je ne ferais pas ce métier. Je ferais probablement autre chose. J’étoufferais ! »

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Le film établit des parallèles inévitables avec la pandémie de Covid-19, même si la réalisatrice tient à souligner les différences fondamentales entre les deux situations. Elle évoque néanmoins le témoignage d’un ami gravement malade, hospitalisé, qui lui a confié : « Il n’y avait que des gens en combinaison hazmat, et je ne pouvais pas voir mes parents. Mes parents ne pouvaient pas me voir, et je pensais que j’allais mourir. » Une situation qu’elle qualifie d’« absolument terrifiante ».

« Alpha » de Julia Ducournau renoue avec les sources du body horror français
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La réception d’Alpha à Cannes a été aussi contrastée que celle de ses précédents films. Si la séance officielle s’est conclue par des applaudissements, la colère de certains journalistes est rapidement montée, révélant une déception brutale. Certains critiques ont reproché à la réalisatrice une approche confuse et redondante, avec un trop-plein musical comprenant Portishead et la Septième Symphonie de Beethoven. D’autres, au contraire, ont salué un moment fort, certes éprouvant, mais assumé jusqu’au bout.

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Pour Ducournau, cette réception divisée fait partie intégrante de son parcours artistique. « Que puis-je vous dire ? On dirait que l’histoire se répète », a-t-elle déclaré avec philosophie. Grave avait provoqué des malaises en salles avec ses scènes de cannibalisme ; Titane avait poussé l’auto-érotisme dans ses retranchements avant de décrocher la Palme d’or. Alpha poursuit cette lignée provocatrice en refusant toute complaisance.

« Alpha » de Julia Ducournau renoue avec les sources du body horror français
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La cinéaste développe une vision personnelle du rapport entre création et inconscient. Interrogée sur les cauchemars que pourraient lui inspirer les horreurs qu’elle montre à l’écran, elle répond : « Les cauchemars sont censés nettoyer l’esprit. C’est très sain d’avoir des cauchemars. C’est la façon dont votre esprit purge les choses. Le fantasme autour des cauchemars ou de l’étrange, ce sont en fait des moyens très sains de gérer nos parties les plus sombres. Et nous avons tous des parties très sombres que nous devons accepter pour devenir un être humain fonctionnel et bienveillant envers les autres. Je dirais donc que je suis un être humain décent avec une quantité décente de cauchemars. »

Alpha s’inscrit également dans les thèmes récurrents de la filmographie de Ducournau. Le film présente des similitudes avec Junior, son premier court métrage, dans lequel une jeune fille de 13 ans subissait une étrange métamorphose après avoir attrapé un virus gastrique. Mélissa Barro rejoint ainsi la lignée des jeunes actrices qui incarnent des corps en devenir au cœur du chaos dans les films de la réalisatrice, après Garance Marillier dans Grave et Agathe Rousselle dans Titane.

Le film franco-belge, d’une durée de 128 minutes, est produit par Kallouche Cinéma et Mandarin et Compagnie, avec une musique composée par Jim Williams.

Interdit aux moins de 12 ans, ce long métrage confirme que Julia Ducournau est une voix singulière du cinéma français contemporain, capable de provoquer des réactions épidermiques tout en posant des questions essentielles sur la transmission, la peur et l’exclusion sociale.

Avec Alpha, Julia Ducournau n’a rien lâché. Elle transforme le monde en une entité débordant d’amour, de haine et de mort, quitte à dépasser les bornes pour certains spectateurs. Son refus absolu du compromis fait d’elle une cinéaste à part dont les films ne laissent personne indifférent.

Que l’on adhère ou non à sa vision, Alpha s’impose comme une œuvre radicale qui interroge notre rapport aux épidémies, à la stigmatisation des malades et aux mensonges que les adultes racontent aux enfants pour les protéger.

La sortie d’Alpha en DVD et en Blu-ray est prévue pour le 6 janvier 2026

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