Avec Marty Supreme, Timothée Chalamet signe sa métamorphose la plus radicale

Un film fiévreux, incarné et politique, où la fureur de vivre devient une force de cinéma.

Par
Olivier Delavande
Fils d’un père français et d’une mère vietnamienne, Olivier Delavande a baigné dans une double culture qui a façonné sa curiosité et son ouverture d’esprit dès...
13 Minutes de lecture
© Photo : A24

Timothée Chalamet court. Il court comme si sa vie en dépendait, les bras tournoyant, le visage marqué par l’acné et les cicatrices, dans les rues du Lower East Side de 1952. Marty Supreme, le nouveau film de Josh Safdie, débarque avec une énergie si brute qu’il secoue le cinéma indépendant américain de ses conventions moralisatrices. Le réalisateur, déjà remarqué pour Uncut Gems, signe ici l’un des films les plus passionnants de l’année, porté par un acteur métamorphosé qui abandonne toute trace de glamour pour incarner Marty Mauser, un requin du ping-pong et un rêveur acharné.

📌 Repères clés
Titre : Marty Supreme
Réalisation : Josh Safdie
Interprète principal : Timothée Chalamet, Gwyneth Paltrow, Sandra Bernhard et Odessa A’zion
Période : New York, années 1950
Thèmes : ambition, identité juive, famille, réussite américaine, violence sociale
Particularité : performance radicalement déglamourisée de Chalamet
Genre : drame biographique, film sportif, chronique urbaine
Sortie en France : 18 février 2026

Un New York juif disparu, recréé avec une précision organique

La ville que Safdie et son chef décorateur, Jack Fisk, reconstruisent, n’existe plus. Appartements crasseux aux couches de peinture archéologiques, toilettes communes dans les cages d’escalier, boutiques encombrées du centre-ville, salles de ping-pong aux lumières tamisées… Ce New York-là vibre d’une authenticité qui doit autant au film Orchard Street de Ken Jacobs (1955) qu’à Mean Streets de Scorsese (1973). Le personnage de Johnny Boy, incarné par Robert De Niro, hante d’ailleurs la démarche chaloupée de Marty. Safdie ne se contente pas de filmer un décor. Il ressuscite un écosystème humain : celui d’une communauté juive immigrée du Lower East Side avec ses visages singuliers, ses corps non standardisés et ses existences entremêlées.

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Avec Marty Supreme, Timothée Chalamet signe sa métamorphose la plus radicale
© Photo : A24

Marty Mauser travaille dans une boutique de chaussures exiguë lorsque le film commence. Il tente sans succès d’enfoncer le pied massif d’une cliente dans une paire de chaussures trop petite. Un premier revers d’une longue série. Le jeune homme refourgue la cliente à un collègue pour rejoindre sa maîtresse, Rachel, magnifiquement interprétée par Odessa A’Zion, dans l’arrière-boutique. Quelques minutes plus tard, le pantalon remonté, il tente de convaincre son patron de financer un projet, sort une arme, commet un délit, fuit l’appartement qu’il partage avec sa mère et s’envole pour Londres. Là-bas, il fait la connaissance de Kay, une formidable Gwyneth Paltrow, star hollywoodienne déchue et mariée contre son gré.

Le rythme ne faiblit jamais. Safdie et son coscénariste Ronald Bronstein, collaborateur de longue date, maintiennent Marty occupé entre ambitions sportives et embrouilles personnelles. Le garçon veut devenir champion du monde de tennis de table et créer une ligne de balles orange. Cet objectif singulier structure le récit tout en permettant des détours comiquement frénétiques, parfois brutalement violents. Le réalisateur excelle à orchestrer le chaos. Ces séquences aux visages grimaçants et aux corps qui s’agitent provoquent des rires horrifiés, mais créent surtout un sentiment d’instabilité croissante. Tout peut basculer à tout moment. Les vies peuvent dérailler, les mondes perdre leur équilibre.

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Marty Mauser, anti-héros fiévreux de l’ambition américaine

Marty fait preuve d’une résilience remarquable. Malgré les épreuves et les explosions de violence qu’il traverse, il ne s’effondre presque jamais. Son ambition le porte, mais il peut aussi compter sur le soutien de certaines personnes. D’abord Rachel, puis Wally, un autre joueur interprété par Tyler, the Creator, avec qui Marty dépouille régulièrement des pigeons de leur argent. Curieusement, sa relation avec sa mère, incarnée par Fran Drescher, reste inexplicablement combative, voire hostile. Le père brille par son absence. Marty n’incarne pas le stéréotype nocif du fils à maman, ce cliché sexiste de l’homme juif efféminé et efféminé. Marty est un athlète, un New-Yorkais coriace et endurci par la rue.

La ville est l’un des triomphes du film. Ce New York disparu que Safdie ressuscite avec son équipe technique grouille de personnages secondaires éclatants. Sandra Bernhard apparaît et Abel Ferrara explose dans un rôle volcanique. Ces appartements non rénovés, ces boutiques du centre-ville surchargées, ces salles de ping-pong mystérieuses et sombres sont le lieu de naissance de Marty. Le romantisme côtoie le danger. L’amour du cinéma transparaît. L’influence de Scorsese s’impose avec évidence.

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Avec Marty Supreme, Timothée Chalamet signe sa métamorphose la plus radicale
© Photo : A24

Chalamet incarne pleinement son personnage. Déglamourisé, le visage transformé en paysage lunaire de boutons et de cicatrices, il offre une performance ancrée physiquement et parcourue de changements émotionnels foudroyants. Surtout, il révèle une vulnérabilité profonde. Marty peut se montrer cruel, consciemment ou non, mais l’ampleur de ses sensibilités plaide en sa faveur. Il traite Rachel avec une dureté particulière. Cette amie d’enfance, dont l’amour lui semble être un piège, reçoit cette phrase assassine lors d’un échange tendu : il a un but, elle n’en a aucun. Kay, en revanche, contraste radicalement. Émissaire glamour d’un autre univers, elle croise le regard de Marty à Londres. Bientôt, elle quitte discrètement la suite d’hôtel qu’elle partage avec son mari, Kevin O’Leary, pour rejoindre les chambres de Marty et ôter sa fourrure.

Identité juive, mémoire de l’Holocauste et récit contemporain

L’arrivée de Kay vient compliquer la vie de Marty et la structure du film. Elle met en scène la tension entre son univers explicitement juif et un monde extérieur parfois agressivement hostile. Les cinéastes ne font pas souvent référence de manière explicite à l’identité juive de Marty. Elle va de soi, comme l’air du Lower East Side qu’il respire. Sur la terre étrangère de Londres, cependant, cette identité surgit au premier plan dans une série de scènes tour à tour gênantes et étrangement dérangeantes. L’une d’elles montre Marty faire une blague choquante sur Auschwitz devant des journalistes. Il rit et affirme que tout va bien, car il est juif et peut se permettre ce genre de propos. Il affirme être le pire cauchemar d’Hitler. « Regardez-moi », dit Marty. « Je suis là ». Cette scène est aussi intéressante que poignante.

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Ce moment prépare la section la plus troublante et significative du film. Quelques scènes brèves, mais chargées de sens, incluant un flashback centré sur un récit de survie de l’Holocauste d’un surréalisme saisissant, brouillent temporairement la chronologie et relient fermement le passé récent au présent. Une continuité historique similaire se crée également sur la bande-son. La partition synthétisée d’Oneohtrix Point Never se mêle à des tubes pop des années 1980 (notamment de Tears for Fears), à des musiques d’époque et à des classiques. À ce stade, le monde semble appartenir à Marty. Il participe au British Tennis Table Open et affrontera bientôt le champion japonais Koto Endo, incarné par la véritable championne Koto Kawaguchi. Marty est au sommet de son art, avec une attaque puissante et une confiance brûlante qui attire les autres, même si elle les brûle parfois.

Après avoir vu le film pour la première fois, le roman de Budd Schulberg, What Makes Sammy Run?, publié en 1941, m’est revenu en mémoire. Son personnage tragique, un marathonien frénétique, écrase les autres lors de son ascension mercenaire. Malgré leurs parcours respectifs, Marty est pourtant l’antithèse absolue de Sammy. Marty a des pulsions et des désirs, mais son parcours n’est pas celui de l’individu américain classique qui réussit par ses propres forces. Marty a une famille. Il a des amis, même compliqués. Il a le Lower East Side, cette ruche glorieuse d’aspirations, de luttes et de victoires immigrées, qui bourdonne. Comme Marty, Sammy venait de là, et d’Amérique aussi. Mais même durant ses moments les plus sombres et solitaires, Marty reste bercé par l’amour et par d’autres personnes. Il est le pire cauchemar d’Hitler. Marty est là, affamé, merveilleusement vivant.

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Un film américain radical, entre divertissement et vertige existentiel

Safdie est un divertisseur et un cinéaste né. Tous les réalisateurs ne possèdent pas ces deux qualités. Il veut vous captiver et ne lâche pas prise une fois qu’il y est parvenu. Il dispose d’un atout idéal en la personne de Chalamet, charmeur et manipulateur, dont l’ambition alimente le récit et le mène du Lower East Side à des destinations mondiales. Le personnage est sensationnel, inspiré du vrai champion de tennis de table Marty Reisman. Le film fourmille de personnalités éclatantes et de visages non homogénéisés (marqués, asymétriques, beaux), dont la singularité disparaît progressivement dans le divertissement mainstream américain.

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Avec Marty Supreme, Timothée Chalamet signe sa métamorphose la plus radicale
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Les idées du film se fondent dans son réalisme, ses multiples strates, ses textures luxuriantes, sa fureur anarchique, ses appartements sordides, ses rues bondées et sa vie tenace qui pulse. Safdie aborde des sujets lourds et importants, tels que l’identité juive, la famille, la communauté, les classes sociales, l’assimilation et la réussite. Mais il n’est jamais didactique et ne délivre aucune leçon de vie, contrairement à la manière pieuse et moralisatrice de nombreux films indépendants américains. Marty Supreme offre matière à réflexion tout en restant un pur plaisir cinématographique. Les éléments du film (thèmes, personnages, mouvements de caméra, rythme accéléré) s’imbriquent organiquement dans un ensemble qui vromble.

Le film touche à l’universel tout en restant ancré dans un New York juif disparu, une époque révolue où les communautés se serraient les coudes dans la pauvreté et l’espoir. Safdie filme cette énergie vitale, cette fureur de vivre et de réussir malgré tout. Il filme des corps qui bougent, des visages qui crient, des mains qui s’agitent. Marty court toujours, fonce vers son rêve américain, slalome entre les obstacles et les trahisons. Le réalisateur ne juge jamais son héros. Il le suit, le filme, le comprend. Cette empathie pour un personnage imparfait, souvent égoïste, mais profondément humain, fait toute la force de Marty Supreme. Le film rappelle que le cinéma américain peut encore surprendre, bousculer et électriser lorsqu’il accepte de puiser dans ses racines, ses marges et ses visages atypiques.

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Questions fréquentes

De quoi parle le film Marty Supreme ?

Le film suit l’ascension d’un joueur de ping-pong new-yorkais des années 1950, porté par une ambition dévorante.

Timothée Chalamet est-il méconnaissable dans le film ?

Oui. Déglamourisé et physiquement engagé, l’acteur livre l’une de ses performances les plus radicales.

Le film est-il inspiré d’une histoire vraie ?

Oui. Le personnage de Marty Mauser s’inspire du champion de tennis de table Marty Reisman.

Quels thèmes aborde Marty Supreme ?

L’ambition, l’identité juive, la famille, la mémoire de l’Holocauste et la réussite américaine.

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