Robert Duvall a rendu son dernier souffle dimanche 15 février dans sa ferme de Virginie. Il avait 95 ans. Son épouse, Luciana, a annoncé la nouvelle sur les réseaux sociaux le lendemain, précisant qu’il s’était éteint paisiblement, entouré de ses proches. Pour le monde entier, il incarnait l’acteur oscarisé, le réalisateur exigeant et le conteur hors pair. Pour elle, il était tout simplement tout.
La disparition de cet homme aux traits anguleux et à la voix rocailleuse marque la fin d’une époque. Une époque où les acteurs américains refusaient la facilité du vedettariat pour se consacrer entièrement à leur métier. Robert Duvall n’a jamais été une star au sens hollywoodien du terme. Il était quelque chose de plus rare et de plus précieux : un caméléon du jeu, capable de se fondre complètement dans ses personnages au point d’en devenir méconnaissable. Bruce Beresford, qui l’a dirigé dans Tendres passions en 1983, parlait d’une capacité troublante, presque inquiétante. Il ne voyait plus Duvall à l’écran, mais seulement Mac Sledge, ce chanteur de country déchu en quête de rédemption.
| 📌 Repères clés |
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| 🎬 Né le 5 janvier 1931 à San Diego 🏆 Oscar du meilleur acteur en 1984 pour Tendres passions 🎥 Rôles cultes dans Le Parrain et Apocalypse Now 📺 Emmy Award pour Broken Trail 🎭 7 nominations aux Oscars 🏡 Décédé le 15 février à 95 ans en Virginie |

Une méthode d’acteur construite dans l’obsession du détail
Né le 5 janvier 1931 à San Diego, il a grandi dans une famille militaire. Son père était contre-amiral et sa mère actrice amateur. Les déménagements constants ont forgé son oreille aux accents régionaux et son regard aux comportements humains. Dès l’enfance, il accumule les observations, collectionne les tics de langage et enregistre les postures. Cette discipline quasi scientifique ne le quittera jamais. Avant de jouer le rôle de Mac Sledge, il passera des semaines à chanter avec des groupes de country dans les bars du Texas, à traquer les inflexions vocales des fermiers. Pour incarner Tom Hagen, le conseiller du clan Corleone, il fréquentera les truands d’East Harlem. Avant d’interpréter un flic désabusé dans True Confessions, il suivra des enquêteurs de la brigade criminelle lors de leurs patrouilles nocturnes.
Cette méthode de travail obsessionnelle, presque anthropologique, devient sa marque de fabrique. Robert Duvall refuse les raccourcis. Il veut comprendre les hommes qu’il doit incarner, sentir leur poids, leur fatigue, leurs espoirs déçus. Pour American Buffalo de David Mamet, en 1977, il traîne avec un ex-détenu qui lui suggère de porter son arme au-dessus de ses parties génitales. Ce détail peut sembler anecdotique. Il transforme pourtant la gestuelle du personnage et lui confère une tension corporelle qui irradie l’écran.
Des rôles devenus piliers du cinéma américain
Sa première apparition au cinéma est l’une des plus marquantes. En 1962, il incarne Boo Radley dans Du silence et des ombres de Robert Mulligan. Il n’a presque aucune réplique, mais ses quelques plans suffisent à capturer toute la solitude d’un homme coupé du monde, avec son visage émacié et ses yeux creux. L’auteure du roman original, Harper Lee, lui envoie un télégramme de félicitations. Deux mots seulement : « Hey, Boo ». Ce sera leur seul échange.
Les années 1970 le propulsent au premier plan. Francis Ford Coppola lui offre le rôle de Tom Hagen dans Le Parrain en 1972, puis dans la suite, sortie deux ans plus tard. Robert Duvall y incarne un homme de l’ombre, un avocat pragmatique qui navigue entre légalité et criminalité avec une froideur calculée. Jamais il n’élève la voix, jamais il ne surjoue. Il se contente d’exister, d’occuper l’espace avec une économie de moyens qui force le respect. Vincent Canby, critique au New York Times, le compare à Laurence Olivier. Herbert Ross, le réalisateur de Sherlock Holmes attaque l’Orient Express, dans lequel Duvall incarne le docteur Watson en 1976, affirme que seuls lui et George C. Scott et lui possèdent l’envergure du monstre sacré britannique.
Apocalypse Now, en 1979, lui offre l’un de ses rôles les plus emblématiques. Le lieutenant-colonel Bill Kilgore, obsédé par le surf et amoureux de l’odeur du napalm au petit matin, devient instantanément culte. Des décennies après la sortie du film, les gens continuent d’aborder Robert Duvall pour lui réciter cette réplique, persuadés de partager avec lui un secret. L’acteur accueillait ces intrusions avec patience, conscient que Kilgore lui survivrait.
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L’Oscar, les nominations et les choix radicaux
En 1984, il reçoit l’Oscar du meilleur acteur pour Tendres passions. Mac Sledge, un chanteur de country alcoolique qui trouve la paix auprès d’une veuve et de son fils, représente tout ce que Robert Duvall sait faire : incarner la fragilité masculine sans pathos et la rédemption sans effusions. Bruce Beresford observe qu’il ne voit plus l’acteur, mais seulement le personnage. Robert Duvall balaye le compliment avec agacement. Selon lui, il ne disparaît pas dans le rôle. Il reste lui-même, simplement altéré.
Cette distinction survient après six autres nominations aux Oscars. D’autres nominations suivront, notamment pour Apostle en 1997, film qu’il écrit, réalise, produit et finance lui-même. Il y interprète un prédicateur pentecôtiste en quête de salut, qui se lance dans une exploration intense de la foi. Ce projet lui tient viscéralement à cœur et concentre toutes ses obsessions thématiques : les hommes brisés, la possibilité du rachat et la violence sous-jacente.
Pourtant, en 1990, Robert Duvall refuse de reprendre le rôle de Tom Hagen dans Le Parrain 3. La raison ? L’argent. Il estime en effet que le salaire proposé par le studio, cinq fois inférieur à celui d’Al Pacino, constitue une insulte. Cette intransigeance lui vaut des critiques, mais il ne cède pas. Robert Duvall connaît sa valeur. Il sait qu’Hollywood utilise les acteurs aussi longtemps qu’ils rapportent, puis les jette quand leur cote baisse. En refusant les conditions du studio, il affirme sa dignité professionnelle.

Pourquoi Robert Duvall a toujours préféré les seconds rôles
Robert Duvall aimait répéter qu’il préférait les seconds rôles. Moins de pression, plus de liberté créative, des personnages souvent mieux écrits que les héros principaux. Cette philosophie a traversé toute sa carrière. Il brille autant dans Network (1976) de Paddy Chayefsky, où il incarne un dirigeant de chaîne de télévision sans scrupules, que dans The Great Santini (1979), où il interprète un père tyrannique qui étouffe sa famille sous son autorité militaire.
Sa filmographie compte des dizaines de films dans lesquels il occupe rarement le premier plan, mais dans lesquels il imprime toujours sa marque. Dans Deep Impact, en 1998, il joue un astronaute retraité rappelé pour sauver la Terre d’une comète. La même année, dans Phenomenon, il est un médecin de campagne confronté à l’inexplicable. Dans Crazy Heart, en 2009, il offre quelques scènes mémorables en barman compatissant face à un chanteur de country sur le déclin. Chaque apparition porte sa signature : précision, sobriété et humanité.
Sa passion pour les westerns trouve son aboutissement dans Lonesome Dove, mini-série de 1989 adaptée du roman de Larry McMurtry. Il y incarne Augustus McCrae, un ancien Texas Ranger vieillissant. Il a déclaré par la suite que ce rôle était son préféré, même au-dessus de Tom Hagen ou de Mac Sledge. Pour lui, Augustus McCrae rivalise avec Hamlet ou le roi Lear. Il est nominé aux Emmy Awards pour ce rôle, puis il remporte enfin la statuette en 2006 pour Broken Trail, un western crépusculaire dans lequel il joue un cow-boy fatigué qui guide un troupeau.
Un artiste à contre-courant du star-system
Robert Duvall a toujours vécu à l’écart d’Hollywood. Il possédait une vaste propriété équestre à The Plains, en Virginie, où il passait le plus clair de son temps avec sa quatrième épouse, Luciana Pedraza. Argentine de 41 ans sa cadette, elle partageait sa passion pour le tango. Ils s’étaient rencontrés à Buenos Aires dans les années 1990, ville que Robert Duvall visitait régulièrement depuis qu’il avait découvert cette danse.
Conservateur sur le plan politique dans une industrie dominée par les progressistes, il soutenait ouvertement les candidats républicains. En 2005, George W. Bush lui a remis la National Medal of Arts. Cette indépendance idéologique ne l’empêcha jamais de travailler avec des réalisateurs aux opinions opposées. Le cinéma primait sur tout le reste.
Ses relations avec les metteurs en scène oscillaient entre admiration et conflit. Il se battit même violemment avec Henry Hathaway sur le plateau de True Grit en 1969. Il refusait qu’on modifie ses choix de jeu ou qu’on piétine ses intuitions. Cette exigence rendait certains fous. D’autres, comme Ulu Grosbard ou Francis Ford Coppola, appréciaient toutefois sa rigueur. Robert Duvall admirait particulièrement Coppola pour sa capacité à orchestrer des fresques ambitieuses sans jamais perdre de vue la vérité des personnages.
L’héritage durable d’un acteur oscarisé
Les dernières années virent les rôles se raréfier. En 2014, il apparut dans The Judge, où il incarnait un juge vieillissant accusé de meurtre. Le film reçut un accueil mitigé, mais personne ne contesta la justesse de sa prestation. Même diminué physiquement, il conservait cette présence magnétique et cette capacité à habiter l’écran sans forcer.
Robert Duvall laisse derrière lui une œuvre monumentale. Il a été nommé sept fois aux Oscars, en a remporté un, et a joué dans des dizaines de films essentiels du cinéma américain. Il incarne une approche du métier devenue presque anachronique. Une approche qui privilégie le travail sur l’image, l’effacement sur l’exhibition, et la vérité sur le spectacle. Il disait ne pas devenir ses personnages, mais simplement se transformer légèrement. Les spectateurs n’y ont jamais cru. Pour eux, Robert Duvall était un magicien capable de disparaître complètement pour laisser place à des hommes brisés, violents, tendres, perdus et magnifiques.
Hollywood vient de perdre l’un de ses derniers grands artisans. Un homme qui a refusé toute sa vie de jouer la comédie du star-système pour se consacrer uniquement à son art. Robert Duvall restera ce caméléon insaisissable, ce fantôme qui a traversé l’histoire du cinéma américain en laissant derrière lui des silhouettes inoubliables.



