Le rôle de nos rêves : comment le cerveau apprend, régule nos émotions et consolide la mémoire pendant le sommeil

Apprentissage, émotions, mémoire : les rêves ne sont pas un mystère, mais une fonction vitale du cerveau.

Par
Olivier Delavande
Fils d’un père français et d’une mère vietnamienne, Olivier Delavande a baigné dans une double culture qui a façonné sa curiosité et son ouverture d’esprit dès...
12 Minutes de lecture
© Photo : fergregory (Depositphotos)

Longtemps perçus comme de simples divagations nocturnes, les rêves jouent en réalité un rôle clé dans le fonctionnement du cerveau. Apprentissage, régulation émotionnelle, mémoire, créativité : les neurosciences montrent aujourd’hui que le rôle de nos rêves est essentiel à notre équilibre mental et à nos performances diurnes.

📌 Repères clés
🧠 Fonction principale : apprentissage, régulation émotionnelle et consolidation de la mémoire
🌙 Phase clé : sommeil paradoxal
😱 Cauchemars : entraînement cérébral face au stress
🤝 Relations sociales : amélioration de l’empathie et de l’intelligence émotionnelle
💡 Créativité : associations d’idées libres favorisées
🩺 Perspectives médicales : nouvelles thérapies ciblant le sommeil paradoxal

Pendant des siècles, les civilisations ont attribué aux songes une origine mystique ou divine. Les penseurs médiévaux y voyaient des messages venus d’ailleurs, des avertissements ou des prophéties. Les progrès récents des neurosciences ont transformé cette perception. Les chercheurs considèrent désormais le rêve comme un processus interne au cerveau, un dialogue que nous entretenons avec nous-mêmes pendant le sommeil.

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Cette compréhension reste toutefois incomplète. Les scientifiques sont en effet confrontés à une difficulté méthodologique majeure : distinguer ce qui relève spécifiquement du rêve de ce qui appartient plus largement au sommeil. Les effets de ces deux phénomènes s’entremêlent, ce qui rend difficile l’attribution précise de telle ou telle fonction. Les laboratoires continuent donc d’explorer ces mécanismes nocturnes avec prudence, avançant par hypothèses successives plutôt que par certitudes définitives.

Rêves et sommeil paradoxal : quand les émotions sont traitées la nuit

Les étudiants en médecine connaissent bien ce phénomène troublant. Quelques jours avant leur concours, beaucoup voient en effet surgir des scénarios catastrophes pendant leur sommeil. Isabelle Arnulf, spécialiste en neurologie du sommeil, a interrogé ces candidats afin de mesurer l’ampleur du phénomène. Son enquête, publiée en 2014 dans la revue Conscience et Cognition, révèle un chiffre saisissant : 78 % des étudiants de première année de médecine ont vécu ces angoisses nocturnes.

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L’inattendu surgit dans les résultats. Ceux qui ont connu le plus d’échecs imaginaires ont obtenu les meilleures notes réelles. Cette corrélation intrigue. En 2019, des neuroscientifiques suisses ont prolongé ces travaux en observant directement le cerveau. Leurs instruments ont révélé l’activation de zones cérébrales spécifiques lorsque la peur traverse un rêve. Plus remarquable encore, après avoir vécu ces moments d’angoisse fictive, les personnes testées gèrent bien mieux les tensions authentiques.

Votre cerveau utiliserait donc la nuit comme un terrain d’entraînement. Il vous confronterait à des dangers sans conséquence pour affûter vos réactions futures. Cette théorie du simulateur bouleverse notre perception des cauchemars.

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Pourquoi le cerveau rejoue nos peurs pendant le sommeil

Vingt personnes ont accepté de dormir sous surveillance médicale afin de faire progresser la recherche. Ces volontaires présentent une particularité : leur corps bouge pendant qu’ils rêvent, alors que la paralysie musculaire devrait normalement bloquer ces mouvements. Les chercheurs de l’Institut du cerveau ont observé leurs globes oculaires durant la phase de sommeil paradoxal.

Ils ont observé un phénomène remarquable. Lorsque ces dormeurs expriment des sentiments négatifs, leurs yeux effectuent des rotations groupées, « en bouffées ». Selon l’équipe scientifique, ces séquences de mouvements rapides pourraient servir à traiter et à neutraliser les tensions accumulées. Les émotions agréables déclenchent, à l’inverse, des déplacements oculaires lents. Cette étude, publiée dans Scientific Reports en 2022, confirme que vous revivez effectivement les moments stressants de votre journée durant votre sommeil.

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Cependant, cette répétition ne se déroule pas à l’identique. Le cerveau endormi vous place en effet dans un contexte protégé où les enjeux disparaissent. Cette distance permet de digérer l’expérience sans subir à nouveau la charge émotionnelle initiale.

Rêver pour mieux comprendre les autres : l’impact social des rêves

Dormir peu rend asocial. Cette affirmation brutale s’appuie sur une expérience menée en 2018 et publiée dans la revue Nature Communications. Les scientifiques ont filmé des conversations entre des personnes reposées et des individus en manque de sommeil. Conclusion : ceux qui ont mal dormi s’éloignent physiquement de leur interlocuteur. Les scanners cérébraux révèlent une hypersensibilité dans les zones du cerveau qui déclenchent l’alerte face à l’approche d’un autre être humain. Les auteurs parlent d’un « signal de répulsion sociale ».

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« Les comptes rendus de rêves montrent que nous y expérimentons des scénarios en lien avec nos relations sociales. Nous nous mettons plus facilement à la place des autres pour rejouer des situations et dénouer des conflits », précise la neurobiologiste Armelle Rancillac. Vos rêves fonctionneraient donc comme un laboratoire relationnel dans lequel vous testeriez différentes réactions face aux comportements d’autrui.

Cette gymnastique mentale nocturne renforcerait votre intelligence émotionnelle. Elle vous permet de mieux décoder les signaux sociaux et d’anticiper les réactions de votre entourage. Un manque chronique de sommeil affaiblit progressivement cette compétence fondamentale.

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Comment les rêves trient et consolident nos souvenirs

Claudia Picard-Deland, doctorante à l’université de Montréal, a réveillé des volontaires à différents moments de la nuit pour leur demander de raconter leurs rêves. Son travail, récemment publié, dévoile un calendrier précis. En début de nuit, les rêves puisent massivement dans les événements récents. Plus les heures passent, plus les souvenirs anciens émergent.

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Ce phénomène dépasse les phases de sommeil classiques. Il suit plutôt la progression temporelle de la nuit elle-même. Autre découverte : la moitié des rêves mélangent plusieurs souvenirs différents, surtout pendant le sommeil paradoxal. Certains associent même des événements futurs à des épisodes passés.

Selon la neurobiologiste Armelle Rancillac, le rêve permettrait de traiter et de trier tous les événements vécus au cours de la journée. Pendant le sommeil lent, les informations routinières sont passées au crible. Seules les informations les plus utiles sont mémorisées, ce qui évite au cerveau d’être submergé. En 2024, des chercheurs ont vérifié cette hypothèse en observant des personnes qui apprenaient le trampoline. Leur sommeil paradoxal s’est intensifié les nuits suivantes, ce qui suggère un travail de consolidation des gestes appris. Les scientifiques recommandent donc d’éviter toute interruption pendant cette phase.

Créativité nocturne : pourquoi les idées naissent en rêvant

Le physicien allemand avait en effet développé une technique particulière pour capturer ses intuitions nocturnes. Il s’endormait en tenant une cuillère dans la main. Dès qu’il basculait dans le sommeil profond, l’ustensile tombait et le réveillait, lui permettant de noter les idées qui lui venaient dans cet état intermédiaire. Albert Einstein a avoué avoir trouvé certaines formules durant ses rêves. L’histoire a retenu sa célèbre phrase : « L’imagination est plus importante que la connaissance », une façon de reconnaître l’importance de la créativité.

« Le cortex préfrontal est l’une des régions dont l’activité est la plus diminuée durant le sommeil, ce qui permet aux autres zones cérébrales d’interagir sans ce chef d’orchestre important pour le raisonnement et la prise de décisions. Des associations d’idées plus libres et créatives apparaissent alors, qui pourraient sembler saugrenues dans la journée », décrypte Armelle Rancillac.

Cette liberté mentale explique pourquoi certains problèmes insolubles trouvent leur solution au réveil. Le contrôle logique habituel s’estompe, laissant les différentes régions du cerveau communiquer selon des schémas inhabituels. Le rêve peut donc apporter une nouvelle perspective sur une situation donnée.

Sommeil paradoxal et cerveau : un afflux sanguin décisif

En 2021, des scientifiques japonais ont réalisé une prouesse technique : observer en direct les vaisseaux sanguins d’une souris endormie grâce à un microscope à photons ultramoderne. Leurs images révèlent que, pendant le sommeil paradoxal, le débit sanguin augmente massivement dans les capillaires du cerveau. Ces minuscules conduits assurent les échanges entre le sang et les tissus nerveux.

Cette étude, parue dans Cell Reports, « confirme qu’une forte augmentation du débit sanguin est associée au sommeil paradoxal », souligne la chercheuse Armelle Rancillac. « Surtout remarquée au niveau de l’hippocampe, cette augmentation pourrait être liée à l’élimination des synapses inutiles. » Le cerveau serait ainsi mieux alimenté en sang, en oxygène et en nutriments durant le sommeil paradoxal, la phase la plus riche en rêves.

En 2024, des chercheurs de l’université de Genève ont prolongé ces travaux en s’intéressant au traitement des sons pendant le sommeil. Dix-sept volontaires ont dormi avec des électrodes mesurant leur activité cérébrale. Les scientifiques leur ont diffusé différents types de cris et de sons à faible volume. Conclusion : les sons « rugueux », comme les alarmes ou les cris, génèrent systématiquement une réponse cérébrale, contrairement aux autres stimuli. Le cerveau endormi surveille donc sélectivement son environnement.

Vers des thérapies ciblant spécifiquement le rôle de nos rêves

« Actuellement, il n’existe pas de médicaments ciblant spécifiquement le sommeil paradoxal. La plupart des médicaments hypnotiques disponibles sur le marché prolongent la durée totale du sommeil, mais ont tendance à affecter négativement le sommeil paradoxal », explique le Dr Stefano Comai, coauteur principal d’une étude publiée dans le Journal of Neuroscience. Cette recherche, menée par l’Institut de recherche du Centre universitaire de santé McGill, identifie pour la première fois une molécule capable d’agir uniquement sur cette phase.

Le récepteur MT1 de la mélatonine interagit avec les neurones noradrénergiques situés dans le locus coeruleus du cerveau. Pendant le sommeil paradoxal, ces neurones réduisent leur activité. Les chercheurs ont testé un médicament activant ces récepteurs MT1, parvenant ainsi à augmenter la durée du sommeil paradoxal chez des animaux de laboratoire.

« Cette découverte ne fait pas seulement progresser notre compréhension des mécanismes du sommeil, elle présente également un potentiel clinique important », explique la Dre Gabriella Gobbi, coauteure principale de l’étude. Entre 0,5 et 1 % de la population souffre de troubles du comportement en sommeil paradoxal, qui est un facteur de risque majeur pour certaines maladies neurodégénératives, comme la maladie de Parkinson. Cette avancée ouvre donc des perspectives thérapeutiques concrètes pour des pathologies actuellement sans traitement efficace.

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