« Liaisons » de Marlene Dumas s’installe au Louvre pour une rencontre inédite entre passé et présent

Une confrontation sensible entre mémoire, peinture et humanité, au cœur du Louvre.

Par
Olivier Delavande
Fils d’un père français et d’une mère vietnamienne, Olivier Delavande a baigné dans une double culture qui a façonné sa curiosité et son ouverture d’esprit dès...
9 Minutes de lecture
© Photo : Nicolas Bousser (Musée du Louvre) 2025

À partir de décembre 2025, le Louvre accueillera Liaisons, une série de neuf toiles de Marlene Dumas spécialement créées pour la porte des Lions. Une installation inédite qui relie passé et présent, revisite l’histoire du musée et interroge la puissance émotionnelle des visages dans la peinture contemporaine.

Cette installation, conçue pour le vaste mur de la porte des Lions, marque un tournant dans l’histoire récente du musée et confirme la place centrale des œuvres de l’artiste dans le paysage artistique actuel.

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« Liaisons » de Marlene Dumas s’installe au Louvre pour une rencontre inédite entre passé et présent
© Photo : Anton Corbijn (Musée du Louvre) 2025

Le choix de l’emplacement n’est pas anodin. Situé à l’entrée de la galerie des Cinq Continents et du département des Peintures, ce passage relie plusieurs mondes. C’est précisément cette idée de lien que Marlene Dumas a voulu incarner. Liaisons fait écho aux bas-reliefs de marbre autrefois fixés sur ces murs, en reprenant leurs dimensions tout en imposant une présence résolument moderne.

Les toiles, grandes comme des portes, flottent sur le mur clair. Chacune d’entre elles porte un visage, ou plutôt une suggestion de visage, qui émerge d’un fond coloré, parfois trouble, souvent troublant.

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« Le Louvre est également devenu une forteresse et un palais lié à Marie-Antoinette et aux guillotines de la Révolution française », confie l’artiste dans un entretien avec Donatien Grau. Pour elle, le musée n’est pas seulement un temple de l’art occidental, mais un lieu chargé de mémoires contradictoires où la beauté et la violence coexistent.

« Liaisons » de Marlene Dumas s’installe au Louvre pour une rencontre inédite entre passé et présent
Ceramic Silent – © Photo : Peter Cox, Eindhoven

Née en Afrique du Sud en 1953, Dumas est sensible aux figures marginalisées, aux corps invisibilisés, à ceux que l’histoire a effacés. Ce regard traverse Liaisons, sans jamais se figer en message explicite.

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Les neuf panneaux de Liaisons ne forment ni une histoire linéaire, ni une composition classique. Chaque toile garde son autonomie, son propre rythme et sa manière singulière de traiter la matière picturale. Certaines sont gestuelles, d’autres plus dessinées, d’autres encore semblent presque abstraites. « Je ne fais jamais d’esquisses préalables de ce à quoi une peinture devrait ressembler », explique-t-elle.

Son processus est celui d’une exploration : elle verse un mélange de peinture à l’huile diluée sur la toile posée à plat, puis la soulève légèrement pour guider le flux du liquide. La forme apparaît alors par hasard, qu’elle capte ensuite d’un trait rapide, parfois avec un pinceau, parfois en estompant avec du papier.

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Ce travail de la main, de la matière et de l’imprévu confère à chaque tableau une densité unique. On y devine des visages, jamais nets. Ils oscillent entre apparition et disparition, entre reconnaissance et anonymat. « Ces visages incluent ceux qui sont déshumanisés, comme les fugitifs, stigmatisés en tant qu’étrangers », explique-t-elle. Il ne s’agit pas de portraits identifiables, mais de présences. Elles semblent puiser leur énergie dans les quatre éléments (terre, eau, air, feu), comme si elles étaient ancrées dans une mémoire plus profonde que celle des individus.

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Marlène Dumas n’en est pas à son premier face-à-face avec le Louvre. Depuis des années, elle cite, convoque et réinterprète des œuvres du musée dans sa propre production. Elle évoque ainsi La Victoire de Samothrace, dont elle a envoyé une carte postale à sa mère en 1985, ou Les Massacres de Scio de Delacroix, qu’elle qualifie d’« art véritable ». Ces références ne sont pas de simples hommages décoratifs, mais des rencontres intimes, des chocs esthétiques qui ont façonné son rapport à la peinture.

« Liaisons » de Marlene Dumas s’installe au Louvre pour une rencontre inédite entre passé et présent
Red Rust – © Photo : Peter Cox, Eindhoven

Pour Liaisons, elle a également observé les sculptures antiques et les coupures de presse sur Paris d’aujourd’hui. Elle a pensé à Ishtar, la déesse mésopotamienne, ou au satyre Marsyas, figure de la douleur et de la transformation. Mais elle n’a jamais cherché la ressemblance directe. « Une figure océanique protectrice s’est avérée, dans ma version, plus proche d’Hannibal Lecter dans Le Silence des Agneaux », note-t-elle sobrement. Ce glissement permanent entre sources anciennes et images contemporaines est au cœur de son travail.

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Le mot « Liaisons » fonctionne à plusieurs niveaux. Il désigne les liens entre les toiles elles-mêmes, instables et changeants selon leur position. Il évoque également les connexions entre les personnes, les territoires et les époques. L’artiste précise qu’elle n’a pas lu le roman de Laclos, mais qu’elle a vu le film de Stephen Frears, Les Liaisons dangereuses, et qu’elle aime l’idée d’un réseau d’influences complexes. Elle a surtout voulu un mot qui existe à la fois en français et en anglais, sans avoir besoin d’être traduit.

« Liaisons » de Marlene Dumas s’installe au Louvre pour une rencontre inédite entre passé et présent
Blue Bataille – © Photo : Peter Cox, Eindhoven

« Les œuvres d’art fonctionnent comme des corps sensuels, tentant de séduire les spectateurs pour qu’ils tombent amoureux d’elles », explique-t-elle. Cette sensualité n’est pas ostentatoire, mais sourde, contenue dans la texture de la peinture, dans la chaleur des rouges et la froideur des bleus. Chaque tableau semble respirer à son propre rythme, comme un être vivant accroché au mur.

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Bien qu’elles soient conçues pour être visibles de loin, les toiles de Liaisons méritent également une observation rapprochée. Marlène Dumas privilégie généralement l’intimité dans son travail. « Je préfère regarder les peintures de près, m’intéresser aux marques et aux gestes qui les ont faites naître, être consciente de leur matérialité en tant qu’objets, tout en entrant dans leur réalité métaphysique », explique-t-elle.

« Liaisons » de Marlene Dumas s’installe au Louvre pour une rencontre inédite entre passé et présent
Vermillion Heat – © Photo : Peter Cox, Eindhoven

Les neuf panneaux conservent leur individualité et assument leur statut singulier au sein de l’ensemble. Cette série a été conçue en tenant compte de la mission du musée : le Louvre comme lieu de rencontre avec les œuvres, de présence face aux œuvres, de face à face entre les œuvres. Laurence des Cars conclut : « L’œuvre que Marlene Dumas a réalisée constitue un répertoire de manières de peindre et de dessiner, autant qu’une invitation à nous confronter à notre humanité. »

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Avec Liaisons, le Louvre franchit une étape importante. Intégrer une œuvre commandée in situ à ses collections permanentes est rare. C’est une décision forte qui témoigne de la volonté du musée de renouveler son dialogue avec la création contemporaine. Laurence des Cars, présidente-directrice du musée, souligne que Marlene Dumas « défend et illustre le médium de la peinture comme peu ». Elle ajoute : « Nous sommes fiers de l’aboutissement de ce projet magnifique. »

« Liaisons » de Marlene Dumas s’installe au Louvre pour une rencontre inédite entre passé et présent
Snake Eyes – © Photo : Peter Cox, Eindhoven

L’œuvre sera visible dès décembre 2025. Il ne sera pas nécessaire de traverser des salles bondées pour la découvrir. Elle se trouve juste après la porte des Lions, là où les visiteurs passent, s’arrêtent et repartent. Elle ne cherche pas à dominer, mais à interpeller. À qui appartient l’image ? Où va la mémoire ? Qu’est-ce qu’un visage quand il n’est plus attaché à un nom ?

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