Pluribus (Apple TV+) : Vince Gilligan signe une fable de science-fiction vertigineuse sur le bonheur collectif

Une apocalypse sans chaos, où le bonheur devient une question existentielle.

Par
Olivier Delavande
Fils d’un père français et d’une mère vietnamienne, Olivier Delavande a baigné dans une double culture qui a façonné sa curiosité et son ouverture d’esprit dès...
11 Minutes de lecture
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Vince Gilligan revient là où on ne l’attendait plus. Avec Pluribus, sa nouvelle série disponible sur Apple TV+, le créateur de Breaking Bad signe une fable de science-fiction aussi dérangeante que fascinante. Dans un monde transformé par un virus extraterrestre qui abolit les conflits et fusionne les consciences, une poignée d’individus reste immunisée. Au cœur du récit, une question vertigineuse : faut-il sacrifier l’individualité pour un bonheur universel ?

Le pitch semble simple au premier abord. Carol Strux, incarnée par Rhea Seehorn, fait partie des treize personnes immunisées contre un virus extraterrestre qui transforme l’humanité en une conscience collective pacifique. Mais on comprend rapidement que Gilligan ne cherche pas à raconter une énième variation sur le thème de l’invasion extraterrestre ou de l’apocalypse zombie.

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Un virus extraterrestre qui abolit le conflit

Tout commence par l’interception d’un signal radio venu de l’espace. Des scientifiques y découvrent la formule d’un ARN messager extraterrestre. Reproduite en laboratoire, cette formule devient un virus capable de fusionner les esprits humains grâce à une « colle psychique ». Après sa propagation accidentelle, il crée une conscience collective parmi les personnes infectées.

Quelques mois plus tard, à Albuquerque, au Nouveau-Mexique, Carol remarque des chemtrails étranges dans le ciel. Les avions répandent alors le virus à l’ensemble de l’humanité. Seuls Carol et douze autres individus, dispersés aux quatre coins du monde, restent immunisés. Cette conscience collective instaure un monde uni et harmonieux, sans crime ni guerre.

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La question centrale devient alors vertigineuse. Faut-il sauver l’humanité du bonheur collectif pour préserver l’individualité ? Le virus ne transforme pas les gens en monstres sanguinaires, mais en êtres pacifiques reliés par une empathie absolue. Le cataclysme n’est pas destructeur, il transforme.

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Carol Strux, héroïne réfractaire au bonheur collectif

Carol Sturka est tout sauf le héros hollywoodien classique. Romancière célèbre pour ses romans de fantasy à l’eau de rose mettant en scène des pirates naviguant sur du sable mauve, elle estime elle-même que son travail est médiocre. Mal à l’aise face à l’admiration de ses lecteurs, contrainte de cacher sa relation avec sa compagne Helen, elle se sent isolée bien avant l’arrivée du virus.

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« Le poids de cette responsabilité est écrasant, surtout quand la plupart des douze autres individus immunisés contre le virus refusent de bouger le petit doigt », souligne Gilligan. Carol ne veut pas être une héroïne. Elle préférerait que quelqu’un d’autre sauve le monde à sa place. Ce qui la rend fascinante, c’est précisément sa fragilité, ses doutes et son obstination à agir malgré tout.

Son isolement devient écrasant face au Collectif. La conscience collective cherche par tous les moyens à la rendre heureuse, mais elle refuse. Cette gentillesse infinie devient source de frustration. Lorsqu’elle s’énerve, sa colère incontrôlée provoque un cataclysme : la violence de ses émotions tue littéralement certains membres du collectif, reliés par une empathie absolue. En quelques instants, 11 millions de personnes meurent. Depuis, elle vit dans la peur constante de répéter cette tragédie et surveille chacune de ses pensées et de ses micro-émotions.

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La genèse d’une idée née dix ans plus tôt

L’idée a germé il y a dix ans, au début du tournage de Better Call Saul. « Il y a dix ans, j’avais cette idée vague d’un homme avec qui tout le monde devient soudainement, inexplicablement, très, très gentil », explique Gilligan. Il ne fait rien de particulier pour mériter cet amour et cette affection, et pourtant tout le monde l’adore. Peu importe à quel point il peut être méchant, il ne parvient jamais à ébranler l’enthousiasme des autres à son égard.

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Intrigué par ce concept, Gilligan veut en faire une histoire de science-fiction, le seul moyen selon lui de justifier une idée aussi farfelue. « J’adore la science-fiction depuis que je suis tout petit », explique-t-il. « J’aime tous les clichés du genre. J’aime les classiques de la science-fiction, comme L’Invasion des profanateurs de sépultures (1956) ou La Quatrième Dimension (1959-1964), avec leurs fameux retournements de situation à la fin. »

Le showrunner souhaitait rendre hommage à ces films et séries tout en les détournant. « C’est exactement ce que nous avons voulu faire avec Pluribus : amener les spectateurs à croire qu’ils savent ce qui va se passer pour mieux les surprendre. »

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Vince Gilligan et son amour fondateur pour la science-fiction

Avant Breaking Bad, Vince Gilligan a été l’un des lieutenants de Chris Carter sur The X-Files, de 1993 à 2002. « Il y a 32 ans, je vivais dans une petite ville de Virginie, sur la côte est des États-Unis. Je zappais entre les quatre chaînes que je captais à l’époque, car je n’avais pas le câble, étant trop radin pour ça. Un vendredi soir, j’ai découvert The X-Files à la télévision… et j’ai accroché dès les cinq premières minutes. »

Gilligan a écrit 29 épisodes de la série et en a réalisé deux, tout en occupant le poste de producteur exécutif. Avec Pluribus, il revient à la science-fiction, un genre auquel le public ne l’attendait plus. « Après Better Call Saul, tout le monde voulait que je fasse une autre série dans le même genre, mais j’avais envie de prendre des risques, de proposer quelque chose de très différent et de revenir à mes premiers amours : la science-fiction, où l’on peut explorer les concepts les plus fous. »

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Une apocalypse douce, dérangeante et politique

Chez Vince Gilligan, l’apocalypse n’est ni chaos, ni ruines, ni zombies. Elle est étrange, fascinante et pacifique, au point de mettre mal à l’aise. « La plupart des séries post-apocalyptiques montrent l’horreur, comme dans The Walking Dead ou The Last of Us… J’adore ces univers, mais personne ne veut devenir un zombie », explique-t-il. « Avec Pluribus, je voulais poser la question suivante : perdre son individualité est-ce forcément terrible ? Tout le monde est heureux, en paix et s’entend bien. Il n’y a ni dictature, ni prison. Les spectateurs peuvent en débattre, et c’est exactement ce qui m’intéresse. »

Le titre, stylisé PLUR1BUS, résume tout : E pluribus unum, « De plusieurs, un ». Devise des États-Unis inscrite sur le Grand Sceau et sur les pièces de monnaie, elle illustre la fusion des individus en une seule entité, au cœur du concept de la série. L’apocalypse devient alors une question existentielle : que devient l’individu quand tout le monde est heureux ? Ce bonheur est-il réel ?

Albuquerque, ADN visuel du créateur

Le choix d’Albuquerque comme décor, à l’instar de Breaking Bad et Better Call Saul, pourrait laisser croire à un lien entre les séries. Vince Gilligan balaye cette idée d’un revers de la main. « Je comprends que cela puisse prêter à confusion, mais il n’y a aucun lien avec Breaking Bad. Je voulais juste donner du travail à l’équipe de tournage que j’adore et avec laquelle j’ai travaillé pendant plus de quinze ans. Non, Walter, Jesse et Saul n’existent pas dans le monde de Pluribus. »

Pourtant, la ville d’Albuquerque reste indissociable de la signature visuelle de ses séries. On y retrouve la patte caractéristique de l’auteur : des cadres larges, une profondeur de champ millimétrée et une lumière crue du sud-ouest américain. La mise en scène oscille entre comédie noire et drame existentiel. Un gag absurde peut ainsi basculer d’un plan à l’autre dans un silence métaphysique.

La musique de Dave Porter, fidèle complice, renforce cette ambivalence : nappes électroniques sourdes, motifs dissonants, entre tendresse et menace. Le montage impose un tempo lent, presque hypnotique, qui laisse au spectateur le temps de digérer l’idée vertigineuse d’un monde devenu plus doux.

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Une œuvre risquée qui préfère le doute aux réponses

Pluribus est une proposition audacieuse de la part de Vince Gilligan. Au lieu de se reposer sur ses lauriers, il invente une fable de science-fiction qui interroge notre rapport au bonheur, à la communauté et à l’individualité. La série ne se contente pas d’inquiéter, elle laisse aux spectateurs le soin de débattre.

Parmi les scénaristes, les avis divergent : certains voient Pluribus comme un paradis, d’autres comme un cauchemar. Ce débat est au cœur de la série. Carol ne se bat pas contre des zombies, mais contre un monde « trop parfait », dans lequel elle est la seule dissidente.

Le mystère s’épaissit au fil des neuf épisodes de la première saison. Bonne nouvelle : une deuxième saison est déjà en cours de production. Comme pour Twin Peaks, il y a fort à parier que le véritable sens de l’histoire ne se dévoilera qu’une fois la série achevée. Pour l’instant, il ne nous reste que la spéculation et l’impatience de découvrir ce que Gilligan nous réserve.

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