Martin Parr au Jeu de Paume : une rétrospective coup-de-poing sur cinquante ans de dérives contemporaines

Un demi-siècle d’images incisives pour comprendre nos excès collectifs.

Par
Olivier Delavande
Fils d’un père français et d’une mère vietnamienne, Olivier Delavande a baigné dans une double culture qui a façonné sa curiosité et son ouverture d’esprit dès...
12 Minutes de lecture
Dubaï, Émirats arabes unis, 2007 - © Martin Parr / Magnum Photos

Ironie mordante, couleurs saturées, regard acéré : le Jeu de Paume consacre à Martin Parr une rétrospective majeure réunissant 180 images qui scrutent cinquante ans de dérives sociales, touristiques, technologiques et consuméristes. Cette exposition, pensée comme un miroir sans concession, éclaire l’œuvre du photographe britannique récemment disparu et en révèle toute la portée critique.

Martin Parr au Jeu de Paume : une rétrospective coup-de-poing sur cinquante ans de dérives contemporaines
Blue Grotto, Capri, Italie, 2014 – © Martin Parr / Magnum Photos

Martin Parr : un témoin implacable des dérives globales

Martin Parr sillonne la planète depuis cinquante ans, appareil photo à la main. Sans adopter de posture militante, il a constitué un corpus photographique témoignant des mutations profondes de nos sociétés. Ses séries, entamées dans les îles Britanniques et en Irlande, se sont étendues aux cinq continents dès les années 1990. Il documente méthodiquement les excès du tourisme de masse, l’omniprésence de la voiture, les addictions technologiques et la frénésie consumériste qui caractérisent notre époque.

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Son approche se distingue par une ironie mordante héritée d’une certaine tradition satirique britannique. Il ne cherche jamais à se positionner en donneur de leçons. Il assume pleinement faire partie du système qu’il observe et critique. « On se dirige vers la catastrophe, mais on y va tous ensemble. Personne n’osera interdire la voiture ou les déplacements en avion », affirmait-il en 2022. Cette lucidité désabusée traverse l’ensemble de son œuvre, actuellement exposée au Jeu de Paume.

Martin Parr au Jeu de Paume : une rétrospective coup-de-poing sur cinquante ans de dérives contemporaines
Musée du Louvre, Paris, France, 2012 – © Martin Parr / Magnum Photos

Cinq sections pour raconter un demi-siècle de dérives modernes

L’exposition, organisée par Quentin Bajac, commissaire principal, en collaboration avec Martin Parr et Clémentine de la Féronnière, s’articule autour de cinq thèmes. La première section examine la manière dont les loisirs transforment l’environnement. Des motifs de la plage à ceux des déchets, les photographies capturent les mutations apportées aux paysages par nos modes de vie. Le plaisir et le gaspillage coexistent, le naturel et l’artificiel s’entremêlent.

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« Tout doit disparaître » explore l’univers consumériste contemporain. Parr dresse un inventaire à la fois cru et drôle de nos objets de désir. Sous son objectif, les supermarchés, les centres commerciaux, les foires et les salons deviennent le théâtre d’une course effrénée partagée par toutes les classes sociales. L’humain lui-même se retrouve parfois réduit au statut de marchandise.

Martin Parr au Jeu de Paume : une rétrospective coup-de-poing sur cinquante ans de dérives contemporaines
Las Vegas, Nevada, États-Unis, 2000 – © Martin Parr / Magnum Photos

La troisième section, « Petite Planète », reprend le titre de l’un de ses ouvrages les plus célèbres pour traiter du tourisme. Sujet de prédilection du photographe depuis quarante ans, le phénomène touristique est exploré sous toutes ses facettes. Parr s’intéresse aux habitudes et aux comportements du touriste global et réalise également une étude des déséquilibres Nord-Sud. Les lieux emblématiques qu’il photographie révèlent les contradictions, voire les impasses, de cette industrie.

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« Le règne animal » examine la cohabitation parfois difficile entre l’humain et l’animal. Les images oscillent entre indifférence et fascination, négligence et surattention, violence et affection. Cette relation ambivalente au vivant constitue l’un des fils rouges de l’œuvre de Parr.

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Martin Parr au Jeu de Paume : une rétrospective coup-de-poing sur cinquante ans de dérives contemporaines
Venice Beach, États-Unis, USA, 1998 – © Martin Parr / Magnum Photos

Quand les technologies redessinent nos vies

La dernière section aborde la question de l’humain et de la machine. Voitures, téléphones, jeux vidéo, machines à sous, ordinateurs et smartphones redéfinissent notre rapport au réel, à l’espace et au temps. Les photographies montrent comment ces objets technologiques structurent désormais nos existences. Parr documente cette dépendance croissante avec le même regard distancié qu’il porte sur les autres phénomènes sociaux.

Le photographe se défend de tout prosélytisme. « Je crée un divertissement qui contient un message sérieux si l’on veut bien le lire, mais je ne cherche pas à convaincre qui que ce soit ; je montre simplement ce que les gens pensent déjà savoir », déclarait-il en 2021. Cette position illustre sa démarche artistique, qui privilégie la monstration à la démonstration.

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Martin Parr au Jeu de Paume : une rétrospective coup-de-poing sur cinquante ans de dérives contemporaines
New York, États-Unis, 1999 – © Martin Parr / Magnum Photos

L’art du détournement : la signature visuelle de Martin Parr

L’œuvre de Martin Parr joue constamment avec les codes visuels établis. Il détourne l’esthétique de la carte postale touristique, de la photographie animalière, ainsi que les habitudes du foodie et du selfie. Ces modes de vie et ces imaginaires collectifs sont ainsi interrogés, questionnés, voire moqués. Le photographe fissure les représentations dominantes véhiculées par les médias et l’industrie culturelle.

Ses images, plaisantes en apparence, se révèlent plus graves avec le temps et l’évolution des mentalités. Parr aborde indirectement plusieurs des causes majeures des bouleversements climatiques de l’Anthropocène. L’usage effréné des transports, la consommation d’énergies fossiles, la surconsommation globale et les dégâts environnementaux transparaissent dans ses séries photographiques.

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L’exposition présentée au Jeu de Paume permet de revisiter ce corpus à l’aune du désordre généralisé de notre époque. Les thèmes abordés résonnent avec une acuité particulière alors que les crises environnementales et sociales s’intensifient. Le regard singulier et décalé de Parr offre une grille de lecture pertinente pour comprendre les déséquilibres contemporains.

Martin Parr au Jeu de Paume : une rétrospective coup-de-poing sur cinquante ans de dérives contemporaines
Dorset, Angleterre, 2022 – © Martin Parr / Magnum Photos

Un demi-siècle d’évolution stylistique et documentaire

Cette rétrospective couvre l’intégralité de la carrière du photographe, de ses débuts en noir et blanc jusqu’à ses œuvres les plus récentes. Cette amplitude temporelle permet d’observer l’évolution de son style et de ses thèmes de prédilection. Les premières séries, réalisées dans les îles Britanniques, annoncent déjà les thématiques qui deviendront centrales dans son travail ultérieur.

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L’élargissement géographique opéré dans les années 1990 enrichit considérablement son propos. Parr devient alors un observateur global des comportements humains. Ses voyages incessants lui permettent de documenter les similitudes et les différences culturelles face aux phénomènes de masse. Photographe infatigable, souvent entre deux avions, amateur de plages bien qu’il ne sache pas nager, il accumule les images avec une constance remarquable.

Martin Parr au Jeu de Paume : une rétrospective coup-de-poing sur cinquante ans de dérives contemporaines
Benidorm, Espagne, 1997 – © Martin Parr / Magnum Photos

L’humour comme arme critique : la stratégie Parr

Conscient que les images ne suffisent plus à transformer le monde, il revendique toutefois une forme d’engagement discret. Cette guérilla visuelle vise à fissurer les représentations dominantes. L’humour est son arme principale, toujours au service d’une réflexion critique, voire satirique. Ses photographies déstabilisent les visions idéalisées que nous entretenons collectivement.

Cette stratégie s’inscrit dans la tradition britannique de l’humour incisif. La moquerie douce-amère de Parr s’inscrit dans la lignée des satiristes britanniques. Son regard indirect mais profond permet de contourner les résistances qu’un discours frontal susciterait. Les spectateurs découvrent progressivement les messages contenus dans ses images apparemment anodines.

L’exposition Global Warning confirme la pertinence de cette approche. Les œuvres rassemblées au Jeu de Paume forment un ensemble cohérent qui dépasse la simple accumulation de séries photographiques. Le commissariat de Quentin Bajac met en lumière les obsessions récurrentes de l’artiste et leur dimension politique implicite.

Martin Parr au Jeu de Paume : une rétrospective coup-de-poing sur cinquante ans de dérives contemporaines
Salford, Angleterre, 1986 – © Martin Parr / Magnum Photos

Photographier pour révéler : un miroir impitoyable sur notre société

Les photographies de Martin Parr sont comme un miroir tendu à nos sociétés contemporaines. Elles révèlent ce que nous préférerions parfois ne pas voir. La frénésie consumériste, documentée avec une précision ethnographique, met en lumière nos contradictions. Nous nous reconnaissons dans ces touristes, ces consommateurs et ces accros à la technologie que Parr photographie.

Cette reconnaissance constitue précisément la force de son travail. Le photographe ne juge pas ses sujets de l’extérieur. Il reconnaît volontiers l’impact environnemental de son propre mode de vie, notamment son importante empreinte carbone. Cette honnêteté confère une crédibilité à son travail documentaire. Parr refuse de prendre de la hauteur par rapport à ses sujets.

Les cinq sections de l’exposition permettent d’explorer différentes facettes de nos modes de vie problématiques. Elles dressent un diagnostic sans complaisance des dérives contemporaines. Le parcours proposé au Jeu de Paume offre une expérience immersive qui confronte le visiteur à ses propres contradictions.

Martin Parr au Jeu de Paume : une rétrospective coup-de-poing sur cinquante ans de dérives contemporaines
Mumbai, Inde, 2018 – © Martin Parr / Magnum Photos

Une rétrospective d’envergure portée par de grands partenaires

Global Warning bénéficie du soutien du ministère de la Culture et de Jaeger-LeCoultre. Cette collaboration institutionnelle permet de présenter l’œuvre de Martin Parr dans des conditions optimales. Le Jeu de Paume, situé place de la Concorde, dans le jardin des Tuileries, constitue un écrin idéal pour cette rétrospective ambitieuse.

L’exposition se tiendra du 30 janvier au 24 mai 2026. Elle offre aux visiteurs l’opportunité de découvrir ou de redécouvrir l’œuvre d’un photographe majeur de notre temps. Les 180 photographies réunies témoignent de la richesse et de la cohérence d’un travail obstinément mené pendant un demi-siècle.

Le catalogue qui l’accompagne permettra de prolonger cette découverte. Il réunira des essais critiques analysant les différentes dimensions de l’œuvre de Parr. Les reproductions photographiques permettront d’examiner attentivement les détails de ces images denses et complexes.

Martin Parr s’impose comme un témoin essentiel des mutations de notre époque. Son regard photographique documente les excès et les contradictions qui caractérisent le début du XXIe siècle. L’exposition du Jeu de Paume rappelle opportunément que la photographie documentaire conserve sa capacité à interroger nos modes de vie et nos certitudes.

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