Pierpaolo Piccioli quitte Balenciaga, Martine Rose ouvre l’ère d’après

Avenue George V, Pierpaolo Piccioli range ses croquis après quatre collections. Chez Balenciaga, la couture laisse déjà sa place à une autre écriture, venue des rues de Londres.

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Duc Tran
Duc TRAN
Éditeur en chef
Après s'être formé en langues (anglais et vietnamien) et en économie internationale, Duc TRAN pivote vers le journalisme, porté par sa passion pour l'écriture. C'est une...
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Le créateur Pierpaolo Piccioli - © Photo : Balenciaga
Pierpaolo Piccioli quitte la direction artistique de Balenciaga après seize mois et quatre collections. Kering a annoncé la nomination de Martine Rose pour lui succéder à compter du 16 novembre 2026. La créatrice britannique, ancienne consultante de Balenciaga entre 2015 et 2018, devient la première femme à diriger la création de la maison.

Seize mois et quatre collections. Le passage de Pierpaolo Piccioli chez Balenciaga tiendra en une ligne dans l’histoire de la maison, et Kering n’a pas attendu vingt-quatre heures pour écrire la suivante.

Jeudi, la nouvelle a fait le tour des bureaux de presse parisiens en quelques minutes : Pierpaolo Piccioli quitte Balenciaga. Moins de dix-huit mois après son arrivée, il laisse derrière lui quatre collections, dont une première haute couture présentée en juillet dernier. Kering a confirmé. Personne, à vrai dire, n’est tombé de sa chaise.

Depuis la rentrée, son nom revenait dans les conversations de fin de défilé, toujours accompagné du même haussement d’épaules. Les critiques avaient été mitigées, souvent polies, rarement enthousiastes. Pour le groupe de François-Henri Pinault, l’Italien est le troisième directeur artistique à partir en moins d’un mois, après Anthony Vaccarello chez Saint Laurent, dont le départ a été annoncé le 9 octobre au terme de dix ans dans la maison, puis Seán McGirr chez McQueen six jours plus tard. Jeudi soir, aucun successeur n’avait été nommé et Kering promettait simplement que la nouvelle direction de la création de Balenciaga serait annoncée « prochainement ». Le mot a été pris au pied de la lettre. Vendredi matin, le groupe officialisait l’arrivée de la Britannique Martine Rose, qui prendra ses fonctions le 16 novembre.

Balenciaga officialise le départ de Pierpaolo Piccioli

La maison a soigné la sortie. Gianfranco Gianangeli, président-directeur général de Balenciaga, assure que Kering est « profondément reconnaissant » envers le couturier. « Par sa vision, il a réaffirmé les origines couture de la maison en y apportant son approche réfléchie de l’artisanat, de la construction et de la créativité. Je tiens à le remercier sincèrement pour son dévouement, sa générosité et sa collaboration. »

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Luca de Meo, directeur général du groupe, salue « un couturier exceptionnel et un talent créatif pour lequel nous avons le plus grand respect ». Puis il enchaîne aussitôt sur l’avenir : « Notre ambition est de nous appuyer sur l’esprit avant-gardiste de Balenciaga, d’honorer son remarquable héritage et de continuer à repousser les limites de la création afin d’affirmer davantage la maison comme une voix puissante et pertinente. »

Piccioli, lui, a choisi Instagram. Il a publié un long message de remerciements à ses équipes, sans un mot explicite sur son départ, et une formule qui ressemble à une profession de foi : « La couture est une façon de penser. »

Et, le mot « avant-gardiste » n’y est pas employé par hasard.

De Valentino à Balenciaga, deux visions de la couture

J’ai toujours eu de la tendresse pour Piccioli. Pour sa courtoisie d’abord, chose rare dans un milieu qui confond volontiers caractère et caprice. Pour ses robes ensuite. Chez Valentino, où il a passé la majeure partie de sa carrière, il a signé des collections que les rédactrices citent encore aujourd’hui. Il y est entré en 1999 avec Maria Grazia Chiuri, aujourd’hui directrice artistique de Fendi, maison où le duo avait d’ailleurs fait ses premières armes dans les années 1990. Ensemble, ils ont dirigé la création de la maison romaine à partir de 2008, puis Piccioli a continué seul dès 2016, quand Chiuri est partie chez Dior. Ses capes tombaient droit. Ses couleurs avaient une franchise presque enfantine. Le rose électrique de l’automne 2022 est resté dans toutes les mémoires.

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Son arrivée avenue George V, à l’été 2025, semblait logique sur le papier. Un homme de la couture chez le plus grand couturier du XXe siècle. La mission était pourtant à double tranchant : renouer avec l’héritage couture de la maison sans perdre la clientèle streetwear que Demna avait construite en dix ans. Piccioli lui-même en parlait avec ferveur. « Je comprends vraiment cette idée de Cristóbal Balenciaga : un couturier doit être un sculpteur ou un architecte pour les formes, un peintre pour les couleurs, un philosophe pour la façon dont les gens se sentent dans vos vêtements. Tout cela est quelque chose dont je peux m’inspirer », confiait-il au magazine WWD plus tôt cette année.

Il ajoutait une nuance qui en dit long sur sa méthode : « Mais d’une certaine manière, cela doit aussi être très personnel ; j’ai appris à réagir de façon très instinctive. » Selon lui, la couture devait rester « liée au moment… et liée à la vie ».

Il y a eu de belles pièces. Des manteaux aux volumes justes, des robes du soir d’une grande tenue, une coupe que personne ne lui conteste. Seulement voilà. Le Balenciaga de 2025 n’était plus celui de 1960. Les clients qui poussaient la porte des boutiques venaient chercher autre chose qu’une robe en faille drapée.

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Martine Rose ramène Balenciaga vers l’héritage streetwear de Demna

Pendant près de dix ans, Demna a fait de Balenciaga une machine à images. Sweat-shirts surdimensionnés, baskets aux semelles monstrueuses, sacs inspirés des cabas de supermarché… Le créateur géorgien a également déclenché plus d’une polémique avec ses campagnes publicitaires, dont celle de l’automne 2022 qui avait valu à la maison un boycott retentissant. Ses collections avaient du tranchant. Elles se vendaient.

Selon plusieurs sources proches du groupe Kering, ce dernier veut ramener Balenciaga vers cette ligne plus abrupte, moins romantique. L’ironie est savoureuse. Demna n’a pas quitté la famille. Il dirige désormais la création chez Gucci, une autre marque du groupe. Et c’est justement de Gucci que viennent les plus gros soucis du groupe.

Piccioli, lui, proposait un Balenciaga apaisé, presque pieux envers son fondateur. Une lecture respectable. Probablement pas celle que les actionnaires attendaient.

La nomination de vendredi confirme ces sources mieux qu’aucun communiqué. Martine Rose, Londonienne d’origine jamaïcaine, a fondé sa marque de mode masculine en 2007 et connaît déjà la maison de l’intérieur : Demna l’avait fait venir comme consultante pour les collections homme de Balenciaga entre 2015 et 2018, et la veste carrée aux épaules tombantes qui a fait la fortune de la maison doit beaucoup à sa coupe. Elle devient ainsi la première femme à diriger la création de Balenciaga depuis sa fondation en 1917.

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Son répertoire vient de la rue londonienne, des sous-cultures musicales et des tribunes de football plus que des salons de couture. Elle a notamment collaboré avec Nike sur la mule Shox MR4, et compte parmi ses fans Rihanna et Drake. La veste portée par Kendrick Lamar à la mi-temps du Super Bowl 2025 est également l’une de ses créations. Luca de Meo a d’ailleurs mis en avant sa proximité avec les jeunes générations. Ce choix est cohérent avec la phrase sur « l’esprit avant-gardiste ». Il ressemble aussi à un aveu : Kering ne cherche plus un héritier de Cristóbal, mais un prolongement de la décennie Demna sans Demna.

Kering est sous pression après le recul de 6 % des ventes de Gucci

Il faut regarder les résultats du troisième trimestre pour comprendre l’empressement de la direction. Kering a publié un chiffre d’affaires de 3,35 milliards d’euros pour les trois mois clos le 30 septembre. Il est stable en données publiées, mais en recul de 1 % à périmètre comparable. Les analystes tablaient sur une baisse de 1,3 %, ce qui a été accueilli comme une demi-bonne nouvelle.

Gucci, en revanche, a déçu. La marque phare du groupe, qui génère l’essentiel des profits, a vu ses ventes reculer de 6 % à taux de change constants, pour atteindre 1,29 milliard d’euros. Elle pèse encore près de 39 % du chiffre d’affaires du groupe. Le consensus attendait -5,4 %. La première collection de Demna pour la maison florentine peine à trouver son public, sur fond de net ralentissement de la demande en Chine.

Luca de Meo, arrivé de Renault pour redresser le groupe, mise sur le renouvellement des directeurs artistiques pour relancer l’envie d’acheter. Il taille aussi dans le réseau : au moins 125 fermetures nettes de boutiques sont prévues sur l’ensemble de l’année. Les investisseurs, eux, s’inquiètent. Changer de créateur coûte cher, prend du temps et ne garantit rien.

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Luca de Meo veut réorganiser la création chez Kering

Lors d’une conférence avec les analystes, Armelle Poulou, la directrice financière, a défendu cette stratégie. « Chaque marque suit une trajectoire spécifique et chaque situation est très différente », a-t-elle expliqué. Elle a insisté sur la mise en place d’un « modèle opérationnel plus efficace » autour des créateurs. L’idée est que les équipes produit, marketing et merchandising soutiennent enfin la vision du studio au lieu de la subir.

De Meo veut aller plus loin. Le mois dernier, dans un entretien exclusif accordé à WWD, il a déclaré vouloir « réingénierer » le processus créatif. Sa comparaison avec le football a fait sourire certains habitués des défilés. « Pour moi, un directeur artistique est comme un capitaine, le meneur de jeu d’une équipe. C’est celui qui a le plus de talent, cette capacité technique à résoudre le match de façon inattendue. »

L’ancien patron de Renault précise aussitôt sa pensée. « Mais sans un système de soutien autour, je crois que nous ne pouvons pas faire tourner des entreprises de plusieurs milliards, multicatégories, présentes dans plusieurs zones géographiques, et leur demander de tout faire, de l’agencement des boutiques au marketing. Je vais donc essayer de changer la façon dont le studio interagit avec le reste de l’organisation, dans l’idée de trouver une manière plus collaborative de gérer la complexité. »

Ce discours est cohérent pour un industriel. Il l’est moins pour un couturier formé à Rome, habitué à porter seul la responsabilité d’une collection, du croquis jusqu’à l’essayage final. Piccioli n’aura pas eu le temps de tester cette nouvelle organisation. Peut-être n’en avait-il pas envie. Martine Rose, qui a passé trois ans à travailler dans l’ombre du studio de Demna et qui multiplie les collaborations avec des marques extérieures, est sans doute mieux armée pour ce rôle de meneur de jeu entouré.

Seize mois et quatre collections pour Pierpaolo Piccioli

Dix-huit mois, c’est court pour une maison de couture. Cristóbal Balenciaga avait mis des années à imposer la ligne tonneau et la robe sac. Personne ne laisse plus ce temps-là à un créateur. Les trimestres s’enchaînent, les tableaux de résultats aussi, et les directeurs artistiques se succèdent.

Pour vous qui suivez la mode masculine, la suite mérite d’être observée de près. Un retour à l’esthétique urbaine de Demna relancerait les baskets, les hoodies et les silhouettes amples qui ont fait la fortune de la marque auprès de la clientèle masculine. Une nomination plus surprenante aurait pu tout rebattre. Avec Martine Rose, c’est la première hypothèse qui l’emporte, mais sous une forme plus fine : une créatrice venue du vestiaire homme, connue pour ses proportions décalées, ses chemises de bureau détournées et ses jeans à taille haute, plutôt que pour ses semelles géantes. Elle entrera en poste le 16 novembre et ses premières pièces Balenciaga ne devraient pas arriver en boutique avant plusieurs saisons. D’ici là, ses collaborations avec Nike et sa propre marque donnent une idée assez précise de la coupe à venir.

Au 10, avenue George V, les ateliers de haute couture rouvert en 2021 attendaient un nouveau nom sur la porte. Ce sera celui d’une créatrice dont le parcours ne passe pas par la haute couture. C’est peut-être la meilleure nouvelle depuis longtemps pour l’homme qui achète Balenciaga, mais pas pour les ateliers.

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