| Matières Fécales a présenté sa collection printemps-été 2027 le lundi 28 septembre 2026 à Paris, place de la République, où aucune maison de mode n’avait encore défilé. Le show de 35 minutes réunissait 99 mannequins en trois actes. Rihanna était au premier rang aux côtés de Rick Owens. La collection devrait arriver chez Dover Street Market au premier semestre 2027. |
Aucune maison de mode n’avait encore défilé sur cette place. Lundi soir, à la tombée de la nuit, c’est une marque dont le nom est difficile à prononcer à voix haute qui a franchi le pas, avec Rihanna au premier rang et quatre-vingt-dix-neuf mannequins autour de la statue de Marianne. On a surtout retenu la star et les robes du final. Pourtant, c’est dans les silhouettes masculines que ce défilé dit le plus de choses.
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Fondée à Montréal en 2014 par Hannah Rose Dalton et Steven Raj Bhaskaran, Matières Fécales est devenue une maison parisienne en 2025, avec le soutien de Dover Street Market qui lui apporte des moyens et des points de vente. Pour le printemps 2027, le duo clôturait pour la première fois la journée d’ouverture de la Fashion Week de Paris. Le show a duré 35 minutes, avec 99 mannequins racisés et 99 looks, découpé en trois actes baptisés « Family », « Tribe » et « Gods ». Environ 500 invités attendaient Rihanna, installée aux côtés de Rick Owens, dans un tailleur doré sur mesure à franges et chaussée d’escarpins vernis issus de la collaboration entre Matières Fécales et Christian Louboutin pour l’automne 2025.
Pour comprendre ce défilé, il faut remonter six mois en arrière. En mars 2026, au palais Brongniart (l’ancienne Bourse de Paris), la collection « The One Percent » s’attaquait au 1 % le plus riche de la planète en puisant dans le milieu privilégié où a grandi Hannah Rose Dalton. Cette saison, c’est la trajectoire de Steven Raj Bhaskaran qui sert de fil rouge : une enfance passée dans des logements sociaux à Montréal, au sein de familles immigrées, de classes ouvrières et de communautés marginalisées. Le diptyque est limpide : après les riches, le reste du monde. Et le choix du lieu fait partie du propos. La place de la République est depuis longtemps le point de ralliement des partis de gauche et des syndicats, un décor que Bhaskaran décrit comme un espace de révolution et de vivre-ensemble. Le fait qu’un duo d’immigrés canadiens soit le premier à y défiler n’a rien d’anodin, et il fallait sans doute un regard extérieur pour réactiver un symbole que les Parisiens traversent sans plus le voir.
Que retenir du défilé Matières Fécales sur la place de la République ?
Le premier acte, « Family », pose l’homme de cette collection. Une procession d’inspiration hindoue, chrétienne et musulmane défile en blanc, noir, rose et terre de Sienne, avec des voiles masquant le visage de certains hommes, des robes de moine et des kurtas marquées d’une croix au niveau de la boutonnière. On y voit des costumes en lin sculpté et déchiré, noués de cravates en cuir, des chemises dérivées du thawb (le vêtement masculin traditionnel du Moyen-Orient), des trenchs en soie à bords francs et, aux pieds, des tongs à talon incurvé conçues avec Christian Louboutin. Le costume occidental, uniforme de la réussite, arrive ici lacéré, tandis que les vêtements religieux et traditionnels, ceux que le créateur voyait autour de lui enfant, sont traités avec le soin d’une pièce de tailleur. L’inversion est volontaire et constitue la plus forte idée masculine de la soirée. Pour clore cet acte, Bhaskaran est apparu lui-même aux côtés de sa mère Grace, de sa sœur Shandeal et de sa nièce, tous vêtus de blanc, en hommage aux femmes qui l’ont élevé. Sa mère a dû quitter l’école à l’âge de neuf ans et n’a jamais appris à lire : peu de défilés ont eu cette charge cette saison.
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Le deuxième acte, « Tribe », bascule dans la rue. Ensembles militaires en tweed de tulle, capes en cuir d’agneau décomposé, mailles kaki effilochées, nouvelles rangers « Stomper » et gants « Golden Touch » aux paumes peintes d’or, qui succèdent aux gants tachés de sang de la saison précédente, en allusion aux talents des minorités captés par les plus riches. Une « section protestation » pousse plus loin dans un registre urbain proche de Rick Owens, Vetements ou Raf Simons : bombers, costumes slim en denim portés torse nu, un costume en crocodile noir, hoodies de death metal, cagoules et casquettes marquées « resist » ou « uncensored ». C’est là que se trouve le vestiaire masculin le plus lisible de la collection, et aussi sa contradiction la plus visible : habiller la contestation en crocodile, c’est accepter que la révolte finisse sur les portants d’un grand magasin. Le magazine BadHombre relevait d’ailleurs que la marque se moque ouvertement de ceux qui achètent ses vêtements. Matières Fécales ne résout pas ce paradoxe, elle l’affiche, ce qui est déjà plus honnête que la plupart des discours des marques sur l’inclusivité.
Que retenir du défilé Matières Fécales sur la place de la République ?
Le troisième acte, « Gods », revient à un registre couture largement féminin. Des tailleurs-jupes en coton tissé main par les artisans de Cabes GIE au Burkina Faso, ainsi que des saris brodés par l’atelier Tilfi à Varanasi et réinterprétés en robes de bal s’inspirant de Dior des années 1950, précèdent trois silhouettes rejouant le mythe du phénix. Le final a fait le tour de la statue avec des mannequins portant sur le dos des sculptures hyperréalistes de Sarah Sitkin représentant des milliardaires blancs âgés, les yeux bandés de billets de dollars. L’image est volontairement dérangeante et a déjà beaucoup circulé.
Ce défilé n’est pas une garde-robe à recopier telle quelle, mais il envoie des signaux concrets pour la saison à venir. Le tailoring en lin froissé, voire abîmé, les rangers portées avec des pièces habillées, ainsi que le mélange assumé entre vêtement traditionnel et costume de ville, sont des pistes bien plus accessibles que les capes en agneau décomposé. Comme toute collection printemps-été, celle-ci devrait arriver en boutique au premier semestre 2027, notamment via le réseau Dover Street Market. La marque annonce qu’une partie des ventes sera reversée à l’association La Maison d’Allanah.
Que l’on trouve ce message appuyé ou nécessaire, Matières Fécales a rappelé lundi soir qu’un défilé peut encore être un acte public, et c’est bien le seul luxe que le 1 % ne peut pas s’offrir.



