Valentino printemps 2027, l’élégance boutonnée de travers d’Alessandro Michele

Chaque invité arrive un livre à la main. Sous les lampes vertes du Quartier latin, Valentino dévoile un vestiaire masculin qui préfère la désinvolture à la coupe parfaite, en pleine tempête financière.

Par
Duc Tran
Duc TRAN
Éditeur en chef
Après s'être formé en langues (anglais et vietnamien) et en économie internationale, Duc TRAN pivote vers le journalisme, porté par sa passion pour l'écriture. C'est une...
9 Minutes de lecture
Valentino a présenté sa collection homme printemps 2027 à Paris, lors de la Fashion Week, dans la salle de lecture de la bibliothèque Sainte-Geneviève. C’est la quatrième collection de prêt-à-porter d’Alessandro Michele, directeur artistique depuis 2024. Vestes croisées boutonnées de travers et caleçons de soie apparents y dominent. La maison a perdu 103 millions d’euros en 2025.

Une maison qui vient de perdre 103 millions d’euros en un an aurait pu jouer la sécurité avec des costumes nets et des coupes rassurantes pour remplir les boutiques. Valentino a fait l’inverse. Pour la collection printemps 2027 de la Maison, Alessandro Michele a boutonné ses vestes de travers, laissé dépasser la soie des caleçons et installé tout ce petit monde dans une bibliothèque.

Il fallait venir avec un livre. C’était la consigne donnée aux invités du défilé Valentino printemps 2027, organisé dans le cadre de la Fashion Week de Paris, dans la grande salle de lecture de la bibliothèque Sainte-Geneviève, en plein Quartier latin. Les ouvrages devaient ensuite être donnés. Alexander Skarsgård avait choisi un recueil de sagas islandaises, « l’Iliade de la culture nordique », a-t-il expliqué. Jeff Satur, acteur et chanteur thaïlandais suivi par une communauté de fans considérable en Asie, est arrivé avec un manuel de pensée positive. Deux choix qui en disent long sur ceux qui les ont faits. On choisit ses lectures comme on choisit ses vestes.

Sur les sièges attendait une bibliographie imaginaire, avec des titres inventés, des auteurs qui n’existent pas et de faux numéros ISBN. Un jardin de petites erreurs. Ailleurs est un lieu précis. La vie sociale du velours. J’ai gardé la feuille. Elle m’a plu davantage que bien des dossiers de presse.

Michele part d’une idée défendue par l’essayiste Nassim Nicholas Taleb dans Le Cygne noir (2007), lui-même tirée de la bibliothèque personnelle d’Umberto Eco, riche de quelque 30 000 volumes que l’écrivain n’avait évidemment pas tous lus. C’est l’anti-bibliothèque. Les livres non lus valent plus que ceux qu’on a déjà refermés, puisqu’ils contiennent tout ce qu’on ignore encore. Le créateur romain applique ce raisonnement à sa penderie. « Même les vêtements que nous ne porterons jamais, comme ces livres qui restent fermés sur nos étagères, nous parlent des vies que nous aurions pu vivre. Pas comme des regrets, mais comme des promesses », écrit-il dans le texte remis aux invités.

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Curieux point de départ pour une maison qui doit vendre des vêtements. On espère tout de même qu’ils seront portés. Pourtant, je comprends l’idée. Qui n’a pas, au fond d’un placard, cette veste achetée sur un coup de cœur et jamais sortie ? Elle reste là. Elle attend un homme que nous ne sommes pas encore tout à fait.

C’est la quatrième collection de prêt-à-porter de Michele chez Valentino, où il a succédé à Pierpaolo Piccioli en 2024. Ses débuts ont été plus prudents qu’à l’époque de Gucci, où il avait imposé son style en une seule saison dès 2015. Ici, il cherche encore comment concilier la rigueur de Valentino Garavani avec ses propres excès. Chez la femme, la recherche se voit. Bustiers de satin sans ornement, robes du soir en colonne très dépouillées… Chez l’homme, il s’est lâché. C’est sans doute là que cette collection devient intéressante : le vestiaire masculin, longtemps secondaire dans l’histoire de la maison, sert cette saison de terrain d’expérimentation à un créateur qui s’autorise moins de liberté ailleurs.

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Les vestes croisées sont boutonnées de travers. Le tissu fronce à la taille, comme si l’on s’était habillé dans le noir après une longue nuit. Les caleçons de soie remontent de plusieurs centimètres au-dessus de la ceinture du pantalon. Le jean à double pince et la chemise à carreaux sont les pièces basiques de la collection. Puis arrive une casquette de baseball brodée des mots « Villain Teen ». Mon voisin m’a glissé qu’en les prononçant rapidement, cela ressemblait presque à « Valentino ». Il avait raison. J’ai souri.

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L’homme Valentino est bien plus décontracté que sa voisine de podium. Il ne s’endimanche pas. Il enfile un costume sans se soucier de la ligne, comme on met un vieux pull. Cette désinvolture séduira les garçons qui trouvent le tailleur trop sage. Elle laissera perplexes ceux qui attendent d’une veste qu’elle tombe impeccablement. Elle prend en tout cas le contre-pied d’une saison où beaucoup de maisons misent sur le « luxe discret » et la coupe irréprochable, précisément parce que c’est ce qui se vend le plus facilement en période de vaches maigres.

Les associations les plus étranges valent le détour. Par exemple, un cardigan de mohair ajouré sur un pantalon de laine bouclée, avec des souliers à bout doré. Ou encore un sarouel taillé dans une étoffe violette imitant l’écorce, rentré dans des bottes couvertes de sequins. Aucune machine n’aurait eu cette idée. C’est justement le sujet.

Michele se méfie de la technologie. Lors d’un récent Vogue World à Milan, des robots ont défilé devant lui et son visage figé a fait le tour des réseaux sociaux. « J’étais pétrifié », raconte-t-il. « Je ne suis pas contre la technologie, mais la vie, c’est moi et les choses qui m’entourent. Je n’ai pas besoin d’un second cerveau. » Présenter sa collection dans une bibliothèque, lieu du papier et du silence, n’a donc rien d’innocent.

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Le contexte économique pèse lourd. Valentino est ainsi passé d’un bénéfice d’exploitation de 31 millions d’euros en 2024 à une perte de 103 millions d’euros sur l’exercice 2025, avec un chiffre d’affaires en recul de 15 %, à 1,12 milliard d’euros, et des ventes en baisse dans toutes les régions, en particulier au Japon et dans la région Asie-Pacifique. La maroquinerie et la chaussure, nerfs de la guerre du luxe, ont reculé, tandis que les parfums et les bijoux fantaisie ont mieux résisté. Ses actionnaires, le fonds qatari Mayhoola (70 %) et Kering (30 %), ont déjà injecté 100 millions d’euros en 2025 et promis un soutien supplémentaire pour 2026, Kering se réservant la possibilité de monter jusqu’à 100 % du capital d’ici 2029. Une veste mal boutonnée ne redressera pas les comptes à elle seule. Michele le sait. Il refuse pourtant de céder au tableur. « Je ne veux pas vivre la mode comme quelque chose qui appartient aux chiffres. Je veux rendre à la mode ce qu’elle m’a toujours donné », dit-il. « Il veut pousser les gens à oser davantage, sinon nous risquons de nous endormir ».

Pour l’homme qui lit ces lignes, la leçon est simple et gratuite : pas besoin d’attendre l’arrivée de la collection en boutique au printemps prochain pour l’appliquer. Ressortez la veste qui dort dans votre placard. Fermez-la sur le mauvais bouton. Laissez dépasser un peu de soie ou, plus simplement, la ceinture d’un boxer, comme un détail assumé plutôt qu’une négligence. Le printemps 2027 commence peut-être là, devant une penderie entrouverte.

Reste à savoir si les acheteurs suivront. Mais une maison qui perd de l’argent en jouant la prudence n’a plus grand-chose à perdre en jouant l’audace, et ce pari est le plus sensé que Michele pouvait faire.

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