Fluidstack abandonne son data center IA en France et se tourne vers les États-Unis

Ce retrait discret d’un acteur de l’IA met en lumière un déséquilibre structurel entre ambition française et attractivité américaine dans la course aux infrastructures critiques.

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Christian Morizot
Christian Morizot
Pigiste ardu
Christian Morizot, c’est un peu le couteau suisse du numérique : pigiste depuis presque dix ans, il a roulé sa bosse dans la tech et le...
9 Minutes de lecture
© Photo : Fluidstack

C’est un signal d’alarme pour l’écosystème tech français. La start-up britannique Fluidstack vient en effet de se retirer d’un projet colossal de centre de données dédié à l’intelligence artificielle dans le nord de la France, préférant concentrer ses efforts sur le marché américain, où les contrats sont plus lucratifs. Ce revirement brutal, survenu quelques mois seulement après la signature d’un protocole d’accord avec le gouvernement français, soulève de vraies questions quant à la capacité de la France à retenir les acteurs de l’IA sur son territoire.

Un projet emblématique lancé au plus haut niveau

Retour en arrière. Le 10 février 2025, en pleine tenue du Sommet mondial pour l’action sur l’IA à Paris, Emmanuel Macron présente avec fierté son plan d’investissement massif de 109 milliards d’euros destiné à faire de la France un champion européen de l’intelligence artificielle. Parmi les annonces phares, on compte un protocole d’accord avec Fluidstack pour la construction d’un supercalculateur d’IA à Bosquel, dans la Somme, qui devrait atteindre 1 gigawatt de puissance de calcul d’ici 2028. L’investissement initial annoncé ? : 10 milliards d’euros.

Le projet est présenté comme l’un des plus grands supercalculateurs IA décarbonés au monde, alimenté à 100 % par de l’électricité décarbonée. Sur le papier, l’ambition est réelle. La France dispose en effet d’un mix énergétique nucléaire avantageux, d’une main-d’œuvre qualifiée et d’une tradition industrielle dans le calcul scientifique. Mais entre une annonce de prestige et sa concrétisation, il y a souvent un gouffre.

Une ambition industrielle face à des capacités financières limitées

Dès l’annonce initiale, plusieurs observateurs avaient tiré la sonnette d’alarme. Cofondée par César Maklary, Fluidstack est une start-up en phase d’amorçage financée par Cacti Ventures, un microfonds qui ne compte que six investissements à son actif. Au moment de la signature du protocole d’accord, elle n’avait levé que 4,5 millions de dollars.

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Pour donner une mesure de l’écart, Coreweave, son concurrent américain comparable dans la location de clusters GPU pour l’IA, avait déjà levé plus de 3 milliards de dollars pour financer ses infrastructures. Fluidstack était alors en discussion pour une série A comprise entre 100 et 200 millions de dollars, une somme encore très éloignée des besoins d’un site d’un gigawatt. Comme l’écrivait FrenchWeb à l’époque, « cette initiative, en parfaite adéquation avec les ambitions françaises, interroge néanmoins par l’ampleur du projet et les capacités réelles de l’entreprise à mener à bien une telle infrastructure ».

La question financière n’était donc pas nouvelle. Ce qui est nouveau, c’est la décision de quitter la France pour aller chercher ailleurs des contrats plus solides.

Pourquoi le marché américain capte les investissements IA ?

Selon plusieurs sources proches du dossier citées par Bloomberg, Fluidstack aurait décroché des contrats plus importants aux États-Unis, ce qui aurait motivé la décision de se concentrer sur le marché américain au détriment du projet français. Une logique purement commerciale, donc. Les autorités locales de la Somme ont d’ores et déjà lancé un processus de candidature pour trouver un repreneur au projet.

Ce repositionnement s’inscrit dans une tendance plus large. Les États-Unis attirent en effet massivement les acteurs du cloud IA, grâce à des contrats gouvernementaux colossaux, une réglementation plus souple et un accès facilité aux puces Nvidia de dernière génération. Google serait d’ailleurs en discussion pour investir environ 100 millions de dollars dans Fluidstack, ce qui renforcerait encore davantage l’ancrage américain de la start-up. Face à de telles opportunités, la France ne faisait tout simplement pas le poids.

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📌 Repères clés
⚠️ Fluidstack abandonne un projet de data center IA d’un gigawatt en France
🇺🇸 L’entreprise privilégie les États-Unis pour des contrats plus rentables
💰 Un écart massif de financement avec ses concurrents américains
📉 Une startup encore fragile face à un projet industriel colossal
⚖️ Des contraintes réglementaires françaises plus exigeantes
🔌 Accès facilité aux GPU et aux contrats publics aux États-Unis
🇫🇷 Un nouveau doute sur la stratégie de souveraineté numérique

Les contraintes réglementaires françaises en question

On serait tenté de conclure qu’il s’agit uniquement d’une question d’argent. Mais le contexte réglementaire français mérite d’être examiné sérieusement. Le décret tertiaire impose en effet aux data centers de réduire leur consommation énergétique de 40 % d’ici 2030, puis de 50 % d’ici 2040 et de 60 % d’ici 2050. Depuis octobre 2025, tout projet de centre de données de plus d’un mégawatt doit par ailleurs faire l’objet d’une analyse coûts-avantages obligatoire de sa faisabilité énergétique.

Pour une infrastructure d’un gigawatt, ces obligations représentent une contrainte opérationnelle considérable. La directive européenne sur l’efficacité énergétique de 2023 vient encore durcir ces exigences. Les acteurs du secteur ne le cachent pas : construire un méga centre de données IA en France demande aujourd’hui un niveau de conformité réglementaire bien supérieur à celui exigé par certains États américains, où les procédures d’autorisation sont plus rapides et les normes moins contraignantes.

Pour autant, attribuer le départ de Fluidstack uniquement à la réglementation serait une analyse trop simpliste. La réalité est en effet plus nuancée : c’est une combinaison de facteurs (maturité du marché américain, poids des contrats, structure financière fragile de la start-up) qui a conduit à ce retrait.

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Un signal fort pour la souveraineté numérique française

Ce dossier rouvre un débat structurant pour l’écosystème tech français : celui de la souveraineté numérique. La France a adopté une stratégie IA ambitieuse, mais elle dépend toujours fortement des capitaux étrangers et des startups non européennes pour concrétiser ses projets d’infrastructure. Ce n’est pas un cas isolé. Les géants des data centers sont majoritairement américains (Amazon Web Services, Microsoft Azure, Google Cloud), et les acteurs émergents du cloud IA, comme CoreWeave, Lambda Labs et Fluidstack, sont eux aussi basés outre-Atlantique.

Grégoire Favet, un investisseur actif dans l’écosystème tech, a rapidement réagi sur les réseaux sociaux, qualifiant l’abandon de Fluidstack de « mauvais signal pour la plateforme France ». Ce type de retrait fragilise la crédibilité des annonces faites lors de grands sommets internationaux et souligne la difficulté à transformer les lettres d’intention en projets concrets.

Quel avenir pour le site de Bosquel et les projets équivalents ?

Le site de Bosquel, dans la Somme, se retrouve donc sans opérateur. Les autorités locales ont lancé un appel à candidatures pour trouver un repreneur capable de mener à bien le projet. Reste à savoir si d’autres acteurs, peut-être européens cette fois, sauront saisir cette opportunité. Des sociétés comme Nebius Group (l’ancienne Yandex Cloud) ou des consortiums franco-européens pourraient se positionner. Mais dans un marché où les ressources en GPU sont rares et chères, et où les États-Unis captent l’essentiel des investissements, rien n’est joué.

La France dispose d’arguments de poids pour attirer ce type d’infrastructure : une énergie décarbonée compétitive, une fiscalité spécifique pour les data centers valorisant leur chaleur fatale, ainsi qu’un vivier de talents en mathématiques et en informatique reconnu dans le monde entier. Cependant, les ambitions affichées devront, à l’avenir, s’appuyer sur des partenaires dont la solidité financière aura été vérifiée avant toute annonce médiatique.

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L’affaire Fluidstack n’est pas seulement l’histoire d’une start-up qui change de cap. C’est le révélateur d’une fragilité structurelle dans la façon dont la France construit, ou croit construire, sa souveraineté numérique.

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