Michael. Un seul mot. Pas de sous-titre, pas de détour. Antoine Fuqua annonce la couleur dès le titre : ce film, sorti en France le 22 avril 2026, est une déclaration d’amour à la figure la plus emblématique de la pop mondiale. Pas d’enquête, pas de procès. Une célébration. Et c’est précisément là que tout se complique.
En effet, le biopic Michael, consacré au roi de la pop, arrive dans un contexte particulier. Les accusations d’abus sexuels sur mineurs, documentées notamment dans le documentaire Leaving Neverland d’HBO en 2019, ont profondément divisé le public. Fuqua et son scénariste John Logan ont fait un choix radical : ne pas aborder le sujet. Le film s’arrête au concert londonien de la tournée Bad, en 1988, soit plusieurs années avant les premières allégations publiques. Une carte de fin, sur laquelle on peut lire « Son histoire continue », fait le reste. Sobre, éloquente, stratégique.
Jaafar Jackson incarne Michael avec une intensité troublante
Le coup de force du film tient à un homme : Jaafar Jackson, le fils de Jermaine et le neveu de la star. Jaafar Jackson, fils de Jermaine et neveu de la star, endosse un rôle qui aurait pu n’être qu’un exercice de sosie familial. Ce n’est pas le cas. La ressemblance physique est saisissante et l’engagement total. Il ne l’imite pas, il l’incarne. Sa voix douce, presque enfantine, restitue cette vulnérabilité particulière que Michael Jackson projetait en public, un mélange de fragilité et de force. La Toya Jackson, présente à la première mondiale, ne cache pas sa stupéfaction : « J’étais abasourdie. Je dois vous dire que vous croyez que c’est Mike. Vous oubliez que c’est Jaafar, vous croyez que c’est Michael. »
Le film utilise les vraies voix de Michael Jackson pour les séquences musicales, mêlées à celles de Jaafar et du jeune Juliano Valdi qui interprète l’enfant star des débuts. Ce dernier impressionne lui aussi. Dix ans, une précision de jeu désarmante. Le film retrace la montée en puissance du petit garçon de Gary, dans l’Indiana, qui a intégré les Jackson Five à l’âge de dix ans, et qui a été propulsé à l’écran avec un aplomb et un charisme que ni les adultes autour de lui ni le réalisateur ne cherchent à freiner.

Un choix narratif qui contourne les controverses majeures
Le sujet revient inévitablement. En ignorant les controverses, Michael prend un risque. Mais il n’est pas le premier à le faire. La comédie musicale MJ est jouée à Broadway depuis maintenant quatre ans, avec une tournée nationale et des déclinaisons internationales, sans jamais aborder les zones d’ombre. Le documentaire posthume This Is It, réalisé par Kenny Ortega et sorti en 2009, est devenu le documentaire le plus rentable de l’histoire du cinéma sans même effleurer le sujet.
La critique américaine est, elle, partagée. Sur Rotten Tomatoes, le film plafonne à 31 %, un score qui témoigne de l’inconfort d’une partie de la presse face à ce parti pris. Peter Bradshaw, du Guardian, est sans détour : « C’est un film d’une vacuité frustrante, une sorte de divertissement de croisière qui ne parvient pas à montrer que Michael était une victime d’abus, brutalisé par son père et privé de son enfance. » Alissa Wilkinson, du New York Times, va encore plus loin : « Le film devient un récit de triomphe et de gloire pour quelqu’un que tout le monde admirait, plutôt qu’une tentative de la part de la succession de nettoyer l’image d’une star accusée, en des termes accablants, d’abus sexuels sur des enfants. »
Ces voix comptent. Mais elles ne sont pas les seules.
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Joe Jackson figure d’autorité brutale au cœur du récit
Si le film évite les zones les plus brûlantes, il ne recule pas devant toutes les vérités. Colman Domingo incarne Joe Jackson avec une noirceur sourde et contenue. Pas de caricature. Juste un homme qui a sacrifié l’enfance de ses fils sur l’autel de l’ambition. Tout y est : les répétitions nocturnes imposées après des concerts épuisants, les coups de ceinture pour toute résistance, la tutelle qui ne lâche pas même quand le fils devient la plus grande star du monde. Rien n’est sensationnalisé.
Katherine Jackson, la mère, est incarnée avec une sobriété touchante par Nia Long, offrant ainsi le contrepoint nécessaire. Son amour, ses mains liées face à l’autorité du père, son sursaut tardif mais réel : Nia Long compose un personnage qui tient tout entier dans quelques regards. Quand Joe Jackson s’inquiète de savoir combien de temps il faudra avant que Michael puisse remonter sur scène, alors que son fils sort à peine d’un accident grave survenu lors d’un tournage publicitaire pour Pepsi, la scène en dit long sans avoir besoin d’explications.
Une fresque musicale portée par une mise en scène spectaculaire
David Rooney, critique en chef du Hollywood Reporter, résume bien ce que le film réussit : « Simplement en tant que célébration des chansons et de la présence scénique de Jackson, c’est phénoménal, filmé par Dion Beebe avec une électricité visuelle dans les séquences de performance. La musique n’a jamais semblé aussi puissante ni aussi belle. » C’est là le vrai territoire du film. Pas l’enquête. Pas la réhabilitation. Il s’agit de la reconstitution virtuose d’une époque où Michael Jackson était partout : sur MTV, dans les fêtes, dans les baladeurs, et où ses trois albums produits par Quincy Jones (Off the Wall, Thriller et Bad) redéfinissaient les règles du jeu.
La séquence dans laquelle Mike Myers, en caméo amusant, interprète Walter Yetnikoff, président de CBS Records, qui menace MTV de retirer tous ses artistes si la chaîne ne diffuse pas Billie Jean, faisant de Michael Jackson le premier artiste noir à tourner en haute rotation sur la chaîne, est l’une des plus efficaces du film. Anecdotique en apparence. Elle est en réalité révélatrice.
Une mélancolie persistante derrière l’icône mondiale
Ce qui sauve Michael de l’exercice promotionnel, c’est une tristesse qui transparaît tout au long du film. Dès le début, Berry Gordy (incarné par Larenz Tate) ordonne de rajeunir Michael de deux ans pour le rendre plus attendrissant. C’est peut-être à ce moment-là que quelque chose se brise. L’enfant exceptionnel ne saura jamais vraiment grandir. Le ranch de Neverland, les animaux exotiques, le lama, le python, la girafe et Bubbles, le chimpanzé, tout cela ressemble moins à de l’excentricité qu’à une forme d’auto-protection, la bulle que se crée un adulte qui n’a jamais eu le droit d’être enfant.
Kevin Maher, du Times UK, l’a bien senti : « Jackson était un génie d’une génération et son héritage musical est bien à l’abri — ses ventes ont augmenté de 10 % pendant la controverse Leaving Neverland. Au fond, il méritait peut-être mieux, en bien comme en mal, que ce film. » Le jugement est sévère. Mais pas complètement injuste.
Un biopic spectaculaire qui divise sur le fond
Michael est un film qui choisit ses batailles. Il renonce aux révélations, aux zones grises, à toute remise en question profonde. En revanche, il offre deux heures de cinéma habité par un acteur qui se fond dans son rôle et par une musique qui continue, quarante ans plus tard, de tout pulvériser sur son passage. Pour comprendre comment un gamin de Gary est devenu le roi de la pop, c’est suffisant. Pour ceux qui attendent des réponses sur l’autre moitié de l’histoire, il faudra patienter, si une suite est un jour réalisée.



