C’est dans un appartement dépouillé du quartier du Marais que BLUEMARBLE a présenté sa collection. Pas de podium. Pas de rangées de chaises non plus. On monte un escalier, on pousse une porte, et là, deux mannequins plantés dans un dispositif à la limite du surréalisme vous accueillent. Sur une table carrée sont disposés des objets épars. Plus loin, une pièce où un écran vertical fait défiler le vestiaire en boucle tandis qu’un mur entier disparaît sous les vêtements accrochés en une superposition dense. Anthony Alvarez n’a pas choisi ce cadre par défaut. Il l’a voulu.

Né à New York d’un père philippin et d’une mère française, et ayant grandi à Paris, Alvarez est l’un de ces créateurs dont la biographie nourrit la vision sans jamais l’écraser. BLUEMARBLE, lancé en 2019, porte le nom de la première photographie de la Terre prise dans son intégralité : une image de la planète vue de loin, unie et fragile. Depuis six ans, la marque s’est imposée dans le paysage de la mode masculine parisienne avec une constance rare : le prix Pierre Bergé de l’ANDAM, une demi-finale au prix LVMH et une clientèle fidèle qui reconnaît dans chaque pièce quelque chose d’authentique.
Pour le printemps 2027, le point de départ est inattendu. Deux obsessions en apparence sans lien : les jeux de société et les pierres précieuses. Alvarez les a réunies autour de la figure tutélaire de Roger Caillois (1913-1978), essayiste et sociologue du jeu et de la fête, qui a rassemblé entre 1952 et 1978 une collection minérale remarquable, qualifiant ses pièces d’« objets-carrefours » ou d’« objets-fées ». Ce que le créateur a trouvé dans cette référence, ce n’est pas un prétexte intellectuel, mais une posture : sa collection, qui compte aujourd’hui plus d’un millier de spécimens, est en grande partie conservée au Muséum national d’histoire naturelle. La beauté minérale comme terrain d’exploration : voilà ce qu’Alvarez a traduit en vêtements.

Le jeu n’est pas un alibi pour lui. C’est un principe. Des boutons en métal sur des cargos épousent les formes des pions de son jeu préféré, le Puissance 4. Des appliqués en velours représentant des cartes à jouer ornent des jeans. Des broderies à la main reconstituent sur du denim les veines colorées d’une agate. Une chemise en soie reprend le dessin en coupe transversale d’un minéral dans des tonalités rouges et orangées qui brûlent doucement. « L’idée des couleurs de la collection était vraiment de refléter la façon dont le temps traverse les pierres », a déclaré Alvarez lors de la présentation. « Ce qui m’enthousiasme, c’est la façon dont elles nous connectent à une temporalité plus profonde. »
Tout a commencé en 1952, lorsqu’il a acquis une labradorite venue de Finlande chez Deyrolle, à Paris. Fasciné par son iridescence, le poète est frappé par la ressemblance entre les propriétés de cette pierre et celles des papillons Morpho. Cette façon de voir le minéral comme un reflet du vivant, Caillois l’a traduite en termes vestimentaires : des finitions inspirées du quartz sur des pièces de tailleur, des studs en forme de pique sur des pantalons cargo, des chemises patchwork dont les assemblages de tissus imitent les strates géologiques.
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La collection se déploie également sur un terrain plus familier. On y trouve des vestes utilitaires, des jeans épurés à passants métalliques, des T-shirts aux poches crochetées et un sarong brodé de fils en désordre apparent. Tout cela était accroché au mur de l’appartement du designer Harry Nuriev, ami d’Alvarez, non pas aligné, non pas étiqueté, mais posé là comme si l’on entrait dans une chambre habitée. « Je pense qu’un appartement est l’endroit idéal pour cette collection », a déclaré Alvarez. « C’est là qu’on accumule les souvenirs et que les objets font leur chemin dans une vie. »

Ce format intimiste pose cependant une question sérieuse. Pouvoir voir les pièces de près, toucher le grain du tissu, comprendre le travail de broderie, c’est un réel avantage par rapport à un défilé classique. Mais dans une chaleur étouffante, avec pour seule attention une coupe de champagne, la proposition risquait de laisser certains visiteurs sur leur faim. La générosité d’Alvarez en matière de conception n’est pas en cause. Ce qui manque, c’est un environnement à la hauteur.
Roger Caillois a été élu à l’Académie française en 1971, à une époque où ses pierres et sa prose étaient déjà inséparables. En 2027, qu’un créateur de mode parisien choisisse de s’en emparer pour construire un vestiaire masculin dit quelque chose sur la façon dont la mode peut se nourrir sans se perdre dans ses références. BLUEMARBLE ne cite pas Caillois pour faire érudit. Il le convoque parce que quelque chose dans sa pensée, comme le jeu comme lien social ou la pierre comme mémoire du temps, résonne avec ce que la marque cherche depuis ses débuts : des vêtements qui racontent quelque chose de vrai sur ceux qui les portent.























