Il y avait quelque chose d’étrangement juste dans cette image. Le 25 juin, au siège historique de Givenchy, au 3, avenue George V, les portes du vieil hôtel particulier, récemment repeint en blanc immaculé, s’ouvraient sur la première proposition masculine de Sarah Burton. Pas de podium, pas de fanfare. Une présentation intitulée « A private space. A house within a house. » Répartie sur trois salles communicantes, la présentation mettait en scène des mannequins immobiles et des sculptures qui regardaient. Une entrée en matière délibérément discrète, presque murmurée, pour une collection Givenchy printemps 2027 qui en dit pourtant long sur les intentions de Sarah Burton pour la maison.

La créatrice britannique a pris ses fonctions en septembre 2024. Elle avait déjà présenté deux collections de prêt-à-porter féminin, mais n’avait pas encore dévoilé de collection masculine dans le cadre du calendrier officiel de la mode. Ce jeudi de juin 2026 marquait donc son véritable baptême du feu dans le vestiaire masculin. Plutôt que de fouiller dans les archives de la maison ou de se draper dans une filiation commode, elle a préféré trancher. « Givenchy Menswear a été tellement de choses différentes pour tellement de gens différents. Alors j’ai pensé : repartons de zéro », a-t-elle déclaré. Voilà au moins une déclaration qui a le mérite d’être franche.
| 📌 Repères clés |
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| 👔 Première collection homme de Sarah Burton pour Givenchy printemps 2027. 🎨 Collaboration avec Rachel Whiteread, dont les sculptures accompagnent toute la présentation. ✂️ Le tailoring est déconstruit puis reconstruit avec des volumes plus libres. 🌸 Les broderies créent un dialogue entre les collections femme et homme. ✨ Givenchy affirme une nouvelle identité fondée sur la précision plutôt que sur l’effet spectaculaire. |
Ceux qui avaient suivi son travail chez Alexander McQueen — où elle avait passé l’essentiel de sa carrière jusqu’à prendre les rênes de la maison en 2010, après la mort de Lee McQueen — savaient qu’elle viendrait avec une obsession chevillée au corps : le tailleur. Des costumes strictement ajustés, des manteaux du soir, des bombers moelleux, des chemises de rugby en cuir et une cravate à motif tulipe issue des archives de la maison : voilà les points de départ qu’elle a choisis. Non pas comme des reliques à encadrer, mais comme de la matière première à démonter. La coupe Prince-de-Galles, le pinstripe, la chemise blanche, le manteau, le survêtement, l’ensemble de travail, les vestes MA-1 brodées, les tricots jacquard à fleurs et la veste de soirée : autant d’archétypes masculins observés dans la vie réelle plutôt que convoqués depuis un piédestal.
Sarah Burton a mis en scène ce geste de dépouillement avec une alliée inattendue. Elle a collaboré avec l’artiste britannique Rachel Whiteread, dont les sculptures enregistrent les intérieurs d’espaces et d’objets du quotidien en les coulant dans des matériaux solides. Sa première œuvre majeure, Closet, avait été réalisée à partir de l’intérieur d’une armoire ; son installation la plus connue, House, avait transformé l’espace intérieur d’une maison victorienne entière en sculpture. Pour Givenchy, Whiteread a réactivé ces moules d’intérieurs d’armoires : Closet et Wardrobe, deux masses noires colossales qui trônaient dans les salles comme des présences silencieuses. Whiteread a confié à Burton que l’une représentait son moi plus jeune et l’autre son moi plus âgé. L’idée n’était pas décorative. C’était une conversation sur le temps qui passe, sur ce qu’un homme range dans ses vêtements au fil des décennies.
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Car c’est bien là le cœur de la démarche. Burton ne conçoit pas une collection pour un homme-concept, un archétype publicitaire de 28 ans et demi. Elle présente un univers multigénérationnel qui répond aux besoins de l’homme aux multiples facettes, pour reprendre ses propres termes. La campagne photographiée par Jürgen Teller illustre parfaitement cette idée : trois personnalités issues de générations et de disciplines différentes — le photojournaliste Don McCullin, le cinéaste et DJ Don Letts, ainsi que le peintre Danny Fox — ont été photographiées à Londres, dans des parcs, des champs et des bâtiments. Chacun a choisi ses propres vêtements. McCullin, âgé de 90 ans, porte un costume à carreaux gris, une chemise blanche et une cravate à motif tulipe : il incarne la rigueur d’un monument qui s’habille. Danny Fox, lui, a choisi d’aller torse nu sous son veston sombre. C’est toute l’intelligence du casting : ne pas imposer un uniforme, mais laisser le vêtement révéler l’homme.
Côté construction, Burton n’a pas hésité à toucher au sacré. Comment déconstruire un costume masculin ? Elle l’a tranché, pelé, coupé le revers et basculé vers l’avant. L’effet est de distancer la pièce de sa conventionnalité naturelle, sans pour autant l’éloigner du plaisir qu’on a à la porter. La silhouette est mise en valeur avec des tailles marquées, des épaules affirmées et des sneakers rebondies qui concluent l’ensemble. La couleur intervient par des éclats calculés : un manteau en satin de soie jaune presque fluo, d’une finesse évoquant presque le vêtement technique, est porté avec désinvolture sur un pantalon déchiré et des baskets. Une proposition qui prouve que l’excellence de la coupe n’a pas besoin d’austérité pour se faire respecter.

Les broderies viennent ponctuer le tout avec une densité qui invite à s’approcher. Les broderies florales dites « Old Masters » qui ornent l’un des manteaux taillés font écho à celles portées par le mannequin Mona Tougaard lors du défilé automne 2026 de la collection femme de Burton. Ce dialogue entre les deux collections n’est pas un effet rhétorique. Dès son arrivée, Burton a placé les studios de création côte à côte pour que les équipes femmes et hommes travaillent ensemble, dans une conversation presque permanente entre les deux univers.
Il y a aussi, dans un coin, des survêtements en cuir. Une séquence de survêtements en cuir qui reprend le fil là où Timothée Chalamet l’avait laissé : l’acteur franco-américain avait porté des pièces sur mesure de la maison Givenchy lors de sa tournée de presse pour le film Dune. Burton reprend ces survêtements en cuir, désormais déclinés dans toutes les couleurs vives imaginables, et les installe entre les objets récoltés sur une plage d’Essex et coulés par Whiteread dans des néons criards. L’objet le plus ordinaire, le survêtement, est élevé au rang de pièce précieuse par la qualité de sa matière et la sophistication de sa facture. C’est le genre de raccourci conceptuel que Burton maîtrise sans en faire tout un plat.

L’un des looks portait un pendentif à trois figures, dont l’une rendait hommage au fondateur de la maison, Hubert de Givenchy, reconnaissable à sa blouse blanche et à ses lunettes dans sa poche. Un clin d’œil discret, à peine visible. Burton n’a pas besoin d’agiter le passé pour montrer qu’elle le connaît.
Ce qu’elle construit chez Givenchy, c’est quelque chose de plus rare que l’audace : la confiance. La confiance de ne pas avoir besoin d’expliquer. La confiance de ne pas expliquer. La confiance d’installer des vêtements dans une pièce et de les laisser exister. « Le temps et l’intimité sont nos derniers luxes. J’aime pouvoir m’asseoir avec Rachel Whiteread. J’aime pouvoir m’asseoir avec Don McCullin. Pour moi, tout se passe dans ces rencontres », a-t-elle déclaré. On n’aurait pas mieux formulé.






































