| MM6 Maison Margiela a présenté sa collection printemps 2027 à Milan, au Palazzo Mezzanotte, siège de la Bourse italienne. Le défilé explore l’interversion entre haut et bas du corps masculin : chemises transformées en robes, pulls portés en jupes. La marque a collaboré avec Havaianas pour des tongs empilées sur six semelles, référence directe au chiffre 6 qui identifie la ligne depuis sa création en 1997 par Martin Margiela. |
À Milan, devant la Bourse italienne et son dôme de marbre pointé vers le ciel, la marque a présenté sa collection printemps 2027 comme on pose une devinette. Une chemise peut-elle devenir une robe sans cesser d’être une chemise ? Un pantalon a-t-il vraiment besoin de rester un pantalon ? Poser ces questions au cœur du temple milanais de la finance, dans une saison où la majorité des maisons de mode masculine rejouent encore les codes du vestiaire classique sans les remettre en question, n’est pas le fruit du hasard. La maison n’a pas répondu directement. Elle a laissé les vêtements le faire à sa place.

Le décor choisi, le Palazzo Mezzanotte, siège de la Bourse de Milan, n’était pas anodin. Présenter une collection qui brouille les usages dans le temple du sérieux financier, voilà une ironie que la griffe belge cultive depuis longtemps. On connaît sa manie du chiffre 6, hérité du système d’étiquetage numéroté inventé par Martin Margiela en 1997 pour distinguer ses lignes : le 0 pour l’Artisanal, le 1 pour la ligne femme et le 6 pour cette diffusion plus jeune et plus expérimentale. Cette saison, le chiffre a essaimé partout : sur des sous-vêtements thermiques façon maillot de foot, glissé dans des polos de rugby et même sur des tongs Havaianas, où il a fallu inventer un sixième orteil et empiler six semelles pour que le clin d’œil tienne debout.
Le vrai sujet du défilé se trouvait pourtant ailleurs. Cette saison, la maison a choisi de brouiller la frontière entre le haut et le bas du corps. Un haut à encolure dégagée d’esprit militaire réapparaissait dédoublé sur les hanches, formant une jupe gonflée de petits paniers intérieurs. Une chemise se repliait sur elle-même jusqu’à devenir une robe, sans perdre son col ni ses boutons. Un pull porté en jupe empruntait, pour tenir en volume, une pièce maison baptisée hip-paulette, sorte de cousine de l’épaulette déplacée à la taille. Rien n’était transformé pour de bon. Chaque vêtement gardait la possibilité de redevenir ce qu’il était.

Pour les hommes, l’exercice était plus discret, mais tout aussi têtu. Les cols et les pattes de boutonnage désertaient le centre des chemises pour glisser sur le côté, modifiant l’équilibre visuel d’une pièce que l’on croyait connaître par cœur. La bande de smoking, habituellement bien en vue sur l’extérieur du pantalon, se retrouvait à l’intérieur. Le pantalon à taille basse, signature historique de Martin Margiela, avait une coupe nettement plus fine. Des doubles ceintures et des proportions décalées achevaient de dérégler des repères qu’on pensait acquis. Le vestiaire de base restait pourtant sagement classique : blazers, blousons motards, tee-shirts et pantalons. Seules leurs coordonnées avaient changé de place. Cette manière de déplacer un détail plutôt que de refondre une silhouette entière est précisément ce qui distingue MM6 Maison Margiela d’un exercice de style plus démonstratif : la maison ne cherche pas la rupture spectaculaire ; elle déplace le curseur de quelques centimètres et laisse à l’œil le soin de le remarquer.
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Cette liberté de circulation entre les pièces donnait à l’ensemble un air d’enfance retrouvée, celle où l’on enfile n’importe quoi n’importe comment, simplement pour voir. Des proportions un peu poupées, des henleys miniatures, des cabans délavés et de petits shorts à l’allure vintage traversaient les silhouettes, aux côtés de robes repliées sur elles-mêmes qui montraient volontiers leur construction, avec leurs coutures et leurs pinces à l’air libre. Derrière cette apparente légèreté, on sentait un vrai travail de couturier : rien n’était laissé au hasard dans ce désordre calculé.
Le point d’orgue restait ces tongs empilées les unes sur les autres, jusqu’à six, comme un millefeuille de caoutchouc. La maison entretient un rapport presque obsessionnel avec son propre chiffre fétiche, et cette collaboration avec Havaianas en a fait une plaisanterie parfaitement sérieuse : un objet du quotidien détourné jusqu’à l’absurde sans jamais perdre sa fonction première. On peut toujours marcher avec, en théorie. Ce type de collaboration grand public – une marque de tongs brésilienne popularisée par la plage associée à l’une des maisons les plus conceptuelles du marché – s’inscrit dans un mouvement plus large où le luxe expérimental puise dans des objets volontairement anti-luxe pour mieux les recontextualiser, une stratégie que l’on retrouve chez plusieurs griffes ces dernières saisons.

Chaque saison, ce studio sans visage unique pose la même question : pourquoi s’habiller comme si chaque geste du matin obéissait à une règle immuable ? MM6 Maison Margiela répond en douceur qu’aucune pièce du vestiaire masculin n’est figée pour toujours. Une chemise peut rêver d’être une robe l’espace d’un défilé, un pull peut jouer les jupes sans perdre son identité de pull. Il ne s’agit pas d’inventer une garde-robe inédite, mais d’accorder à celle qui existe déjà un peu plus de liberté pour changer de sens, avec élégance. Et c’est peut-être là que MM6 devance le reste du vestiaire masculin contemporain : non pas en annonçant la fin des catégories, mais en prouvant, collection après collection, qu’on peut les habiter autrement sans jamais les abandonner.






















