Anthony Vaccarello quitte Saint Laurent, la fin d’une dĂ©cennie d’or et de noir

Sous la tour Eiffel, trois lustres s’embrasent, quarante-neuf silhouettes d’or défilent, puis le noir tombe. Anthony Vaccarello salue une dernière fois Saint Laurent, la maison qu’il façonne depuis dix ans.

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Duc Tran
Duc TRAN
Éditeur en chef
Après s'être formé en langues (anglais et vietnamien) et en économie internationale, Duc TRAN pivote vers le journalisme, porté par sa passion pour l'écriture. C'est une...
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Anthony Vaccarello par Inez & Vinoodh
Anthony Vaccarello quitte la direction artistique de Saint Laurent en octobre 2026, après dix ans à la tête de la maison française. Nommé en avril 2016, le créateur belge a accompagné une croissance culminant à 3,3 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2022. Kering n’a pas encore annoncé son successeur. Chemena Kamali figure parmi les noms évoqués.

« Rien d’or ne peut demeurer. » C’est sur ce vers de Robert Frost que Nicole Phelps avait refermé sa critique du dernier défilé d’Anthony Vaccarello pour Saint Laurent. Elle ne pensait pas si bien dire. Ce vendredi matin, la maison de la rive gauche a confirmé par un communiqué très court ce que tout Paris murmurait depuis l’été : Son directeur artistique s’en va. Dix ans après son arrivée, le créateur belge rend les clés de l’une des maisons les plus convoitées de la mode française. Saint Laurent dévoilera « prochainement » sa nouvelle direction créative.

Voilà. C’est officiel. On a pourtant un peu de mal à y croire. En effet, en dix ans, Anthony Vaccarello n’a pas seulement dirigé Saint Laurent : il en a fixé l’image avec une telle netteté qu’il est désormais difficile d’imaginer la maison sans lui.

Un dernier défilé couleur d’or.

Ceux qui étaient assis au pied de la tour Eiffel le 29 septembre l’avaient compris, avec ou sans communiqué. Trois lustres monumentaux chargés de bougies. La tour qui scintille au-dessus des têtes. Quarante-neuf silhouettes déclinées dans des nuances d’or, puis dix en noir pour conclure. Sahariennes, trenchs, jupes crayon, brocarts, robes du soir… Tout le vocabulaire de la maison était là, repris avec cette rigueur poussée à son maximum, devenue sa signature.

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Le détail le plus troublant tenait à l’ordre des couleurs. Yves Saint Laurent avait terminé sa collection Rive Gauche de l’automne 1991 sur de l’or. Vaccarello a fait l’inverse. Il a éteint la lumière. Fondu au noir.

Il y avait d’autres signes. Le créateur avait refusé toutes les interviews en amont, chose rare chez lui. À la place, il avait fait porter des arums noirs accompagnés d’un mot qualifiant la collection de personnelle et d’émotionnelle. Charlotte Gainsbourg est apparue par surprise à la fin du défilé. Puis Vaccarello est sorti, entouré de ses mannequins, et a traversé le podium pour tendre quelque chose à son fils. Beaucoup y ont vu une passation de pouvoir. À tort, peut-être. Peu importe au fond. C’était en tout cas son dernier salut chez Saint Laurent, et il le savait.

La maison a soigné ses adieux. Luca de Meo, directeur général de Kering depuis septembre 2025, a tenu à saluer le créateur : « Je tiens à exprimer ma sincère gratitude à Anthony pour sa contribution à Saint Laurent au cours des dix dernières années. Par sa vision créative et son exigence, il a contribué à renforcer l’influence durable de l’une des plus grandes maisons de couture françaises, alors que nous entamons un nouveau chapitre de son parcours. »

Cédric Charbit, président-directeur général de Saint Laurent, s’est montré encore plus chaleureux : « Pendant son mandat, Anthony a fait suivre à Saint Laurent une trajectoire remarquable, en hissant la maison au premier rang du désir et de l’image, tout en accomplissant un travail exceptionnel, aussi bien sur le plan créatif que par son impact culturel. »

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Lors d’un appel avec des analystes, le groupe a précisé que la décision avait été « motivée par les perspectives à long terme de Saint Laurent » et qu’elle était « sans lien avec les performances financières récentes de la marque », d’après une note de Barclays. Traduction libre : on ne congédie pas un perdant, on prépare la suite.

Ce départ referme aussi une parenthèse. En moins de deux ans, Kering a changé la direction de presque toutes ses grandes maisons : Louise Trotter chez Bottega Veneta, Demna chez Gucci, Pierpaolo Piccioli chez Balenciaga. Saint Laurent faisait figure d’exception, étant la seule grande griffe du groupe dont le visage n’avait pas changé pendant que le reste de la place parisienne jouait aux chaises musicales, de Matthieu Blazy chez Chanel à Jonathan Anderson chez Dior. Avec ses dix ans de maison, Vaccarello était devenu l’un des doyens des directeurs artistiques de la capitale. Et l’arrivée d’un nouveau dirigeant chez Kering, issu du secteur automobile et déterminé à redynamiser les marques, rendait ce statu quo de plus en plus difficile à maintenir.

Revenons en avril 2016. Hedi Slimane vient de partir. Trois jours plus tard, Francesca Bellettini, alors à la tête de la maison, nomme un Belge de 33 ans. Le nom circule dans le milieu, mais le grand public le connaît à peine.

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Né à Bruxelles de parents siciliens, Anthony Vaccarello a étudié la sculpture à l’école La Cambre. Il se fait remarquer en 2006 en remportant le premier prix du Festival international de mode et de photographie de Hyères avec une collection s’inspirant de la Cicciolina. S’ensuivent un passage chez Fendi, le lancement de sa propre marque à Paris en 2009, puis le prix de l’ANDAM en 2011, décerné sous la présidence de Pierre Bergé. Donatella Versace l’appelle ensuite pour relancer Versus. Le jeune homme aime les vêtements osés, qui frôlent l’insolence. Signe de l’engagement total qu’il plaçait dans Saint Laurent, il met d’ailleurs sa propre marque en sommeil quelques mois après sa nomination pour se consacrer entièrement à la maison.

Il l’a résumé lui-même au magazine Vogue Australia en 2015 : « J’ai la manière belge de construire les vêtements, d’être davantage dans la construction et la déconstruction, et mon côté italien, c’est peut-être le côté sexy. »

SAINT LAURENT automne 2026 homme : Anthony Vaccarello explore la masculinité en clair-obscur
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La tâche paraissait immense. Sous Slimane, le chiffre d’affaires était passé de 354 millions d’euros en 2011 à 974 millions en 2015. Les bottines Chelsea de son prédécesseur semblaient bien grandes à chausser. Il les a remplies, et plus encore. Porté par l’envolée du secteur du luxe, Saint Laurent a plus que triplé ses revenus pour atteindre 3,3 milliards d’euros en 2022.

Ce qui frappe chez lui, c’est l’image. Son premier défilé au Trocadéro, avec la tour Eiffel en toile de fond, a été le plus regardé de la saison sur Vogue Runway. Ensuite, il a conçu des décors spectaculaires au pied du monument : une cascade monumentale une saison, puis une haie d’hortensias dessinant le logo Cassandre.

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Sur le podium, il a ramené l’essence de la maison. Épaules affirmées, cuirs épais, fausses fourrures, couleurs franches, robes de cocktail vaporeuses, bijoux fantaisie massifs et talons vertigineux. Il concentrait souvent un défilé entier sur une silhouette, un fragment des archives ou une obsession. À partir de l’automne 2019, il ne se contente plus de s’inspirer des gestes du fondateur. Il les poussait à leurs limites, jusqu’à créer une tension visuelle presque insoutenable.

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Curieusement, les sacs étaient quasiment absents de ses défilés pour une grande maison française. Une pochette tout au plus. Le Sac de Jour, l’Icare, l’Amalia ou le 5 à 7 se vendaient pourtant très bien en boutique. Ce choix disait tout de sa méthode : le podium servait à susciter le désir, la boutique se chargeait du reste.

Il contrôlait tout. Les photos de soirée ? Uniquement en noir et blanc. Il a également élargi le territoire de la maison bien au-delà des vêtements. Dès 2019, le concept-store Saint Laurent Rive Droite, ouvert rue Saint-Honoré puis à Los Angeles, mêle objets, livres, disques et pièces en série limitée, jusqu’à une réinterprétation du K-Way. En 2023, Saint Laurent Productions voit le jour et produit des films signés Jim Jarmusch, Pedro Almodóvar, Jacques Audiard ou Paolo Sorrentino. « Emilia Pérez » repart avec deux Oscars et « Father Mother Sister Brother » est primé à l’international. Il crée également Saint Laurent Éditions, consacrée aux livres, fanzines et œuvres d’art, avec un lieu dédié sur la rive gauche : Saint Laurent Babylone.

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Autour de lui gravitait une cour qui rappelait celle d’Yves Saint Laurent. Catherine Deneuve et Betty Catroux, figures des premières heures, côtoyaient Kate Moss, Anja Rubik, Charlotte Gainsbourg, Zoë Kravitz, Rosé ou Madonna.

Anthony Vaccarello présente sa collection printemps 2026 de Saint Laurent sous un nouveau jour coloré
Saint Laurent collection Printemps/Été 2026

Il n’a jamais prétendu faire l’unanimité. En 2018, il confiait à Vogue : « Tout le monde a une idée de ce que Saint Laurent devrait être, et je le savais en arrivant. Je savais que, quoi que je fasse, certains adoreraient et d’autres détesteraient. C’était pareil pour Hedi, et pour Stefano Pilati avant lui. Ça me va. En fait, j’aime plutôt ça. »

On l’a parfois oublié, tant ses défilés féminins captaient la lumière, mais Vaccarello a aussi redonné à l’homme Saint Laurent un territoire à part entière. À partir de 2022, il le fait défiler séparément, avec la même ambition scénographique, à commencer par une présentation au cœur du désert d’Agafay, près de Marrakech, clin d’œil appuyé à la ville d’adoption du fondateur. Sa silhouette masculine assumait l’héritage du smoking pour femme en le retournant : épaules larges, pantalons amples, chemises fluides, transparences… Une sensualité rare dans le vestiaire masculin du luxe, loin du style rock filiforme hérité de l’ère Slimane.

Pour l’amateur, la conséquence est concrète. Les dernières pièces signées de sa main vont encore arriver en boutique dans les mois à venir, et l’expérience des précédents changements de direction artistique montre qu’elles prennent souvent de la valeur sur le marché de la seconde main ; les pièces de l’ère Slimane en sont l’exemple le plus parlant. Ceux qui hésitaient à acheter un costume ou un blouson de la période Vaccarello ont désormais un argument de plus.

Le tableau n’est pas sans ombres. Après le pic de 2022, la maison a connu trois années de recul. Le chiffre d’affaires est tombé à 2,64 milliards d’euros en 2025, en baisse de 6 % à taux de change constants, et la marge opérationnelle a reculé de 30,9 % à 20 %. Le ralentissement général du secteur du luxe y est pour beaucoup, tout comme la décision de 2023 de se retirer en grande partie du commerce de gros. Au même moment, Gucci chutait de 19 %. Autrement dit, Saint Laurent a moins souffert que le vaisseau amiral du groupe et a longtemps servi d’amortisseur à Kering dans la tempête.

Le premier semestre 2026 a d’ailleurs marqué un retour à la croissance. L’indice Lyst, qui classe les marques les plus recherchées en ligne, place d’ailleurs Saint Laurent dans son top cinq depuis dix trimestres d’affilée.

Kering vise pourtant plus haut. Cédric Charbit l’avait reconnu en mai dans le Financial Times : « La croissance du secteur a été extraordinaire, mais pas soutenable. » Les objectifs pour 2030 sont clairs. Doubler les ventes de l’homme. Tripler celles de la joaillerie. Doubler le chiffre d’affaires réalisé avec les meilleurs clients et l’activité en Asie. Atteindre au moins 500 millions d’euros sur les catégories d’entrée de gamme. Lors du Capital Markets Day de Florence en avril, Luca de Meo résumait la feuille de route : « Le prochain chapitre consiste à réveiller et à revigorer les icônes pour en faire des produits iconiques qui dépassent le cycle de la mode. »

Le successeur devra donc s’attaquer au vestiaire de jour féminin, à la mode masculine, à la maroquinerie haut de gamme et au marché chinois. Le terrain a été préparé. En février, la maison a discrètement recruté Johnny Coca, l’un des designers de sacs les plus réputés du secteur, passé par Louis Vuitton, Celine et Mulberry. Le message est limpide : là où Vaccarello laissait les sacs hors du podium, la suite les mettra au centre.

Qui pour lui succéder ? Un nom circule avec insistance : celui de Chemena Kamali, actuelle directrice artistique de Chloé. Elle connaît la maison par cœur. Elle a dirigé le studio de prêt-à-porter féminin aux côtés de Vaccarello de 2016 à 2023, puis a pris les rênes de Chloé. Rien n’est confirmé. Mais à Paris, on ne parle que d’elle. Son profil coche pourtant une case autant qu’il en laisse une vide : continuité assurée côté féminin, mais aucune expérience connue du vestiaire masculin, celui-là même que Kering veut faire plus que doubler.

Elle prendrait place dans une lignée prestigieuse. Après le départ d’Yves Saint Laurent, qui s’était retiré de la couture en 2002 et était décédé en 2008, Tom Ford, Alber Elbaz, Stefano Pilati et Hedi Slimane se sont succédé. Ce dernier avait d’ailleurs effectué deux passages, le second étant marqué par la disparition du prénom « Yves » sur les étiquettes du prêt-à-porter.

Le calendrier a quelque chose d’ironique. Le 2 novembre à New York, Anthony Vaccarello recevra le prix du créateur international de l’année lors des CFDA Fashion Awards. Le 30 novembre, il figurera parmi les six nommés au titre de créateur de l’année aux Fashion Awards de Londres. Un documentaire de 90 minutes consacré à sa méthode, produit par Terminal 9 Studios, est sur le point de sortir.

Lui-même avait laissé entendre que sa suite ne serait peut-être pas dans la mode. Interrogé par Pamela Golbin pour The Wrap en 2024 sur l’après, il répondait : « C’est compliqué, parce qu’être ici est déjà un rêve. Saint Laurent, pour moi, c’est la plus belle maison, le Saint Graal des maisons. Qu’est-ce qui peut faire mieux que ça ? La seule chose possible, c’est de commencer quelque chose de complètement différent… Il faut aspirer à de nouveaux rêves que je n’ai pas forcément encore. » Avec Saint Laurent Productions, il a déjà un pied dans le cinéma ; il n’y aurait rien d’étonnant à ce que ses prochains rêves se tournent de ce côté.

Il a 44 ans. Il a le temps de les trouver. Le Graal, lui, cherche déjà son prochain gardien.

Son successeur héritera d’une maison en bien meilleure santé que celle de 2016, mais aussi d’un piège : Vaccarello avait rendu Saint Laurent désirable en refusant d’en faire une machine à sacs, et c’est précisément ce que la nouvelle feuille de route lui demande de devenir.

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