Euro-Office veut détrôner Microsoft Office et deux millions d’Européens ont déjà dit oui

Dans les administrations européennes, la transition a déjà commencé. Euro-Office avance sans bruit, mais chaque nouveau déploiement fragilise un peu plus l’hégémonie de Microsoft.

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Christian Morizot
Christian Morizot
Pigiste ardu
Christian Morizot, c’est un peu le couteau suisse du numérique : pigiste depuis presque dix ans, il a roulé sa bosse dans la tech et le...
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L'interface d'Euro-Office - © Euro-Office

Face à l’hégémonie historique des géants américains, une coalition de neuf organisations européennes orchestre une riposte technologique majeure avec le lancement d’Euro-Office. Cette suite bureautique open source et gratuite, déjà adoptée par des millions de professionnels, redéfinit les standards de la souveraineté numérique sur le continent. Conçu pour s’intégrer de manière fluide dans le quotidien des administrations et des entreprises, ce nouvel éditeur web s’impose comme le premier rival crédible capable de briser les habitudes historiques liées à Microsoft 365.

Ce n’est ni un gadget pour geeks, ni un projet académique sans lendemain. Nextcloud a annoncé deux millions de nouveaux postes professionnels déployés en Europe en 2025, avec des leads commerciaux triplés par rapport à l’année précédente. En France, le signal est encore plus fort : 330 000 agents de l’Éducation nationale utilisent déjà Nextcloud au quotidien, avec un objectif de 1,2 million d’utilisateurs d’ici la fin du déploiement.

L’Europe assemble enfin sa propre puissance bureautique

Tout a commencé lors d’une conférence de presse organisée à Berlin par IONOS et Nextcloud. Le 27 mars, ces deux acteurs ont présenté Euro-Office en réunissant autour d’eux Proton (Suisse), XWiki et Abilian (France), OpenProject (Allemagne), Soverin (Pays-Bas), BTactic (Espagne) et la fondation Eurostack. Cinq pays, neuf organisations, un objectif commun : fournir aux entreprises et aux administrations du continent une alternative souveraine à Microsoft 365.

Frank Karlitschek, le PDG de Nextcloud, résume bien l’état d’esprit du projet : « L’Europe disposait des briques techniques depuis des années. Ce qui manquait, c’était une initiative pour les assembler en une solution cohérente. » C’est exactement ce qu’Euro-Office prétend faire. Cette suite prend la forme d’un éditeur web compatible avec les formats Microsoft (docx, xlsx, pptx), ainsi qu’avec les standards ouverts ODF, et affiche une interface à ruban suffisamment proche de celle de Microsoft pour que la transition soit fluide.

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Le code est publié sous licence GNU AGPLv3, ce qui signifie qu’il reste ouvert, auditable et utilisable gratuitement. Une tech preview est disponible sur GitHub depuis le jour du lancement. La première version stable est prévue pour l’été 2026.

La France accélère déjà la bascule souveraine

Parmi les pays européens, la France occupe une position particulière. Le ministère de l’Éducation nationale a déployé Nextcloud sur la plateforme Apps.education.fr, hébergée dans ses propres centres de données. Plus de 330 000 agents l’utilisent déjà pour le partage de fichiers et la collaboration, et l’objectif est d’atteindre 1,2 million d’agents.

En février dernier, Benoît Piédallu, chef de projet des services numériques partagés au ministère, avait formulé l’enjeu sans détour : « Éviter de stocker ces données chez un prestataire externe sur lequel on n’a pas la main. » Derrière cette formule administrative se cache une réalité concrète : des années de dépendance à des infrastructures étrangères sur lesquelles les institutions publiques françaises n’ont aucun contrôle juridique direct.

La région Île-de-France a suivi une trajectoire similaire en équipant 550 000 lycéens et enseignants via l’hébergeur français Leviia, intégré à l’environnement numérique de travail (ENT) monlycée.net. Le ministère de la Transition écologique, lui, fournit une suite collaborative souveraine à 50 000 agents. Ces déploiements successifs dessinent une carte de la souveraineté numérique française qui se met en place, bloc par bloc.

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Le conflit juridique qui expose les tensions de l’open source

Euro-Office repose techniquement sur un fork du code source d’OnlyOffice, une suite développée par l’entreprise lettone Ascensio System SIA. Le consortium européen a choisi cette base pour son architecture moderne et sa meilleure compatibilité avec les formats Microsoft dans un environnement web, par rapport à LibreOffice. Un autre élément a pesé dans la décision : une partie des équipes de développement d’OnlyOffice serait localisée en Russie, ce qui constitue un point sensible pour les déploiements gouvernementaux européens prévus en 2026.

La réaction d’OnlyOffice a été tranchante. L’entreprise a rompu son partenariat de huit ans avec Nextcloud et a accusé Euro-Office de violer les conditions additionnelles de sa licence AGPLv3, en particulier l’obligation de conserver le logo OnlyOffice dans tout produit dérivé. Nextcloud a répondu que les forks font partie de l’écosystème open source et que les logos relèvent du droit des marques et non du droit d’auteur. Un débat juridique classique, mais aux conséquences potentiellement majeures pour l’ensemble du mouvement open source européen.

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La FSF valide une vision plus libre du logiciel européen

Mi-avril, la Free Software Foundation (FSF) est entrée dans le débat. Sa position est sans ambiguïté : les conditions additionnelles imposées par OnlyOffice pour la conservation du logo ne peuvent pas restreindre la liberté de forker le code. Bradley M. Kuhn, créateur de la licence AGPL, a publiquement soutenu cette interprétation, affirmant qu’il n’était pas possible d’utiliser la GPL pour retirer des libertés logicielles aux utilisateurs.

Le différend juridique reste formellement ouvert entre les deux parties. Mais sur le plan pratique, Euro-Office peut avancer sans obstacle légal majeur. C’est un signal fort pour tous les projets open source qui souhaitent forker du code existant sans se retrouver piégés par des clauses de marques déposées glissées dans une licence copyleft.

Les entreprises européennes deviennent le véritable terrain de bataille

Achim Weiss, le PDG d’IONOS, a été clair sur les ambitions commerciales du consortium : « Le produit s’adresse à l’ensemble du marché, des PME au secteur public. » IONOS compte 6,6 millions de clients répartis dans 17 pays, ce qui lui confère une capacité de distribution immédiate dès la sortie de la version stable.

La demande la plus forte provient d’Allemagne, de France, des Pays-Bas et du Danemark. Ce dernier prépare d’ailleurs un pilote open source pour remplacer Microsoft Office dans certaines administrations dès juin 2026. Ce n’est pas anodin : le Danemark était perçu comme l’un des pays scandinaves les plus attachés aux outils américains. Ce changement d’orientation témoigne d’un glissement profond.

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La question qui se pose est la suivante : les millions d’agents, de salariés et de PME qui ouvrent Word chaque matin changeront-ils vraiment d’habitude quand l’outil sera disponible ? Les chiffres français apportent un début de réponse. 330 000 agents ne sont pas passés à Nextcloud par enthousiasme technologique, mais parce que leur administration a décidé de reprendre le contrôle de ses données. Euro-Office tente de reproduire ce modèle à l’échelle du continent.

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