Flipper Devices vient d’annoncer le Flipper One, un mini-PC Linux ARM de poche propulsé par un processeur Rockchip RK3576 octa-core, dont le prix devrait être inférieur à 350 dollars. Derrière ces caractéristiques alléchantes se cache une ambition bien plus radicale : repenser la manière dont on fabrique et distribue du matériel ARM ouvert.
Posez-vous la question suivante. Combien d’appareils avez-vous chez vous, achetés à prix fort, qui ne reçoivent plus aucune mise à jour parce que le fabricant a décidé de passer à autre chose ? Un routeur, une box, peut-être une tablette Android. Pavel Zhovner, le cofondateur et PDG de Flipper Devices, a placé cette réalité au cœur du projet Flipper One dès le premier mot de son manifeste officiel intitulé « Flipper One – we need your help ». Le message est limpide : l’objectif n’est pas de vendre un gadget, mais de construire une plateforme qui survit à son fabricant.

Un mini-PC ARM pensé pour durer
Le cœur de la machine repose sur un SoC Rockchip RK3576 octa-core, avec quatre cœurs Cortex-A72 cadencés à 2,2 GHz et quatre cœurs Cortex-A53 à 1,8 GHz. La RAM atteint 8 Go en LPDDR5, le stockage interne 64 Go et la batterie atteint 7 000 mAh, de quoi tenir une longue journée d’utilisation intensive. Côté connectivité, l’appareil est équipé de deux ports Ethernet Gigabit, du Wi-Fi 6E, d’une sortie HDMI 2.1 compatible 4K à 120 Hz, de deux ports USB-C et d’un slot M.2 acceptant le PCIe, l’USB 3.0 et le SATA.
Ce qui distingue vraiment le Flipper One de la concurrence, c’est son architecture à double processeur. Un Raspberry Pi RP2350 secondaire prend en charge l’écran, les boutons, le pavé tactile et la gestion de l’alimentation. Le processeur principal peut ainsi se concentrer sur les tâches lourdes. La puce Rockchip intègre par ailleurs un NPU de 6 TOPS permettant d’exécuter de petits modèles d’intelligence artificielle en local, sans avoir à passer par les serveurs d’OpenAI ou de Google.
Le boîtier mesure 155 x 67 x 40 mm, soit approximativement la taille d’un smartphone robuste, et l’ensemble tient dans une poche. L’écran couleur de 2,4 pouces remplace l’écran monochrome du Flipper Zero et la navigation s’effectue à l’aide d’un pavé directionnel physique et de plusieurs boutons configurables.

Un ordinateur Linux modulaire taillé pour le terrain
Oubliez la fiche technique un instant. La vraie question, c’est celle de l’usage. Vous arrivez dans un hôtel avec uniquement une prise Ethernet ? Branchez le Flipper One, activez son Wi-Fi et vous avez un routeur de voyage chiffré. Vous suspectez un objet connecté chez vous de communiquer avec des serveurs douteux ? Posez l’appareil sur le réseau, lancez une capture de trafic et analysez-la. Vous souhaitez utiliser un écran externe pour travailler ? Reliez le Flipper One en HDMI et vous disposez d’un poste Linux fonctionnel.
Le slot M.2 multiplie les possibilités. Un modem 5G ou 4G LTE peut y être installé pour fournir une connexion mobile indépendante. Un SSD rapide, un accélérateur d’IA ou encore des modules radio spécialisés peuvent compléter la configuration en fonction des besoins du moment. Flipper Devices compare lui-même l’appareil à un couteau suisse numérique modulaire, et la comparaison est juste, à condition de préciser que le Flipper One est, contrairement à beaucoup de ses concurrents, conçu dès le départ pour être modifié sur le long terme.
Suivez toute l’actualité d’Essential Homme sur Google Actualités, sur notre chaîne WhatsApp, ou recevoir directement dans votre boîte mail avec Feeder.

La bataille du matériel ouvert entre enfin dans une nouvelle phase
La vraie provocation du Flipper One n’est pas technique. Elle est philosophique. Flipper Devices annonce vouloir produire la « plateforme matérielle ARM la plus ouverte et la mieux documentée du marché », avec un noyau Linux mainline, sans binaires opaques ni pilotes propriétaires. Pour y parvenir, l’entreprise s’est associée à Collabora, une société spécialisée dans les contributions au noyau Linux, afin d’intégrer le support complet du RK3576 directement dans le noyau officiel.
Cela peut sembler technique et abstrait, mais les implications sont concrètes. Un appareil qui fonctionne avec le noyau officiel peut recevoir des correctifs de sécurité tant que Linux est maintenu. Aucun fabricant ne peut décider unilatéralement d’arrêter les mises à jour. C’est précisément le modèle que les grands acteurs du secteur, qui veillent jalousement sur leurs « blobs binaires » propriétaires, n’ont aucun intérêt à voir se généraliser.
Pavel Zhovner pousse la transparence encore plus loin. Flipper Devices publie l’intégralité de son processus de développement : tickets internes, discussions et documentation technique. Zhovner qualifie lui-même cette démarche avec une franchise assez rare dans le secteur. Un premier prototype fonctionnel sera présenté lors d’une conférence publique à Nice, dans le cadre de l’événement Embedded Recipes, le 28 mai prochain.

L’ombre du Flipper Zero plane encore sur le projet
Le Flipper One hérite d’un passé compliqué. Le Flipper Zero, son prédécesseur spécialisé dans les protocoles radio, a accumulé une réputation controversée depuis son lancement. Accusé de permettre le vol de voitures, la copie de badges d’accès RFID et le clonage de commandes de garage Sub-GHz, il a même été envisagé de l’interdire purement et simplement au Canada, avant que les autorités ne reviennent sur leur décision, estimant que ses fonctions étaient identiques à celles d’outils professionnels légitimes utilisés en cybersécurité.
Flipper Devices a manifestement tiré les leçons de cette polémique. Le Flipper One est livré sans NFC, sans Sub-GHz, sans RFID ni infrarouge. Ces protocoles existent bien, mais uniquement sous forme de modules optionnels à brancher en M.2, ce qui modifie la nature même du débat juridique : l’utilisateur doit explicitement choisir d’ajouter ces capacités, qui ne sont pas activées par défaut. Le Flipper One n’est donc pas un outil de pentest radio polyvalent prêt à l’emploi. C’est avant tout un ordinateur Linux de réseau.

Un pari industriel encore fragile avant Kickstarter
Flipper Devices ne cache pas ses difficultés. Aucune date de commercialisation ferme n’a encore été annoncée, principalement en raison des tensions mondiales sur l’approvisionnement en composants, notamment en mémoire vive. Pavel Zhovner a reconnu publiquement que le projet présentait des risques techniques et financiers importants. La campagne Kickstarter, prévue pour la fin de l’année 2026, est présentée comme un impératif de survie autant que comme un outil de financement.
Le prix cible de moins de 350 dollars pour la configuration de base, sans modem 5G, est ambitieux, compte tenu du niveau de transparence logicielle visé. À titre de comparaison, un Raspberry Pi 5 avec boîtier, batterie et accessoires comparables dépasse rapidement ce prix, pour un niveau d’ouverture du code bien inférieur. Si Flipper Devices parvient à tenir ce positionnement tarifaire tout en livrant un noyau propre et maintenu, le Flipper One deviendra une référence pour la communauté du matériel libre.
Pour l’instant, c’est un pari. Mais un pari qui se pose les bonnes questions.



