Quarante degrés à Paris. Une canicule sans précédent s’abat sur la Fashion Week homme et transforme les trottoirs en fournaise. Pourtant, le 24 juin, une foule compacte et irréductible se presse devant le Grand Palais Immersif, à deux pas de l’Opéra Bastille. Tous répondent à l’appel de LEMAIRE printemps 2027. Certains arrivent avec un éventail dans une main et une bouteille d’eau dans l’autre. On souffre, mais on vient quand même. C’est dire.

Car les défilés de Christophe Lemaire et Sarah-Linh Tran sont uniques en leur genre. Le décor se limite aux murs en béton du lieu, laissés bruts pour l’occasion. Pas de scénographie clinquante, pas d’effets pyrotechniques. Juste l’espace, la lumière rasante d’une salle inachevée, et des vêtements qui ont tout à dire. C’est l’une des rares maisons de mode capable de créer une atmosphère palpable sans avoir recours au spectacle. Un podium en parquet, un plafond en béton brut, quelques bruits d’oiseaux se mêlant au trafic parisien lointain, et le tour est joué : vous êtes ailleurs.
Il faut bien admettre que la proposition de LEMAIRE pour le printemps-été 2027 tient d’abord à ce que l’on ressent avant même de regarder. La bande-son, composée de sons plutôt que de musique au sens strict, capte d’emblée l’attention. Elle résonne au gré de résonances métalliques ou de bruits de talons, loin des musiques de défilé habituelles aux décibels bien trop agressifs. L’atmosphère créée par LEMAIRE nous immerge dans une quiétude surprenante. À un moment, une pluie simulée se met à tomber, tandis que de grands ventilateurs envoient une brise à travers la salle. Un mannequin masculin ramène aussitôt le capuchon de son coupe-vent sur sa tête. Un autre, qui porte une pièce plus précieuse, accélère le pas, comme s’il cherchait un abri. Un geste instinctif, parfaitement naturel. Au milieu d’une canicule parisienne, cette simulation de pluie prend une dimension presque poétique.
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C’est ce que font Lemaire et Tran depuis des années : donner une patine cinématographique au réel. Pas de mise à distance, pas d’abstraction. Plutôt le contraire. Ils observent comment les gens se déplacent dans la rue, comment ils portent leurs vêtements sans y penser, comment le tissu réagit à la chaleur et au vent. Et cette saison, la chaleur impose justement ses conditions. Les volumes flottent légèrement, loin du corps, ce qui constitue une réponse pratique à la canicule autant qu’un choix esthétique assumé. On y retrouve des chemises à col pointu des années 1970, des pantalons à trois pinces qui laissent la jambe ample, ainsi que ces robes glissantes aux allures très années 1990 que l’on porte comme une seconde peau. Rien d’ascétique là-dedans. La légèreté n’empêche pas la sensualité.

Des tongs en cuir se portent avec des pantalons à pinces parfaitement taillés, de longs colliers aux pendentifs en onyx flottent sur des chemises en lin. Ce type de contraste, entre le précieux et le désinvolte, est la griffe secrète de la maison. La palette chromatique séduit également : elle alterne des matières mates et des tissus brillants, et marie avec subtilité le rouge vif au noir, l’ocre au chocolat, le vert bouteille au bleu ou au gris. Rien ne s’impose en force. Tout coexiste.
Parmi les pièces remarquables, citons une robe dos nageur en maille vermillon qui ouvre et referme la collection – première et dernière silhouette. Le fait qu’elle revienne en finale n’est pas anodin. Elle concentre l’essence de la collection : une sensualité contenue qui ne cherche pas à séduire trop vite. On y trouve également des denims à effet laqué, des cuirs aussi fins que du papier, ainsi qu’une chemise dont l’imprimé évoque des éclaboussures de pluie – ou de sueur, selon l’humeur. Les matières jouent avec l’idée de l’humidité, de la surface mouillée, comme si la chaleur extérieure avait déteint sur les tissus eux-mêmes.

Mais c’est peut-être la collaboration avec la succession de l’illustratrice française Claudine Wick qui retient le plus l’attention. Wick avait contribué au magazine surréalo-érotique Plexus dans les années 1960. Lemaire l’explique sans ambiguïté : « C’est de l’érotisme, mais dans un sens onirique, et depuis le point de vue d’une femme, ce qui est toujours intéressant. » Tran, de son côté, précise l’intention de la saison : « Prendre plus de temps et être sensible aux choses qui ne crient pas. Être un peu plus présent à ce qu’on voit et à ce qu’on ressent. » Ces motifs, ni explicites ni gratuits, ajoutent une couche de trouble discret à des pièces déjà conçues pour suggérer plutôt que d’afficher. Trouver la famille de Wick pour obtenir les droits a constitué en soi une petite aventure, racontent les deux créateurs, et ce détail en dit long sur leur méthode : chaque élément doit avoir une histoire vraie derrière lui, et non seulement une belle apparence.
Bien que pensée pour la saison estivale, la collection est ponctuée d’une ribambelle de vestes en cuir, de longs trenchs fluides, de pièces imperméables et d’ensembles en simili. Peut-être imaginée lors d’un hiver pluvieux, peut-être simplement parce que Lemaire et Tran ne conçoivent jamais de mode saisonnière au sens strict. Leurs vêtements ont une longévité revendiquée, et cette collection printemps-été 2027 ne fait pas exception.
Le casting, fidèle à l’esprit de la maison, présente des silhouettes que l’on croirait croisées dans la rue plutôt que recrutées dans une agence. Des personnages, dirait-on, habités par leurs habits. Ils défilent avec leurs sacs, comme de vraies personnes qui ont des endroits où aller. Certains marchent vite, d’autres flânent. La même diversité désinvolte que celle offerte chaque jour par la ville depuis la fenêtre d’un café. Lemaire ne présente pas des tenues, il présente des gens.
À la sortie, sous le soleil implacable de juin, on emporte avec soi cette impression étrange d’avoir vu quelque chose de calme dans un monde de moins en moins calme. C’est peut-être cela, finalement, le luxe que LEMAIRE propose pour le printemps 2027 : non pas un objet, mais un état d’esprit. Celui de quelqu’un qui a décidé que ralentir n’était pas une faiblesse.



























