Rei Kawakubo ne parle pas. Ou presque. Fondatrice de COMME des GARÇONS en 1969, elle s’exprime rarement en public, se tient à l’écart des interviews et laisse à son mari et PDG, Adrian Joffe, le soin de transmettre ses intentions au monde. Depuis plus d’un demi-siècle, son véhicule de communication, c’est son travail. Cette saison, pour la collection printemps 2027 de COMME des GARÇONS Homme Plus, ce travail avait un titre : « Si la guerre devait prendre fin ».
Quatre mots. Et tout est dit.

Le défilé s’est tenu à l’Élysée Montmartre et, lorsque les mannequins sont sortis pour le final sur un titre du Langley Schools Music Project, portant des T-shirts colorés frappés du slogan « My energy comes from freedom », un élan de joie a traversé la salle. Le public a applaudi. Longtemps.
Ceux qui suivent l’œuvre de Kawakubo depuis ses débuts ont immédiatement compris le sens de ce geste. Il y a deux saisons, son message était « To Hell with War » : une brigade de mannequins aux silhouettes militaristes, casques bombés, camouflage pixelisé et bottines à bout dur relevé à quatre-vingt-dix degrés. Cette collection avait quelque chose de glaçant et de furieux, à l’image du temps : des modèles en tenue de combat ornés de fleurs funèbres. Le deuil rendu visible.
Ici, la colère cède la place à l’espoir. Six silhouettes entièrement rayées, dans des tons de vert, de bleu et de rose, ont ouvert le défilé. Une légèreté immédiate se dégageait des vêtements : chemises aériennes aux allures de pyjama, redingotes souvent superposées et portées sur des jupes larges et des shorts. On pensait aux étés d’autrefois. Aux terrasses. À une certaine idée du calme retrouvé.

Les bottes de combat aux bouts retournés ont laissé place à des poulaines aux orteils pointus et recourbés de façon espiègle. Les imprimés camouflage ont été agrandis et recolorés dans des teintes psychédéliques évoquant des lampes à lave. Les casques militaires ont été remplacés par des chapeaux en calicot ou des bobs. Le vocabulaire de la guerre est retourné contre lui-même, non plus pour terrifier, mais pour célébrer.
Selon les standards habituels de la marque, la collection était relativement accessible et s’inscrivait globalement dans la tendance saisonnière à la taillerie légère. Kawakubo a exploré des formes de frac et de redingote longue en utilisant des tissus légers de chemiserie et des matières pyjama, le plus souvent à rayures. Certains ensembles étaient associés à des robes smock amples, d’autres à des chemises et des shorts.
| 📌 Repères clés |
|---|
| 🌈 Collection — COMME des GARÇONS Homme Plus printemps 2027 intitulée If the War Were to End. 🕊️ Message — Rei Kawakubo abandonne la colère au profit d’un manifeste porté par l’espoir. 🎨 Esthétique — Rayures colorées, camouflage psychédélique, tailoring léger et poulaines médiévales. 📍 Défilé — Présenté à l’Élysée Montmartre avec un final salué par une longue ovation. ✨ Vision — Une mode qui transforme les symboles de guerre en langage de liberté. |
Ce mot, accessible, mériterait qu’on s’y arrête. Il ne s’agit pas de facilité. Chez Kawakubo, l’accessibilité n’est jamais synonyme de capitulation. C’est le choix délibéré d’une créatrice qui sait que, lorsque le monde part en vrille, la beauté nue peut être plus percutante que l’abstraction radicale. Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas utilisé autant de couleurs, ne montrant que quelques ensembles noirs remarquables, mais les animant de chemises jaune vif, vert ou bleu.
Les casques militaires surdimensionnés de la collection automne-hiver 2025 ont été remplacés par des coiffes en double couche déformées par le soleil et ornées de longs fils d’argent flottants. On y retrouvait également les incontournables de CdG : des tartans en clash, des pantalons ballon, des vestes en doublure mesh apparente et des mashups de logos aux couleurs vives. Les fidèles de la maison y ont reconnu les obsessions de toujours. Les autres ont simplement vu des vêtements magnifiques.
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Pour le printemps 2027, Kawakubo a presque renoncé au noir, proposant une collection presque entièrement construite autour de rayures aux couleurs bonbon. Les imprimés camouflage ont fait une brève apparition, presque méconnaissables, transformés en teintes psychédéliques de corail, de lilas, de sauge et de bleu ciel. Le vocabulaire guerrier était dissous dans la lumière.
En parallèle du défilé, Kawakubo a installé dans la cour de Dover Street Market Paris une installation évoquant les drapeaux des membres des Nations unies, portant le même titre et les mêmes tissus à slogans, montrant à quoi pourrait ressembler un monde en couleurs si la guerre prenait fin. Un prolongement discret du propos. Une extension du rêve.

Rei Kawakubo a 83 ans. Elle ne s’exprime pas publiquement et s’appuie sur Adrian Joffe pour interpréter ses intentions. Pourtant, depuis la création de COMME des GARÇONS, elle n’a cessé d’interpeller le monde. Ses créations sculpturales et avant-gardistes portent généralement un message qui creuse des brèches dans la société moderne : sa collection printemps-été 1997, Lumps and Bumps, remettait en question les idéaux de beauté dans l’industrie de la mode ; Broken Bride, pour l’automne-hiver 2005, interrogeait la place des femmes dans la société. Elle revient toujours à la même question : de quoi le monde a-t-il besoin, maintenant ?
Ce printemps 2027, sa réponse est chromatique. Une réponse presque enfantine dans sa franchise. Si quelqu’un qui aime autant l’obscurité que Kawakubo peut trouver la lumière, alors peut-être pouvons-nous tous faire une place à l’optimisme dans nos vies.
Il n’est pas souvent donné de voir un défilé de mode qui ressemble à une prière.



















