| Gilmar Divisione Industria, fabricant italien d’Iceberg et de N°21, a sollicité la protection du tribunal de Rimini le 7 octobre 2026. L’entreprise déclarait 37,2 millions d’euros de dettes au 31 juillet 2026, auprès de plus de 800 créanciers. Son projet de restructuration prévoit des cessions d’activités et la vente de son siège industriel |
La société Gilmar, qui fabrique Iceberg et N°21, s’est tournée vers le tribunal de Rimini pour négocier avec ses créanciers. Elle prévoit de vendre son siège, de céder sa production pour des tiers et de renoncer aux licences.
Iceberg. Six lettres qui, pour toute une génération d’hommes, ont le goût des années 1990, des pulls jacquard ornés de Mickey ou de Bugs Bunny, des vestes en maille trop larges portées avec aplomb. Une marque de génération, de celles qu’on croyait trop installées pour vaciller. La griffe italienne traverse pourtant aujourd’hui sa crise la plus sérieuse. Le 7 octobre, Gilmar Divisione Industria, la société qui produit et distribue Iceberg, N°21 et Paolo Pecora, a demandé au tribunal de Rimini de la protéger de ses créanciers. Le temps de se réorganiser. Le temps, surtout, de trouver de l’argent.
La nouvelle est sortie discrètement, au détour d’un dossier judiciaire. Elle n’en est pas moins brutale.
Gilmar face à 37,2 millions d’euros de dettes et 800 créanciers
Les chiffres d’abord. Au 31 juillet 2026, Gilmar affichait 37,2 millions d’euros de dettes. Plus de 800 créanciers, en Italie et à l’étranger, attendent d’être payés. La société reconnaît elle-même ne plus disposer des liquidités nécessaires pour les régler. Fondée en 1992 à San Giovanni in Marignano, près de Rimini, elle appartient entièrement au groupe de la famille Gerani. Silvano Gerani et Giuliana Marchini avaient lancé Iceberg en 1974. Leur fils Paolo dirige aujourd’hui l’entreprise aux côtés de son père.
La procédure choisie porte un nom très italien : « composizione negoziata della crisi ». Concrètement, un expert indépendant, Mauro Morelli, accompagne la négociation avec les créanciers. Gilmar réclame cent vingt jours de répit. Pendant cette période, personne ne pourrait saisir ses biens ni rompre un contrat en cours pour une facture impayée. Les banques devraient maintenir leurs lignes de crédit. Les salariés, eux, restent hors du gel des créances, ainsi que le prévoit la loi. Il faut bien mesurer ce que cela signifie : ce n’est ni une faillite ni une liquidation. Cet outil, introduit dans le droit italien en 2021, sert précisément à éviter d’en arriver là , et c’est l’objectif affiché par Gilmar, qui veut écarter la liquidation judiciaire et redessiner son périmètre industriel.
L’audience est fixée au 24 novembre.
De la pandémie aux licences perdues, les origines de la crise
Il faut remonter à 2019. Cette année-là , Gilmar tournait correctement, avec une valeur de production de 95,9 millions d’euros et une rentabilité opérationnelle positive. Puis la pandémie est arrivée. L’activité a chuté de 44 % en douze mois. Les volumes ont été divisés par deux, et les économies réalisées sur les coûts fixes n’ont jamais compensé la perte. Pour donner l’ordre de grandeur, la dette actuelle représente à elle seule près de 40 % de ce que l’entreprise produisait en valeur avant le Covid.
D’autres coups ont suivi. Missoni et Siviglia, deux marques que Gilmar fabriquait sous licence, ont repris leurs billes. Environ 25 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel envolés d’un seul geste. Le réseau des boutiques multimarques, colonne vertébrale du prêt-à -porter italien premium, s’est clairsemé. Les commandes sont devenues plus prudentes, plus tardives. Et les grandes maisons de luxe, qui confiaient autrefois une partie de leur fabrication à des façonniers comme Gilmar, rapatrient de plus en plus ce savoir-faire chez elles. Mis bout à bout, ces trois mouvements dessinent moins une malchance qu’un changement d’époque : le modèle du groupe familial à la fois propriétaire de marques, licencié et sous-traitant, longtemps pilier du made in Italy, ne trouve plus sa place entre des géants du luxe qui intègrent tout et des marques digitales qui n’ont besoin de personne.
Ajoutez la guerre en Ukraine, la flambée de l’énergie, les variations de change. Le dossier déposé au tribunal parle d’une insolvabilité « réversible », de nature économique et industrielle. Le mot est pesé. Il dit que l’entreprise n’est pas morte. Il dit aussi qu’elle saigne.
Gilmar prépare la vente de son usine et l’arrêt des licences
Le plan de redressement repose sur trois volets. Aucun n’est indolore.
Premier volet, la cession de l’activité de production pour des tiers, ce « conto terzi » qui fabrique pour des maisons de luxe. Gilmar veut la vendre à un industriel, qui reprendrait entre 126 et 185 postes. L’entreprise compte 256 salariés directs, et quelque 160 ateliers et petites entreprises travaillent autour d’elle. Le calcul est vite fait. Tout le monde ne sera pas du voyage. Dans l’hypothèse basse, c’est plus de la moitié des emplois directs qui resterait sur le quai.
Deuxième volet, la sortie complète des licences. Les commandes de l’automne-hiver 2026 seront honorées, puis plus aucune nouvelle collection ne sera lancée sous ce régime. Les stocks devront être écoulés en six à douze mois, et les boutiques monomarques fermées. Pour Iceberg comme pour N°21, la marque d’Alessandro Dell’Acqua, la question du futur fabricant reste donc ouverte. Autrement dit, les marques survivent sur le papier, mais la machine qui les faisait exister au quotidien est démontée.
Troisième volet, la vente du site de San Giovanni in Marignano. Plus de 35 000 mètres carrés de bureaux, d’ateliers et d’entrepôts, libres de toute hypothèque. C’est le principal actif de l’entreprise, et la principale source de remboursement des créanciers. Le cœur de la maison mis en vente. Difficile de faire plus symbolique.
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Iceberg Automne 2025, une réussite créative dans la tourmente
Voilà pourtant une griffe qui n’avait pas perdu la main. Revoyez les images du défilé Automne 2025, présenté à Milan le 25 février 2025 sous la direction de James Long. Le designer britannique, arrivé en 2016 pour l’homme et seul aux commandes de la création depuis l’automne-hiver 2017, connaît la maison par cœur. Un épais col roulé rayé marine et gris ouvrait le show. Des caleçons se portaient sous de longs manteaux. Des pans de maille tombaient du dos des vestes. De grands sacs marqués du « I » de la maison complétaient les silhouettes. La collection Automne 2025, mixte, revenait à ce qui a toujours fait la force d’Iceberg : la maille, l’humour, une certaine désinvolture italienne.
L’année précédente, la marque avait fêté ses cinquante ans, avec une capsule qui ressortait des images d’archives sur des t-shirts et un bomber. Quelques semaines avant le défilé Automne 2025, elle relançait aussi Iceberg Jeans, sa ligne streetwear historique, et défilait encore à Milan en septembre 2025 pour le printemps-été 2026. Sur le podium, tout allait bien. Côté comptes, beaucoup moins.
Je trouve ce décalage cruel, mais il n’a rien d’exceptionnel. La créativité ne paie pas les fournisseurs. Une belle saison ne remplace pas un réseau de distribution qui s’effrite. Gilmar est d’ailleurs la deuxième entreprise de son district à entrer en crise, après le groupe Aeffe. La Romagne, longtemps fière de ses usines de mode, encaisse.
Les vêtements Iceberg face à l’incertitude de la marque
Gardez-les, évidemment. Les pièces des années 1990 circulent déjà bien sur les plateformes de seconde main, et l’incertitude des prochains mois ne devrait pas les déprécier. Pour les modèles récents, attendez-vous plutôt à des démarques : le plan prévoit justement de vider les réserves en six à douze mois. Si une pièce de la saison vous fait de l’œil, c’est du côté des boutiques monomarques appelées à fermer et des revendeurs multimarques qu’il faudra guetter les premières baisses de prix.
Le vrai sujet est ailleurs. Une marque tient d’abord aux mains qui la fabriquent. Si la production quitte Gilmar et que les licences s’arrêtent, Iceberg devra trouver de nouveaux bras, peut-être un nouvel actionnaire. La famille Gerani a porté la maison pendant plus d’un demi-siècle. Ses propres fonds sont épuisés, admet le dossier.
Le rendez-vous est pris. Le 24 novembre, à 9 heures, le juge Filippo Meneghello examinera la demande au tribunal de Rimini. D’ici là , je ressors mon vieux pull à rayures. Par fidélité, sans doute. Et parce qu’il tient encore très bien chaud. Mais ce n’est pas la nostalgie qu’on jugera à Rimini : c’est la capacité d’une marque italienne à survivre à la vente de sa propre usine, et à ce jeu-là , je parierais davantage sur le nom Iceberg que sur la maison qui l’a fait naître.



