| CELINE a présenté sa collection printemps 2027, signée par son directeur artistique Michael Rider, lors de la Fashion Week de Paris à l’automne 2026. Le défilé mixte comptait 71 passages, sous une paillote installée dans la cour d’un musée. Satin raide, noir et bleu minuit, rouge superposé et chaussures plates dominent. |
Moins de deux ans après son arrivée chez CELINE, Michael Rider n’a plus à prouver qu’il sait habiller les hommes. Pour ce printemps 2027, le défi était de taille : comment rendre désirable un vêtement qui donne l’impression d’avoir été enfilé à la hâte ?
Il faisait beau ce jour-là . Un soleil franc, presque irréel pour un début d’automne à Paris. Pour présenter sa collection printemps 2027 de CELINE, Michael Rider avait fait monter une immense paillote dans la cour arborée d’un musée. Les invités s’entassaient sur des bancs étroits, épaule contre épaule, avec des feuilles au-dessus de la tête. Il n’y avait pas de décor démesuré ni de mise en scène appuyée. En pleine Fashion Week, où chaque maison rivalise de scénographies spectaculaires, ce dépouillement tenait presque de la déclaration. Avant même la première silhouette, on comprenait l’intention.















L’Américain dirige la maison depuis bientôt deux ans. Il a déjà acquis une influence que certains créateurs mettent dix ans à obtenir, sans jamais y parvenir. Vous avez acheté un pull rouge ces derniers mois ? Vous avez troqué vos grosses baskets contre des chaussures plates et souples ? Inutile de chercher plus loin. Ce rouge, il l’avait imposé dès son premier défilé masculin. Cette saison, il pousse encore le rouge, en plusieurs nuances superposées sur une même tenue. Il ne s’en excuse pas, il en fait sa signature. Le tour de force est là : le rouge, longtemps réservé chez l’homme à l’accessoire ou à la pièce « osée », devient chez lui une couleur de base, presque un neutre. Quant aux chaussures plates, le mouvement avait commencé avec le retour des baskets basses à semelle fine ; Rider l’a prolongé jusqu’au chausson et au soulier souple, et l’a rendu définitivement chic.
Soixante et onze passages, pour elles comme pour eux. La question qui vient à l’esprit en regardant défiler les garçons est simple : lequel de ces types aimeriez-vous être demain matin ?
Les hommes de Rider semblent sortir de chez eux en vitesse. L’un a laissé une jambe de pantalon coincée dans sa chaussure. Un autre traîne des épaules de lendemain de fête, comme s’il rentrait d’Ibiza au lever du jour. Les baskets sont volontairement éraflées. Les manteaux de cuir restent pourtant impeccables, d’une coupe très propre, et les T-shirts tombent juste. Les pantalons chino, proposés indifféremment aux deux sexes, ont cette décontraction qui sent l’usage plutôt que la vitrine. Tout le paradoxe de la collection tient dans ce contraste : le désordre n’est jamais dans la coupe, mais dans la façon de porter. C’est ce qui la rend imitable.
Les pantalons ballon en soie à cordon sont de retour. Ils avaient fait chavirer les amateurs lors du défilé homme de juin dernier. Rider les décline désormais en imprimé patchwork. Plus loin, un sarouel argenté vient égayer une silhouette qui aurait pu paraître trop sage. C’est sa méthode. Une pièce sérieuse, puis un détail qui la déstabilise juste assez pour la rendre vivante.
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La collection doit beaucoup à ses matières. Rider a choisi des tissus à l’aspect satiné, souvent raides, presque craquants sous les doigts. Le noir domine, avec beaucoup de bleu minuit. L’ensemble dégage une allure soignée, un peu habillée, sans jamais basculer dans la tenue de soirée. Il y a toujours quelque chose qui ramène le vêtement à la rue. Ce satin de jour, raide plutôt que fluide, est sans doute la tendance la plus transposable de la saison : il donne de la tenue à un pantalon large ou à une chemise sans jamais évoquer le costume.
Les détails réclament de l’attention. Sur une ou deux vestes de tailleur, une fine chaînette s’accroche au bouton central en guise de ceinture. Au dos d’une veste en tissu léger comme du papier, la fente arrière garde un pli marqué, laissé exprès. Aux pieds, des chaussons en daim enveloppants se ferment par deux boucles latérales. Une ceinture mince comme un lacet vient serrer un manteau ample. Ce sont des détails minuscules. Elles retiennent pourtant le regard plus longtemps que n’importe quel effet de podium.
Que faire de l’héritage CELINE quand on arrive de New York ? La question est d’autant plus piquante que Rider n’est pas vraiment un étranger dans la maison : avant de partir pour New York, il a passé une dizaine d’années dans le studio de Phoebe Philo, dont il était le directeur du design. Rider a dû composer avec plusieurs passés à la fois. Il y a le chic parisien historique de la maison. Il y a les années Phoebe Philo et la période Hedi Slimane, deux styles radicalement différents. Il y a enfin son propre bagage, celui du sportswear américain, nourri par ses années chez Polo Ralph Lauren. Le contraste avec son prédécesseur immédiat est d’ailleurs frappant : là où Slimane avait imposé une silhouette étroite et rock chez CELINE, Rider desserre tout, de la jambe du pantalon à l’épaule du manteau.
Il ne choisit pas entre ces influences, il les laisse coexister. La collection oscille entre austérité et minimalisme d’un côté, et veine plus bohème de l’autre. Elle ne s’installe dans aucun des deux camps. Je trouve que c’est précisément ce qui la rend si difficile à résumer et si agréable à regarder.
Interrogé en coulisses sur ce côté défait, presque improvisé, de ses tenues, le créateur a parlé de tension. Selon lui, CELINE reste une maison exigeante et structurée où l’on vient chercher de vrais vêtements, pas des expériences. Ce qui l’intéresse, ce sont les habits portés sans calcul, enfilés par des gens qui ne réfléchissent pas trop devant le miroir. Il dit lui-même ne jamais préparer ses tenues. Il avance à l’instinct avec son équipe en observant ce que portent les gens autour d’eux. Il ne sort pas de planche d’inspiration et ne cite aucun artiste pour se donner du crédit. Dans une industrie qui adore justifier chaque collection par une référence savante, cette posture a quelque chose de rafraîchissant et de stratégique : elle place le vêtement, et non le discours, au centre.
Rider ne commente pas beaucoup ses collections, à l’inverse de ses prédécesseurs. Il préfère laisser chacun y voir ce qu’il veut. Un indice traînait toutefois sur les sièges. Il avait posé sur toutes les places un badge rédigé à la manière d’un slogan électoral.
La phrase venait de Dorian Corey, figure de la scène drag new-yorkaise, filmée en 1990 dans le documentaire Paris is burning. Dans cette séquence, on la voit se maquiller lourdement les yeux en parlant de vieillir, d’ambition et de ce qu’on laisse derrière soi. Elle dit en substance qu’il faut féliciter celui qui vise très haut, même si la flèche ne retombe nulle part. Rider a trouvé que ces mots résonnaient avec l’époque. Ce choix n’a rien d’anodin pour un défilé construit sur l’imperfection assumée : c’est l’intention qui compte, pas le résultat lisse.
Pour l’homme, la leçon de ce printemps tient en peu de choses. Un beau manteau de cuir, un chino bien coupé, du satin noir et une paire de chaussures plates. Ajoutez un défaut volontaire, une basket abîmée ou un pli mal placé. Vous n’aurez pas besoin d’une garde-robe Céline pour adopter cette tendance, d’autant que les pièces phares de la maison se chiffrent en milliers d’euros et n’arriveront en boutique qu’au début de l’année 2027. D’ici là , les pièces de base de votre placard suffisent largement à en capter l’esprit. Rider a déjà changé la façon dont beaucoup d’hommes s’habillent, bien au-delà de ceux qui peuvent s’offrir ses vêtements. Il a visé haut cette saison, et il a eu raison : sa flèche n’a pas fini de retomber dans nos vestiaires.



