La succession Giorgio Armani s’organise autour d’un partenariat inédit avec LVMH, L’Oréal et EssilorLuxottica

Le groupe italien refuse de disparaître au sein d'un grand conglomérat et préfère une gouvernance partagée où chaque actionnaire minoritaire surveille les ambitions des autres.

Par
Duc Tran
Duc TRAN
Éditeur en chef
Après s'être formé en langues (anglais et vietnamien) et en économie internationale, Duc TRAN pivote vers le journalisme, porté par sa passion pour l'écriture. C'est une...
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© Photo : BalkansCat (Depositphotos)

Depuis le décès de Giorgio Armani, le 4 septembre 2025, on attendait de voir comment l’une des dernières grandes maisons de couture indépendantes d’Italie allait gérer sa propre transmission. La réponse commence à se dessiner et elle surprend autant par son élégance comptable que par sa logique industrielle. Selon des informations publiées par le quotidien italien La Repubblica et relayées par Reuters le 10 mai 2026, le groupe Giorgio Armani étudierait la possibilité de répartir sa participation obligatoire de 15 % de façon égale entre trois géants français et franco-italiens : LVMH, L’Oréal et EssilorLuxottica. Chacun d’entre eux recevrait une part de 5 %.

Ce n’est pas un hasard si ces trois noms reviennent. Giorgio Armani les avait en effet désignés comme acquéreurs privilégiés dans son testament, aux côtés d’un éventuel candidat « de même envergure » opérant dans le secteur du luxe et de la mode. Ce que l’on apprend aujourd’hui, c’est que plutôt que d’organiser une compétition entre eux, avec un seul vainqueur et deux perdants, la maison envisagerait de les associer tous les trois dès le départ, maintenant ainsi leur intérêt collectif dans la phase initiale du processus de cession.

Giuseppe Marsocci pilote une transition sous haute surveillance

La succession d’Armani ne se fait pas à l’improviste. Depuis octobre 2025, c’est Giuseppe Marsocci qui tient les rênes du groupe en tant que directeur général. Cet homme discret, originaire du Piémont et âgé de 61 ans, connaît la maison de l’intérieur depuis vingt-trois ans. Il était directeur général adjoint et directeur commercial mondial depuis 2019, directement rattaché à Giorgio Armani en personne. Sa nomination, proposée à l’unanimité par la fondation Armani, a été approuvée par le conseil d’administration dès la mi-octobre 2025.

Aujourd’hui, Marsocci prépare un plan stratégique sur cinq ans qui devra être présenté aux investisseurs potentiels avant le lancement officiel du processus de cession. Deux conseillers extérieurs devraient prochainement être mandatés pour superviser l’opération. L’objectif est clair : montrer que le groupe sait où il va avant d’ouvrir la porte. Fin avril 2026, il confiait au quotidien économique Il Sole 24 Ore qu’il n’avait pas encore rencontré d’acheteurs potentiels, tout en soulignant que l’intérêt pour la marque restait très soutenu.

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Le testament Armani encadre chaque étape de la transmission

Le testament de Giorgio Armani, rendu public peu après son décès et examiné par Bloomberg et Reuters, est d’une précision remarquable. Il prévoit deux étapes distinctes. La première est la cession d’une participation initiale de 15 % dans un délai de douze à dix-huit mois suivant le décès du fondateur, soit au plus tard au printemps 2027. La deuxième : la cession d’une tranche supplémentaire de 30 à 54,9 % dans un délai de trois à cinq ans. Si aucun acquéreur ne se manifeste dans ces conditions, une introduction en bourse reste envisageable.

Le contrôle du groupe ne sera pas dissous dans l’opération. La Fondation Giorgio Armani et Pantaleo Dell’Orco, partenaire de longue date et responsable de la division homme, conservent conjointement 70 % des droits de vote. Ce verrou garantit que les valeurs fondatrices de la maison ne seront pas sacrifiées sur l’autel des intérêts financiers d’un acquéreur extérieur.

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LVMH, L’Oréal et EssilorLuxottica avancent avec des stratégies différentes

Les trois candidats ne partent pas avec le même niveau d’enthousiasme. EssilorLuxottica a été le plus explicite : dès la fin de l’année 2025, le leader mondial de la lunetterie avait publiquement indiqué sa disponibilité à acquérir une participation comprise entre 5 % et 10 %, sans chercher à jouer un rôle actif au sein du groupe ni à siéger à son conseil d’administration. Une posture d’investisseur stratégique plutôt que d’opérateur. De son côté, le directeur financier de L’Oréal a confirmé que le groupe envisagerait « sans aucun doute » une prise de participation, rappelant l’histoire commune des deux entités. LVMH, pour sa part, a préféré ne pas commenter publiquement.

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Armani aborde sa succession avec une situation financière solide

La maison n’est pas en difficulté, loin de là. Elle a réalisé un chiffre d’affaires de 2,19 milliards d’euros pour l’exercice 2025. Ce résultat est en retrait de 2,8 % à taux de change constants, un léger recul qui reflète le ralentissement général du marché du luxe observé cette année-là. En revanche, le résultat opérationnel a progressé de 2 % grâce à une gestion rigoureuse des coûts. Le groupe aborde donc cette phase de transition en bonne santé financière, ce qui renforce sa capacité à négocier depuis une position de force.

Ce calendrier serré, de douze à dix-huit mois pour conclure la première cession, pousse Marsocci à avancer rapidement, mais sans précipitation apparente. La formule des trois parts égales à 5 % n’est pas encore actée. Il s’agit d’une piste, d’une option sur la table, pas d’un accord signé. Elle témoigne toutefois de la philosophie qui guide cette transition : préserver l’équilibre, ne pas brusquer et éviter de transformer une transmission en guerre ouverte entre concurrents.

Armani cherche à préserver son indépendance dans un luxe dominé par les conglomérats

Ce qui frappe dans le cas d’Armani, c’est cette volonté obstinée de rester maître chez soi jusqu’au bout, et même au-delà. Alors que presque toutes les grandes maisons italiennes ont rejoint les portefeuilles des conglomérats mondiaux, Armani est resté indépendant pendant des décennies. Giorgio Armani n’a jamais voulu vendre de son vivant. Il a simplement décidé de choisir lui-même ses successeurs financiers plutôt que de laisser le marché trancher.

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Cette résistance à la logique de la fusion totale transparaît dans chaque ligne du testament : la fondation conserve le contrôle des droits de vote, les acquéreurs potentiels sont triés sur le volet et la marque ne doit pas être absorbée sans conditions. En choisissant LVMH, L’Oréal et EssilorLuxottica, Armani a voulu des partenaires solides, mais pas des prédateurs.

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