F.P. Journe s’envole, Berneron rêve déjà de lui succéder

F.P. Journe domine les enchères horlogères avec des records vertigineux. Dans son sillage, Sylvain Berneron attire les collectionneurs et pose une question fascinante sur la prochaine génération d'indépendants.

Par
Vincent Mechet
Pigiste spécialisé en horlogerie, Vincent Méchet décrypte l’univers des montres avec précision et passion. Entre savoir-faire traditionnel et innovations, il met en lumière aussi bien les...
15 Minutes de lecture
Chronomètre Furtif de F.P. Journe - © Photo : F.P. Journe
Le prix moyen d’une montre F.P. Journe aux enchères est passé de 161 100 dollars en 2020 à 791 400 dollars en 2026, selon la plateforme Subdial, citée par Bloomberg le 19 octobre 2026. Le record de la marque, 13,92 millions de dollars, date du 14 juin 2026 chez Phillips, à New York. Subdial cite Berneron comme possible successeur.

Ces chiffres ont été publiés le 19 octobre par Bloomberg, puis repris le lendemain par Fashion Network. Ils proviennent de Subdial, une plateforme londonienne d’achat et de revente de montres. En 2020, une F.P. Journe se vendait en moyenne 161 100 dollars aux enchères. Cette année, la moyenne grimpe à 791 400 dollars. Presque cinq fois plus. Si vous suivez les prix de F.P. Journe ou si vous envisagez d’acquérir une montre de collection comme un investissement, cette courbe mérite qu’on s’y arrête.

Avec prudence, toutefois. Subdial ne précise ni la période exacte retenue pour 2026, ni le nombre de lots pris en compte. Or, une moyenne d’adjudication dépend énormément de ce qui passe sous le marteau. Deux ou trois pièces historiques suffisent à la faire bondir. Il faut aussi garder à l’esprit que Subdial vit de la revente : une plateforme qui publie des courbes en hausse et qui désigne la prochaine marque à suivre a tout intérêt à ce qu’on y croie. Mieux vaut donc lire ces données comme le reflet d’une tendance de fond que comme une cote ligne à ligne.

📌 Repères clés
⌚ Le prix moyen d’une F.P. Journe aux enchères est passé de 161 100 dollars en 2020 à 791 400 dollars en 2026, selon Subdial.
🔨 Un Chronomètre à Résonance « Souscription, No. 007 » a été adjugé 13 922 000 dollars chez Phillips New York le 14 juin 2026, record pour un horloger indépendant.
🏭 F.P. Journe produit environ mille montres par an et Chanel détient 20 % de la maison depuis 2018.
📈 Les ventes de montres indépendantes sur le second marché ont bondi de 89 % au premier semestre 2026, selon EveryWatch.
💎 La première Berneron Mirage vendue aux enchères a été adjugée 241 300 francs suisses chez Phillips en septembre 2025, pour un prix catalogue de 55 000 francs hors taxes.
F.P. Journe s'envole, Berneron rêve déjà de lui succéder
Chronomètre à Résonance “Souscription, No. 007” estimé à 1 million de dollars, vendu aux enchères chez Phillips pour 13 922 000 $ – © Photo : Phillips

F.P. Journe signe un record à 13,9 millions chez Phillips

La tendance a justement trouvé son point culminant à New York. Le 14 juin 2026, chez Phillips, un Chronomètre à Résonance « Souscription, No. 007 » a été adjugé 13 922 000 dollars. La Résonance est le modèle à double balancier qui a fait la réputation de Journe, et les pièces « Souscription » comptent parmi les toutes premières de la maison (nous y reviendrons plus bas). Estimation de départ : plus d’un million. Les enchères ont duré neuf minutes. C’est un record mondial pour la marque et pour un horloger indépendant, selon Phillips. Il efface celui détenu depuis décembre 2025 par la FFC prototype de Francis Ford Coppola, adjugée 10,75 millions de dollars dans la même salle new-yorkaise. Aux États-Unis, la Rolex Daytona ayant appartenu à Paul Newman, vendue 17,8 millions de dollars à New York en 2017, reste en tête.

Le même jour, dix-sept montres F.P. Journe ont totalisé près de 29,2 millions de dollars. Un Tourbillon Souverain Anniversaire « Hong Kong », premier d’une série de cinq, a dépassé les 4,3 millions de dollars.

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Ce résultat n’est pas tombé du ciel. En novembre 2024 déjà, un Tourbillon Souverain de la toute première génération avait atteint 7,32 millions de francs suisses (environ 8,3 millions de dollars) chez Phillips à Genève. À l’époque, c’était le prix le plus élevé jamais payé pour une montre d’un horloger indépendant encore en vie.

Et la suite est déjà annoncée. En décembre, Phillips proposera un Tourbillon Souverain de deuxième génération, l’un des seize exemplaires produits, ainsi que l’unique Résonance « Pré-Souscription » en or rose. Les deux lots sont estimés entre 600 000 et 1,2 million de dollars. Des estimations prudentes, si l’on en croit la tendance récente.

F.P. Journe cultive sa rareté en produisant mille montres par an

François-Paul Journe, horloger né à Marseille et installé à Genève, a présenté sa première collection en 1999. La maison ne publie pas ses comptes. Selon un rapport de Morgan Stanley et LuxeConsult, son chiffre d’affaires annuel s’élèverait à environ 105 millions de francs suisses. Sa production tourne autour de mille montres par an. C’est peu. Très peu, comparé aux grandes manufactures de l’horlogerie suisse.

La rareté ne suffit pourtant pas à expliquer l’engouement. Alexander Nussbacher, responsable des données chez Subdial, parle d’une marque devenue « l’emblème » des indépendants. Selon lui, Journe a trouvé un équilibre délicat : elle est assez rare pour faire rêver, mais reste suffisamment disponible pour que les amateurs puissent encore en acheter une. Les montres ne sont pas introuvables. Les montres ne sont pas introuvables. Elles sont simplement difficiles à obtenir au prix boutique. La maison ne publie pas de tarifs, mais sa porte d’entrée mécanique, la Chronomètre Bleu, est généralement estimée à environ 37 000 dollars, soit 36 000 francs suisses. Lancée en 2009 à moins de 20 000 dollars, elle se revend aujourd’hui au moins le double sur le marché secondaire.

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S’ajoute un facteur moins mesurable : la visibilité. Mark Zuckerberg porte régulièrement des F.P. Journe, dont une FFC, cette pièce imaginée avec Francis Ford Coppola dans laquelle une main mécanique indique l’heure avec ses doigts. Il l’a portée face à Joe Rogan en janvier 2025. Selon Swisswatches Magazine, c’est aussi lui qui aurait emporté le Tourbillon adjugé 7,32 millions de francs suisses chez Phillips en 2024. Ce genre d’apparition n’a rien d’anodin pour une marque qui ne fait presque pas de publicité.

Enfin, les collectionneurs connaissent les détails qui font grimper les enchères. Les premières pièces, équipées de mouvements en laiton avant le passage à l’or rose, sont les plus recherchées. Les séries « Souscription », financées à l’origine par les premiers clients pour lancer la marque, sont devenues de véritables reliques.

F.P. Journe s'envole, Berneron rêve déjà de lui succéder
Chronomètre à Résonance “Souscription, No. 007” estimé à 1 million de dollars, vendu aux enchères chez Phillips pour 13 922 000 $ – © Photo : Phillips

Le marché secondaire progresse, sans garantir les plus-values

Le marché de la montre d’occasion se porte mieux. L’indice Bloomberg Subdial, qui suit les cinquante références les plus échangées en valeur, affiche cette année ses meilleures progressions depuis 2022. Selon EveryWatch, les ventes de montres indépendantes sur le second marché ont bondi de 89 % au premier semestre. Journe mène le mouvement, suivi notamment par Rexhep Rexhepi et Richard Mille. Précision utile : ce chiffre de 89 % vient d’EveryWatch, et non de Subdial, contrairement à ce que laissent parfois entendre certaines reprises.

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Faut-il pour autant parler de placement sûr ? Non. Le marché de la montre reste étroit et peu liquide. Revendre vite et bien n’est pas garanti. Il a déjà montré qu’il pouvait corriger brutalement. Après la bulle de 2021, de nombreuses références sportives des grandes maisons ont perdu une part importante de leur valeur. Selon les observateurs cités par le site Hairspring, F.P. Journe n’aurait cédé qu’environ 20 % à cette période. Une bonne résistance, mais pas une immunité.

Il faut aussi rappeler une évidence. Les records concernent une poignée de pièces historiques. Une F.P. Journe récente, achetée aujourd’hui sur le marché secondaire, ne suivra pas forcément la même trajectoire. Les gains passés ne garantissent rien.

La maison, elle, change d’échelle. Chanel en détient 20 % depuis 2018 et, début octobre, un consortium mené par Montres Journe SA, avec Chanel et Pierre Jacques, a signé un accord pour racheter 95 % d’Ebel au groupe Movado, pour 66,5 millions de dollars. Dans le lot figure même la Villa Turque, une maison signée Le Corbusier à La Chaux-de-Fonds. Pierre Jacques, ancien dirigeant de De Bethune, doit prendre la direction de la marque une fois la vente finalisée, attendue dans les prochains mois. Comment les collectionneurs percevront-ils cette diversification ? Certains y verront un signe de solidité. D’autres craindront une dilution de l’image de la marque.

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Berneron Mirage a atteint 241 300 francs aux enchères

C’est là que la question de la relève se pose. Si F.P. Journe est devenu trop cher pour beaucoup d’amateurs, vers qui se tourner ? Alexander Nussbacher avance un nom : Berneron. Selon lui, la marque « vit un moment particulier » et pourrait atteindre une envergure comparable.

Sylvain Berneron n’est pas un inconnu. Après avoir travaillé dans l’automobile chez BMW et Porsche, puis chez IWC, il a occupé le poste de directeur produit chez Breitling. Il fonde sa marque en 2022. Son premier modèle, la Mirage, est dévoilé en 2024. Ce modèle se distingue par un boîtier asymétrique en or massif, une couronne en forme de goutte étirée et des aiguilles inversées, l’aiguille des heures passant à l’extérieur. Le calibre 233 à remontage manuel, développé avec Le Cercle des Horlogers, ne mesure que 2,33 mm d’épaisseur et offre 72 heures de réserve de marche, soit trois jours d’autonomie sans remontage. La pièce a reçu le prix de l’Audace au Grand Prix d’Horlogerie de Genève 2024.

Le modèle était proposé à 55 000 francs suisses hors taxes, avec une production annoncée d’environ vingt-quatre pièces par an. Les premières années d’allocation, c’est-à-dire les pièces que la marque attribue elle-même à ses clients, sont parties très vite.

Le vrai test a eu lieu en septembre 2025. Phillips présentait alors la toute première Mirage mise en vente publique, une version « Prussian Blue » en or blanc estimée entre 40 000 et 80 000 francs. Elle a été adjugée 241 300 francs. Plus de quatre fois son prix catalogue !

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Un seul résultat ne fait pas une cote. Mais il montre que les acheteurs sont prêts à payer cher pour soutenir un indépendant prometteur dès ses débuts. C’est exactement ce qu’avaient fait les premiers souscripteurs de F.P. Journe à la fin des années 1990.

F.P. Journe s'envole, Berneron rêve déjà de lui succéder
Quantième Annuel black de Berneron – © Photo : Berneron

Berneron et F.P. Journe : deux générations d’indépendants

Les profils qui intéressent ces acheteurs se ressemblent. Une production confidentielle. Une signature esthétique immédiatement reconnaissable. Un fondateur visible qui incarne sa marque. Des mouvements maison ou développés sur mesure. Rexhep Rexhepi avec Akrivia coche déjà toutes ces cases, et ses prix sur le second marché l’attestent.

Berneron y ajoute une particularité : un design très tranché, loin des codes classiques. C’est un pari. Les montres au style marqué peuvent séduire une génération entière ou mal vieillir. F.P. Journe, lui, s’est imposé sur la durée grâce à la technique autant qu’au style.

Une différence de taille demeure toutefois entre les deux. Journe a eu vingt-cinq ans pour bâtir sa réputation, montre après montre, avant que le marché ne s’emballe. Berneron, lui, voit sa cote progresser dès ses premières pièces. Pour un collectionneur, c’est une aubaine. Pour la marque, c’est aussi une pression considérable.

Si vous envisagez d’acheter l’une de ces montres, gardez une règle simple en tête : achetez d’abord celle qui vous plaît au poignet. La plus-value éventuelle viendra ensuite, ou pas. Les premiers clients de François-Paul Journe n’imaginaient pas les millions de Phillips. Ils croyaient simplement en un horloger.

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