Paramount face à une action en justice intentée par des abonnés contre le rachat de Warner Bros. Discovery

Alors que David Ellison dessine le futur de Paramount, une plainte fédérale déposée par des spectateurs vient bousculer le projet de rachat de Warner Bros Discovery.

Par
Olivier Delavande
Fils d’un père français et d’une mère vietnamienne, Olivier Delavande a baigné dans une double culture qui a façonné sa curiosité et son ouverture d’esprit dès...
9 Minutes de lecture
© Photo : rokas91 (Depositphotos)

Paramount n’a pas fini d’entendre parler de ce dossier. Alors que le studio centenaire vient de boucler, à l’été 2025, sa fusion avec Skydance Media sous la houlette de David Ellison, une nouvelle bataille juridique s’ouvre, cette fois depuis les rangs mêmes de ses abonnés. Une action en justice a été déposée devant un tribunal fédéral californien par des abonnés de Paramount, ciblant le projet de rachat de Warner Bros. Discovery pour la somme colossale de 110 milliards de dollars. Le dossier sent la poudre.

Un rachat à 110 milliards qui fracture l’industrie

Pour comprendre la situation actuelle, il faut revenir quelques mois en arrière. Fin février 2026, Netflix jette l’éponge et renonce à surenchérir sur Warner Bros. Discovery. Paramount Skydance saisit l’occasion et remporte la mise. Les actionnaires de Warner Bros. Les actionnaires de Warner Bros. Discovery ont massivement voté pour valider l’accord lors d’une assemblée générale extraordinaire en avril 2026, malgré une opposition organisée autour des questions d’emploi et de pluralité éditoriale. Le montant de la transaction donne le vertige : 110 milliards de dollars, dette comprise, pour une opération qui fusionnerait deux des studios les plus emblématiques de l’histoire du cinéma américain.

David Ellison, fils du milliardaire de la tech Larry Ellison et nouveau patron de Paramount depuis la finalisation de la fusion avec Skydance en août 2025, ne cache pas ses ambitions. Il promet de sortir au minimum 30 films par an en salles, avec des fenêtres d’exclusivité théâtrale d’au moins 45 jours. Pour beaucoup, la Silicon Valley qui rachète Hollywood, c’est à peu près le résumé de cette manœuvre.

Des abonnés qui saisissent la justice pour défendre la concurrence

Puis vient la contre-attaque. Des abonnés de Paramount déposent une plainte auprès d’un tribunal fédéral californien, estimant que cette opération violerait les lois antitrust américaines en réduisant substantiellement la concurrence dans le streaming, l’information télévisée et la distribution en salles. L’avocat Joseph Alioto, qui représente les plaignants, ne mâche pas ses mots. Selon la plainte, « la transaction proposée ne se contenterait pas de combiner deux studios ; elle augmenterait la concentration des quatre premiers acteurs d’environ 10,2 points de pourcentage et éliminerait Paramount en tant que concurrent indépendant ». C’est précis. Presque chirurgical.

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Concrètement, ce que redoutent les abonnés, c’est un scénario dans lequel la puissance combinée des deux groupes permettrait d’augmenter les prix, de réduire le nombre de titres disponibles, de limiter la variété des genres et des budgets, et d’imposer des conditions moins favorables aux consommateurs. La plainte souligne également le risque d’une perte d’indépendance éditoriale au sein des rédactions des deux groupes, une préoccupation loin d’être anodine, sachant que l’entité fusionnée deviendrait le deuxième acteur de l’information aux États-Unis, derrière Comcast.

Une pression réglementaire qui s’intensifie aux États-Unis et en Europe

Paramount a répondu sobrement : la plainte est « sans fondement ». Le groupe ajoute que « la combinaison de Paramount et WBD créera un concurrent plus fort, bien positionné pour défendre les talents créatifs et le choix des consommateurs ». Une formule lisse, presque attendue. Mais le contexte réglementaire est bien plus agité.

Le département de la Justice américain a envoyé des assignations à comparaître dans le cadre de son enquête sur les pratiques anticoncurrentielles, visant à évaluer l’impact de l’accord sur la production des studios, les droits sur les contenus et la concurrence entre plateformes. Omeed Assefi, procureur général adjoint par intérim chargé de la division antitrust, a été très clair : Paramount ne bénéficiera « absolument pas » d’une procédure d’approbation accélérée pour des raisons politiques. La Commission européenne consulte des tiers. Le Royaume-Uni a ouvert une enquête sur la concurrence. Le Canada s’est également manifesté. Le bureau du procureur général de Californie, Rob Bonta, avait prévenu dès février : « L’affaire Paramount/Warner Bros. n’est pas conclue. Ces deux géants d’Hollywood n’ont pas encore franchi le cap de l’examen réglementaire — le département de la Justice de Californie a ouvert une enquête, et nous avons l’intention d’être rigoureux dans notre examen. »

Une opposition élargie qui dépasse les acteurs traditionnels du secteur

Ce qui est le plus intéressant dans l’action en justice intentée par les abonnés, c’est l’élargissement du front d’opposition. Jusqu’à présent, les obstacles attendus provenaient des régulateurs, des syndicats – les Teamsters ont publiquement qualifié la fusion de « menace directe » pour l’emploi – et des milieux professionnels. Plus de 1 000 cinéastes, documentaristes et créateurs ont signé une lettre ouverte appelant à bloquer l’accord. Mais voir les abonnés, c’est-à-dire les spectateurs qui paient leur abonnement chaque mois, se constituer en plaignants, c’est une autre dimension. Celle du consommateur ordinaire qui estime avoir son mot à dire sur la recomposition du paysage audiovisuel.

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Selon la plainte, la plateforme résultant du rapprochement serait la troisième plus grande en termes de revenus, avec 17,9 milliards de dollars issus du streaming, et la deuxième par le nombre d’abonnés, si l’on ne tient pas compte des doublons. La concentration est bien réelle. La menace pour la concurrence est bien réelle, du moins aux yeux des plaignants.

Skydance au cœur des critiques sur la stratégie de consolidation

La plainte ne vise pas seulement le rapprochement entre Paramount et Warner. Elle réclame également le démantèlement de l’acquisition de Paramount par Skydance, finalisée en août 2025. Elle remet ainsi en question la légitimité de la stratégie de croissance du groupe, fondée sur l’absorption plutôt que sur l’innovation. Par la voix de leur avocat, les abonnés résument la philosophie de Skydance en des termes sévères : « Refuser de concurrencer en construisant de meilleurs produits, en investissant, en innovant ou en gagnant des clients par la rivalité sur les mérites, mais plutôt poursuivre une stratégie d’échelle par la consolidation qui élimine les rivaux indépendants et affaiblit les contraintes concurrentielles qui protègent les consommateurs. »

C’est une vision du monde. Ce n’est pas seulement une procédure juridique.

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Une industrie du divertissement confrontée à ses limites structurelles

Ce procès s’inscrit dans un mouvement de fond. Depuis 2010, l’industrie du divertissement a en effet été remodelée par une série de fusions : Disney-21st Century Fox, Discovery-WarnerMedia, puis Skydance-Paramount. À chaque fois, les partisans ont invoqué la nécessité de la concurrence face aux géants technologiques que sont Netflix, Amazon et Apple. David Ellison lui-même a vendu son projet en se basant sur cet argument. Or, l’histoire montre que la consolidation profite généralement davantage aux actionnaires qu’aux spectateurs.

La question posée par cette action en justice intentée par des abonnés est, au fond, très simple : qui décide de l’avenir du cinéma américain ? Les financiers ou le public ? Pour l’instant, le dossier est entre les mains des juges. Et des régulateurs. Et du département de la Justice. Et de la Commission européenne. Ce n’est pas une fusion. C’est un véritable parcours du combattant.

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