L’exposition « Matisse, 1941-1954 », ouverte au Grand Palais depuis le 24 mars 2026, est l’une des plus attendues de la saison parisienne. Coproduite par le Centre Pompidou et le Grand Palais, elle rassemble plus de 300 œuvres pour éclairer la dernière période de création d’un peintre qui, loin d’être en déclin, n’a jamais autant inventé.

Matisse face à la maladie et à la guerre choisit de créer
Tout commence à Lyon, en 1941. Matisse, alors âgé de 71 ans, subit une grave opération des intestins. Les médecins ne lui donnent guère de chances. Il s’en tire pourtant et ce passage au bord de la mort transforme profondément sa façon de travailler et d’exister. « Avant, j’ai vécu la ceinture bouclée », confie-t-il. De retour à Nice, affaibli, il ne peut d’abord que dessiner. Ce retour au geste minimal le libère plutôt que de le contraindre. Il appelle lui-même ces années sa « seconde vie », une période qu’il entend remplir jusqu’à la dernière heure.
La guerre est partout. Le IIIe Reich l’a rangé parmi les artistes dégénérés. Ses proches fuient ou résistent. Sa fille, Marguerite, sera torturée et déportée. Sa femme, Amélie, passera six mois à la prison de Fresnes. Matisse, lui, s’acharne. Il illustre Les Fleurs du mal de Baudelaire, reçoit le poète Louis Aragon dans sa chambre de l’hôtel Regina à Nice et continue de peindre. « La seule réponse au néant se trouve peut-être dans le fait de décorer l’horreur, de donner de la lumière », déclare-t-il. Cette conviction le portera jusqu’à la fin.

Une peinture transformée par la contrainte et la lumière
On a longtemps cru, à tort, que Matisse avait abandonné la peinture à cette période pour se consacrer uniquement à ses papiers découpés. L’exposition du Grand Palais corrige cette idée reçue avec vigueur. Sa Nature morte au magnolia (1941), peinte en trois mois, entre septembre et décembre, révèle une maîtrise intacte. Un fond de rouge cadmium unifie la composition et des objets simples y prennent une présence presque sacrée. Matisse avait confié y avoir mis « un maximum de [sa] puissance ». Le tableau est précédé de soixante-dix dessins préparatoires, autant de variations autour de la même composition, qui témoignent d’une rigueur intacte.
Ses Intérieurs de Vence, peints entre 1946 et 1948, poussent encore plus loin cette radicalité. La perspective y est abolie. La couleur ne représente plus l’espace, elle le crée. « La peinture devient un champ ouvert, traversé par la lumière et la couleur », résume Claudine Grammont, cheffe du cabinet d’art graphique du Centre Pompidou et commissaire de l’exposition. Dans son Grand Intérieur rouge (1948), deux rectangles de ciel font basculer la lecture de l’espace. On ne sait plus où s’arrête le mur et où commence le jardin.
| 📌 Repères clés |
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| 🎨 Plus de 300 œuvres réunies au Grand Palais 🏥 1941 marque un tournant après une opération majeure ✂️ Les papiers découpés deviennent un médium central dès 1943 🟥 La couleur ne représente plus mais construit l’espace 🕊️ La chapelle de Vence est conçue comme une œuvre totale 🌍 Des œuvres majeures prêtées exceptionnellement depuis l’international 📍 Exposition visible à Paris jusqu’au 26 juillet 2026 |
Les papiers découpés inventent un langage autonome
C’est dans ce contexte qu’émerge la technique qui définit aujourd’hui l’image populaire de Matisse : les papiers gouachés découpés. Le principe est simple en apparence. Il peint des feuilles de papier à la gouache, puis y taille des formes à même la couleur avec des ciseaux. « Au lieu de dessiner le contour et d’y installer la couleur, je dessine directement dans la couleur », explique-t-il. La forme naît de l’acte même de la découpe.
Matisse avait ébauché ce procédé dans les années 1930 pour réaliser des maquettes. Mais c’est à partir de 1943 qu’il en fait un médium autonome et souverain. La commissaire de l’exposition insiste sur un point souvent négligé : la gouache découpée est par nature mobile. Les formes sont épinglées au mur, mais pas fixées. Elles peuvent migrer d’une composition à une autre et être repositionnées selon l’humeur ou l’intuition du peintre. « Il est malin comme un singe, cette trouvaille est extraordinaire », s’exclame Picasso, un brin jaloux, en découvrant le travail de son ami.
L’album Jazz, finalisé en 1947 après quatre ans de travail à la demande de l’éditeur Tériade, marque le premier grand accomplissement de cette technique. Matisse y convoque les souvenirs du cirque, les plages de Tahiti qu’il a visitées en 1930 et les figures de l’Icare moderne. « Découper à vif dans la couleur me rappelle la taille directe des sculpteurs. Ce livre a été conçu dans cet esprit », écrit-il. Le titre n’a pas été choisi pour son iconographie, qui évoque plutôt le cirque et le voyage, mais pour le caractère improvisé et rythmé de la composition d’ensemble.
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Des formats monumentaux qui redéfinissent l’espace pictural
À partir de 1950, Matisse travaille à une échelle nouvelle. Les gouaches découpées envahissent les murs de son appartement du Regina. Elles ne tiennent plus dans un cadre ; elles deviennent l’espace lui-même. La série des Nus bleus (1952), déclinée en une quinzaine de variations autour du corps féminin, illustre cette ambition monumentale. Son assistante, Lydia Delectorskaya, témoigne : « Chacun, un jour différent, d’un trait, d’un seul coup de ciseaux, en dix minutes, quinze au plus. » Cette apparente facilité est en réalité le fruit de décennies de travail.
Quatre grandes compositions de 1953, La Gerbe, Les Acanthes, L’Escargot et Mémoire d’Océanie, sont réunies pour la première fois au Grand Palais. Provenant de collections internationales éparpillées, leur regroupement constitue un événement en soi. Matisse les considère comme la synthèse de tout ce qu’il a tenté depuis soixante ans. « Mais les gouaches découpées ne remplacent pas la peinture ; au contraire, elles dialoguent avec elle, l’enrichissent, la déplacent », précise Claudine Grammont.

La chapelle de Vence incarne l’aboutissement d’une vie d’artiste
Le sommet de cette dernière période reste la chapelle du Rosaire de Vence, consacrée en juin 1951 après trois ans de travail acharné. L’idée en revient à Monique Bourgeois, ancienne infirmière de Matisse pendant la guerre, entrée dans les ordres sous le nom de sœur Jacques-Marie. Matisse conçoit tout – les vitraux, les céramiques murales, les chasubles, jusqu’au mobilier liturgique – en travaillant à l’échelle 1, directement sur les murs de son atelier du Regina. Il finance lui-même une grande partie du chantier.
La chapelle lui prendra trois ans. Il a alors près de 80 ans. « Quand j’entre dans la chapelle, je sens que c’est moi tout entier qui suis là – enfin, tout ce que j’ai de meilleur », déclare-t-il. Le Grand Palais ne reconstitue pas la chapelle dans son intégralité – cela nécessiterait une exposition en soi, note la commissaire -, mais présente les maquettes essentielles des vitraux, les études pour saint Dominique ainsi que six maquettes de chasubles en papier découpé.

Une exposition qui revalorise une période longtemps sous-estimée
Ce que réussit l’exposition du Grand Palais, c’est avant tout de démontrer que cette dernière période n’est pas un épilogue. « C’est une étape absolument centrale de son œuvre, qui est encore mal comprise », explique Claudine Grammont dans le dossier pédagogique de l’exposition. « Elle est souvent réduite, dans l’imaginaire collectif, aux seules gouaches découpées, comme si celles-ci constituaient une sorte d’épilogue décoratif, alors qu’il s’agit au contraire d’un moment de synthèse, de radicalité et d’invention formelle exceptionnelle. »
Le vitrail Nuit de Noël, l’une des toutes dernières œuvres du peintre, voyage exceptionnellement depuis New York pour rejoindre Paris. Les Acrobates (1952), jamais encore exposés en France, font leur première apparition publique sur le territoire. Matisse achève la maquette de son dernier vitrail le 1er novembre 1954. Il s’éteint deux jours plus tard, à Nice, entouré de Lydia Delectorskaya et de sa fille, Marguerite. « J’espère qu’aussi vieux que nous vivrons, nous mourrons jeunes », avait-il souhaité quatre ans plus tôt. Rarement un vœu aura été si bien exaucé.

Exposition « Matisse. 1941-1954 »
Grand Palais, 17, avenue du Général-Eisenhower, Paris 8e



