À Milan, Hoor Al-Qasimi a présenté des vêtements dont les coutures sont déplacées, les fils laissés à l’air libre, et au moins un manteau de tailleur entièrement à l’envers. Pas par négligence, mais par conviction. Par conviction. La collection QASIMI printemps 2027, baptisée Undercurrent, pose une question que la mode se pose rarement : que se passe-t-il avant que le vêtement soit fini ?

QASIMI n’est pas une marque ordinaire. Fondée à Londres en 2015 par Khalid Al-Qasimi, décédé en 2019, elle est depuis dirigée par sa sœur, Hoor, qui en est la directrice artistique. Elle cumule également les fonctions de présidente et directrice de la Sharjah Art Foundation ainsi que de présidente de The Africa Institute. Elle a également été nommée directrice artistique de la Biennale de Sydney 2026. Cette double appartenance au monde de l’art et à celui de la mode se ressent dans chaque collection. Chez QASIMI les deux mondes ne se côtoient pas, ils s’imbriquent.
Pour le printemps 2027, Hoor Al-Qasimi a choisi de s’inspirer de l’œuvre de Hassan Sharif. Pionnier de l’art conceptuel aux Émirats arabes unis, né en 1951 et décédé en 2016, il a consacré sa vie à des formes d’expression radicalement plurielles (dessins, performances, peintures, installations) et a profondément reconfiguré le paysage artistique de son pays. Ses œuvres sont conservées dans les plus grandes collections publiques mondiales, du Centre Pompidou à la Tate Modern, en passant par le Guggenheim de New York et celui d’Abu Dhabi.

Hoor Al-Qasimi connaît bien son travail. C’est elle qui a organisé la grande rétrospective Hassan Sharif : I Am The Single Work Artist en 2017-2018, une exposition qui a ensuite voyagé à Berlin, en Suède et en France. Ce qu’elle retient de Sharif, ce n’est pas une esthétique, mais une méthode. Son travail reposait sur la répétition d’actions manuelles (nouer, tisser, relier, plier) pour transformer des matériaux ordinaires en formes denses, chargées de sens accumulé. Il guettait l’épuisement et l’ennui pour laisser apparaître des imperfections dans sa production, qu’il laissait volontairement visibles, comme autant de traces d’une présence humaine.
C’est ce principe que l’on retrouve dans Undercurrent, transposé dans le domaine de la mode. Les plis profonds des chemises et des pantalons larges ne sont pas des effets décoratifs : ils enregistrent le geste du tailleur. Des ceintures en crochet sont ornées de longues mèches de fil qui oscillent sur les hanches. Des cardigans à mailles ouvertes, des polos aux cols décentrés, des teintures manuelles qui tachent le sergé en laissant les marques du traitement visible. Rien n’est dissimulé. Tout ce qui, d’ordinaire, disparaît dans la doublure ou sous le repassage, est ici maintenu en surface, exposé comme une preuve du travail accompli.
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Cette collection marque le premier volet d’une exploration sur deux saisons inspirée par Sharif et les principes qui sous-tendent sa pratique. Un représentant de la succession de l’artiste a salué cet hommage comme une façon de prolonger les conversations autour de son œuvre dans de nouveaux contextes.
La palette reste dans l’univers familier de QASIMI : brun, moka et camel pour les tons chauds, auxquels s’ajoutent du vert agave tranchant, de l’olive, du rose aube et du blanc. Des teintes qui n’ont pas besoin d’insister pour exister. Une sobriété qui laisse toute la place aux matières et aux constructions.

Ce qui rend la démarche singulière, c’est son refus de la citation directe. QASIMI ne reproduit aucune œuvre précise de Sharif ; la collection suit les principes de sa pratique plutôt que ses formes : la répétition comme structure, l’accumulation comme effet de couche et le geste comme forme à part entière. C’est une traduction, pas une illustration. Et c’est précisément là que réside sa pertinence.
Hoor Al-Qasimi travaille dans l’ombre de son frère tout en construisant sa propre voix. Depuis dix ans, sous sa direction créative, QASIMI honore l’héritage de Khalid Al-Qasimi, le fondateur disparu de la marque. Cette saison, elle ajoute une dimension supplémentaire en interrogeant la question de ce que signifie travailler en l’absence de quelqu’un plutôt qu’à ses côtés, une question qui vaut autant pour Sharif que pour Khalid.

























