Sous les voûtes du Palais de Tokyo, il a posé les termes d’un rendez-vous singulier. La maison coréenne avant-gardiste Songzio, fondée en 1993 par son père, Song Zio, a présenté sa collection printemps 2027 dans les sous-sols de cette institution parisienne, avec une force tranquille qui mérite qu’on s’y arrête. Le point de départ ? Une couleur. Un vert précis, entre kaki et sauge, que le directeur artistique dit avoir imaginé sur un jeune soldat intrépide venu du passé pour alerter sur un avenir inquiétant. Ce n’est pas une métaphore anodine. Chez Songzio, le vêtement n’est jamais neutre.

À cette teinte inaugurale s’ajoutent des notes de citron, de baie et d’encre qui viennent illuminer la base habituelle de la maison : ce noir et blanc avant-gardiste auquel Jay Song insuffle désormais quelque chose de plus ambigu, de plus chargé.
Ce qui frappe d’abord dans ce défilé, c’est la coexistence de deux états contraires : la protection et la vulnérabilité. Des panneaux coupés dans le biais, des jupes asymétriquement drapées et des pantalons superposés dialoguent avec des plis moulant le corps, des fronts de vestes qui se chevauchent et un tailoring inspiré du hanbok, le costume traditionnel coréen. Le tout sans jamais chercher à impressionner pour impressionner.

Fondée à Séoul avant de s’installer à Paris, la maison présente ses collections à la Fashion Week parisienne depuis 2006. Reconnue pour son approche artistique qui conjugue recherche conceptuelle, volumes architecturaux et expérimentation textile, la maison puise dans les arts visuels et la philosophie orientale tout en intégrant les codes du tailoring occidental.
Jay Song, né à Séoul et ayant grandi à Paris, a repris la direction artistique et exécutive de la maison en 2017, après avoir étudié les mathématiques et l’histoire de l’art à l’université Columbia de New York. Cette double appartenance, entre Orient et Occident, entre rigueur intellectuelle et intuition créative, se lit dans chaque silhouette du printemps 2027.

La référence au hanbok n’est pas un simple geste décoratif. Le git, ce col amovible issu du costume traditionnel coréen, est réinterprété dans un langage contemporain. Les vestes se referment par des jeux de superpositions et les volumes dans le dos introduisent une distorsion maîtrisée dans laquelle l’imperfection devient intention. Jay Song l’a formulé lui-même : « Nous jouons beaucoup sur le contraste des matières. Certains looks paraissent très structurés, mais nous cherchons à les adoucir par une impression de fluidité ou de poésie, avec des tissus naturels et des drapés asymétriques. »
Depuis ses débuts, Songzio crée une allure unique, à la croisée de la forme et de la fonction, de la symétrie et de l’asymétrie, de la perfection et de l’imperfection. Le printemps 2027 ne fait pas exception. Il l’approfondit.
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Les matières retenues pour cette saison témoignent de la même exigence : soie habotai naturelle, laine-lin, coton-lin et organza côtoient des surfaces métalliques, des tweeds aux accents punk, des vinyles irisés et des cuirs volontairement froissés, presque comme du papier. Les bords effilochés à la main, les coutures altérées et les ourlets déconstruits donnent aux pièces l’apparence d’une mémoire physique, comme si elles avaient déjà vécu quelque chose.
Ce défilé a également valeur de déclaration sur un autre plan. La collection printemps 2027 envoie un message ambitieux sur la place grandissante du vêtement féminin chez Songzio, qui représentait environ la moitié des pièces présentées sur le podium cette saison.

Le directeur artistique l’assume sans détour : « En tant que marque avant-gardiste, nous avons toujours plus de succès avec les femmes. Elles sont plus aventureuses dans ce qu’elles portent, elles jouent davantage avec les silhouettes. Notre force réside dans la coupe, dans la transformation du corps. Avec les femmes, nous avons une plus grande liberté. »
Ce n’est pas un positionnement opportuniste. Depuis 2024, la maison développe et renforce sa ligne féminine, avec Choi Hee-Jin comme première ambassadrice. Cette expansion s’inscrit dans une stratégie internationale plus large. La femme Songzio n’est pas une version édulcorée de l’homme Songzio ; elle en est le prolongement naturel, l’autre versant d’une même obsession pour la silhouette.

Le fait de présenter la collection au sous-sol du Palais de Tokyo n’est pas anodin. La session Mode Masculine Printemps/Été 2027 s’est déroulée au Palais de Tokyo du 24 au 28 juin 2026, dans un calendrier chargé où chaque maison cherche à imposer sa tonalité propre. Songzio a choisi l’enfouissement plutôt que l’ostentation. Les sous-sols de l’institution confèrent au défilé une qualité hors du temps, presque souterraine, cohérente avec ce soldat imaginaire qui traverse les siècles pour surgir parmi nous.
Jay Song compose lui-même la musique de ses défilés, en collaboration étroite avec des musiciens, dès les premières phases de conception. La musique et la collection s’inspirent mutuellement. Ce n’est pas un détail : chez Songzio, tout est conçu comme un ensemble, un geste artistique total.

La maison a joué un rôle fondateur dans l’émergence de la mode contemporaine coréenne et a contribué à la reconnaissance internationale des designers sud-coréens dès les années 1990. Trente ans plus tard, sa légitimité ne se discute plus. Elle la porte dans la coupe.
Ce printemps 2027, Songzio ne cherche pas à tout prix à séduire. La collection impose une présence sculpturale, une rigueur teintée de lyrisme et une palette chromatique qui s’éveille progressivement du noir profond aux touches de sauge, de citron et de baie. C’est le fruit d’un travail de longue haleine mené par quelqu’un qui a grandi littéralement dans les coulisses des défilés, entre des parents créateurs, une atmosphère de fabrique artisanale et une fascination pour les contraires.
Le jeune soldat du passé que Jay Song imaginait au départ de cette collection, courageux et porteur d’un avertissement, ressemble finalement beaucoup à Songzio lui-même : une maison qui avance à contre-courant, avec méthode, et qui a beaucoup à dire.









