Il y a des adresses qui ne s’effacent pas. La rue Cambon pour Chanel, l’avenue Montaigne pour Dior. Et pour KENZO, la place des Victoires. C’est là, au numéro 3 de cette placette circulaire du 1er arrondissement de Paris, que Kenzo Takada a planté son drapeau en 1976, transformant trois mille mètres carrés en boutique, ateliers, showrooms et bureaux. Cinquante ans plus tard, la maison est de retour sur cette place emblématique avec La Fête de KENZO, une semaine entière mêlant showroom printemps-été 2027, pop-up store, café, boutique inspirée des konbini japonais et fleuriste. Du 22 au 28 juin 2026, pendant la Fashion Week masculine de Paris, la collection printemps 2027 de KENZO a été dévoilée ici même, là où tout a commencé.
Revenir sur la place des Victoires n’est pas un geste nostalgique. C’est une déclaration.

Nigo, directeur artistique de la maison depuis 2021, sait exactement ce qu’il fait lorsqu’il convoque l’histoire. Pour ce printemps 2027, il a fouillé dans les archives avec une précision presque archéologique, sans pour autant tomber dans la reconstitution fidèle. Sportswear, tailleur, vêtements de travail et détails romantiques cohabitent dans le même vestiaire. C’est cet équilibre qui rend la collection difficile à résumer en une seule phrase. Elle est multiple. Elle est Kenzo.
Dans les années 1970, autour de la place des Victoires, les merceries foisonnaient. Kenzo Takada les arpentait, y achetait des rubans par dizaines – imprimés, colorés, de toutes les textures – qu’il cousait directement sur ses vêtements. Cette technique, qui est devenue incontournable dans ses créations, est réinventée cette saison par Nigo, qui l’utilise pour une robe, mais aussi pour des vestes cintrées au style officier. Pour le printemps 2027, Kenzo a de nouveau collaboré avec le spécialiste historique Julien Faure pour créer des rayures grosgrain preppy qui se présentent sous la forme de nœuds de ceinture, de garnitures, de panneaux et de bandes verticales. On les retrouve sur un long manteau rayé noir, jaune et bleu orné d’un écusson gothique K, sur un caban marine serré par un nœud surdimensionné, ou encore sur des cols de cardigan noués de rubans fins. Ces fils relient la collection à son territoire d’origine et à l’histoire personnelle de Takada.
Le ruban est ici bien plus qu’un simple détail décoratif. C’est une généalogie cousue dans le tissu.

Les références Ivy League confèrent à la collection un rythme graphique affirmé. Blousons universitaires, rugby, rubans collégiaux et insignes de la maison traversent les silhouettes. Mais Nigo ne livre pas un cours magistral sur le style préppy américain. Il l’adapte à sa propre logique, celle d’un homme qui a grandi entre Tokyo et New York, entre le hip-hop des années 1990 et la mode streetwear, avant de reprendre une maison parisienne fondée par un Japonais épris de liberté vestimentaire. Le jaune, le bleu nuit et le vert structurent une collection de manteaux, de teddys, de pulls et de polos, sans oublier une étonnante robe polo à volants jaune et bleu.
Très inspiré par le vestiaire universitaire, le directeur artistique associe ici un pull rayé à un long manteau droit et à un jean brut, le tout accessoirisé d’une paire de derbies blanches et d’un collier fin, en référence une fois encore aux rubans. Le résultat est à la fois chic et décontracté.
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Il y a dans cette collection une poésie discrète qui lui confère de la profondeur. Elle s’inspire d’un poème de Kenzo Takada lui-même, traduit du japonais et imprimé sur un haut à franges orné d’une illustration du XIXe siècle représentant la place des Victoires. Le texte dit en substance que le monde est peuplé d’arbres verts, si nombreux qu’on en oublie qu’il peut aussi exister des arbres roses. Le motif bonsaï provient de ce poème et apparaît sous forme d’imprimés et de broderies. Nigo l’utilise comme symbole d’individualité. On le retrouve sur une veste workwear, un short de charpentier, un sweat-shirt ou une chemise Henley : partout, un seul arbre se détache en rose sakura parmi les verts. C’est un détail. Mais c’est le genre de détail qui en dit long sur une vision.
Deux partenariats ponctuent la collection et méritent qu’on s’y attarde. KENZO collabore avec Converse pour proposer de nouvelles versions de la Chuck 70 et de la Jack Purcell Low Top, intégrant des codes universitaires, des imprimés floraux et le motif bonsaï. Nigo présente également sa première collaboration avec Paraboot, revisitant le soulier Michael avec des détails métalliques d’inspiration workwear et un lettrage universitaire. Paraboot, marque française fondée à Romans-sur-Isère en 1908, entretenait déjà des liens historiques avec Kenzo Takada lui-même. Il ne s’agit donc pas d’une collaboration opportuniste. C’est une conversation entre deux histoires qui se connaissent déjà.

Ce qui frappe dans la façon dont KENZO a orchestré cette Fashion Week, c’est son refus du repli sur soi. Plutôt que de se cantonner à un défilé sur invitation, la maison a ouvert la place des Victoires à tous. Du 22 au 28 juin, la place accueille un café proposant du matcha, des cafés et des desserts glacés kakigori, grâce à une collaboration avec le studio culinaire We Are Ona, un fleuriste imaginé avec Debeaulieu et un Kenzo Market inspiré des konbini japonais. L’invitation d’Alain Leray pour la soirée d’ouverture de 1976 a été ressortie des archives. On la retrouve sur les emballages, dans les communications et même dans la collection. Cinquante ans plus tard, l’image est toujours aussi forte.
Si ce moment survit aujourd’hui grâce aux témoignages et aux légendes qui entourent les festivités de l’époque, KENZO conserve surtout dans ses archives une sublime illustration d’Alain Leray dont les couleurs et les personnages stylisés inspirent à Nigo une série de silhouettes modernes.























