Il était 9 heures du matin et Paris brûlait déjà. Pour échapper à la canicule qui s’abattait sur la capitale, Dior avait décalé son défilé de 14 h 30 à 9 heures, dans les salons et les jardins du musée Nissim de Camondo. Réveil précipité pour les invités. Nuit courte pour ceux qui avaient tenu jusqu’à l’after Saint Laurent, où Madonna avait chanté après minuit. Mais voilà, même avancé de plusieurs heures, le défilé Dior Men printemps 2027 n’a rien perdu de son énergie nocturne, presque clubbing.
C’est peut-être là tout le génie de Jonathan Anderson. Il parvient à faire en sorte que l’heure n’ait aucune importance.

Les invités, munis d’éventails distribués à l’entrée, ont pu admirer des silhouettes en costumes à carreaux, transparents ou fluides, accompagnés de cravates volontairement mal nouées et de chemises ouvertes. Un aristocrate qui rentre de soirée. Ou qui en repart. On ne sait plus. Et c’est exactement ce que cherche Anderson.
Il y a un an, lors de ses débuts chez Dior Homme, il avait posé une esthétique : celle de l’« aristocrate débraillé ». Cette saison, il l’assouplit, l’affine et la rend plus accessible. Les constructions volumineuses et les vestes Bar rapetissées de la première collection ont disparu. À leur place, quelque chose de moins démonstratif, de plus porté. Anderson décrit son processus comme du « sampling et du remixage pour donner un sens nouveau à ce qui est connu » — une méthode directement inspirée du musicien Fred Again, recruté pour signer la bande-son du défilé.

Résultat : une broderie du XIXe siècle rencontre du denim délavé ; un vêtement est sorti de son contexte d’origine pour en habiter un autre. La veste de smoking se prolonge en franges. Le peignoir devient manteau. Le pyjama en coton prend des allures de costume de travail. On retrouvait déjà ces propositions dans la collection croisière femme présentée à Los Angeles le mois dernier — Anderson travaille le vestiaire masculin et féminin comme une relation de « frère et sœur », selon ses propres termes.
Parmi les pièces structurantes de la collection, le costume Bobby. Inspiré d’une veste vintage signée Marc Bohan qu’il a achetée pour lui-même, il se décline en soie chiffon presque transparente, en imprimé pied-de-poule ou à fines rayures, mais aussi en laines classiques pour le soir. C’est l’ossature de la collection. Ce sur quoi tout le reste s’appuie.
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Il reste une contradiction que le créateur assume volontiers. Les vêtements pensés pour le printemps-été 2027 seront disponibles en boutique dès la fin décembre, ce qui explique la présence de grosses mailles et de parkas robustes, dont une en daim chocolat, dans une collection par ailleurs très solaire. « Le calendrier n’a aucun sens », a-t-il déclaré après le défilé. C’est une manière élégante de poser une question que toute l’industrie esquive.
Anderson avait découvert le musée Nissim de Camondo en 2021, lors d’une exposition de l’artiste britannique Edmund de Waal. Il a été fasciné par son histoire, celle de Moïse de Camondo, banquier passionné d’arts décoratifs du XVIII^e siècle, et par son rapport à Dior. En effet, Christian Dior aimait le XVIIIe siècle d’une passion presque compulsive. « Je pense que M. Dior et Moïse de Camondo se ressemblaient — tous deux s’intéressaient autant à la réinvention qu’à la préservation », explique Anderson.
Le musée est actuellement en travaux. Il dit aimer « cette nature légèrement inachevée » du lieu et la façon dont elle entre en résonance avec la collection — « il y a quelque chose dans le fait de trouver la beauté dans l’imparfait ». Une déclaration d’intention, pas seulement une note de programme.
Il est des créateurs qui construisent des looks totémiques, des images iconiques reproductibles à l’infini. Anderson n’en fait pas partie, ou du moins résiste à cette tentation. Il a déclaré après le défilé ne pas croire à l’« image totémique ». Ce qu’il cherche, c’est autre chose : un vestiaire qui puisse appartenir à plusieurs hommes en même temps. Le père et le fils. Le client historique et celui qu’il faut séduire.
Sa vision pour Dior Homme printemps 2027 affirme une masculinité plus délicate. Il revendique une connexion entre le masculin et le féminin, traduite par des silhouettes aériennes, des transparences et des attitudes nonchalantes. Les codes historiques de la maison sont bien présents : le tailoring, la rigueur, la référence au XVIIIe siècle, mais ils sont tordus, réinterprétés, rendus presque méconnaissables. C’est là que réside le travail.

Mick Jagger était présent. Louis Garrel aussi. Jimin, ambassadeur de la maison, et l’actrice Nadia Méliti, récompensée à Cannes l’an dernier, étaient également présents. On leur avait offert des serviettes fraîches et des fraises à leur arrivée. Des parasols d’un autre temps trônaient dans le jardin.
Cette image est assez juste : un défilé sur la masculinité contemporaine, présenté à l’aube dans une demeure bourgeoise du XIXe siècle, sous un soleil d’apocalypse, avec Fred Again en bande-son et Mick Jagger au premier rang. Anderson lui-même a résumé sa collection en cinq mots : « Formalité. Éton. Faire la fête. Sortir. S’habiller. » C’est à la fois un programme et une devinette. Et pour l’instant, il semble qu’on soit encore en train d’en décoder les règles, ce qui est précisément ce qu’il voulait.
























