Un arbitre sort une pièce de sa poche. Deux capitaines se regardent, tendus, presque gênés d’en être réduits à ce hasard après cent vingt minutes de course et de sueur. Ce petit rituel, on l’oublie trop souvent, pèse pourtant lourd dans le sort d’une Coupe du monde. Car les tirs au but, longtemps considérés comme une simple loterie, révèlent depuis quelques années une tendance qui intrigue statisticiens et sélectionneurs. Tirer en premier ne serait plus l’avantage que l’on croyait.
Le hasard commence à ressembler à une règle
Pendant des décennies, l’idée dominante se résumait à une phrase : ouvrir le score met une pression immédiate sur l’adversaire, qui se retrouve à devoir suivre plutôt que dicter le rythme. Le raisonnement paraissait solide. Il l’était sans doute, jusqu’à ce que les chiffres racontent une autre histoire.
Depuis la Coupe du monde 2026, quatre séances de tirs au but ont eu lieu en huitièmes de finale. La première a opposé l’Allemagne au Paraguay et s’est conclue 3-4 après une prolongation à 1-1. La deuxième a vu les Pays-Bas céder face au Maroc, 2-3, après un nouveau match nul à 1-1. La troisième a vu l’Égypte l’emporter face à l’Australie, 4-2 aux tirs au but, après un match nul 1-1. La quatrième a récompensé la Suisse contre la Colombie, grâce à une réalisation décisive de Ruben Vargas. Quatre séances, quatre victoires pour l’équipe qui tirait en second. Le hasard, à ce stade, commence à ressembler à une règle.
Tirs au but
Coupe du Monde FIFA 2026 (après les 8es de finale)
| Match | Vainqueur | Score | Tour suivant |
|---|---|---|---|
| 1Allemagne vs Paraguay | PAR | 4-3 | Quarts de finale |
| 2Pays-Bas vs Maroc | MAR | 3-2 | Quarts de finale |
| 3Australie vs Égypte | EGY | 4-2 | Quarts de finale |
| 4Suisse vs Colombie | SUI | 4-3 | Quarts de finale |
Sur quinze séances, treize verdicts identiques
Élargissons le regard. Sur les quinze dernières séances de tirs au but disputées en Coupe du monde, l’équipe tirant en second s’est imposée treize fois, soit 86,7 % des cas. Les deux seules exceptions remontent à la Coupe du monde 2022, lorsque le Maroc a éliminé l’Espagne en huitièmes de finale et que la Croatie a battu le Brésil en quarts de finale, dans les deux cas en tirant en premier. Un symbole pour les Lions de l’Atlas, qui découvriront pourtant à leurs dépens, quatre ans plus tard, face aux Pays-Bas, que cette martingale ne fonctionne pas éternellement.
Faut-il pour autant parler de loi universelle ? Rien n’est moins sûr. Avant 2026, l’histoire de la Coupe du monde comptait 35 séances de tirs au but, dont 18 avaient été remportées par l’équipe tirant en second, soit 51,4 %, un ratio proche de la parité parfaite. Avec les quatre dernières séances, on grimpe à 22 victoires sur 39, soit 56,4 %. La courbe penche, mais ne bascule pas franchement.
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L’Euro et la Ligue des champions racontent une autre histoire
Direction l’Euro, référence obligée depuis la séance fondatrice de 1976 entre la Tchécoslovaquie et l’Allemagne de l’Ouest, au cours de laquelle Antonín Panenka avait osé sa fameuse pichenette. Sur les vingt-cinq séances disputées dans l’histoire de la compétition, l’équipe tirant en second l’a emporté douze fois, soit 48 %. Autant dire une différence négligeable, presque anecdotique.
Le tableau change quand on descend au niveau des clubs. La Ligue des champions, avec sa devancière, la Coupe d’Europe des clubs champions, a connu quarante-deux séances de tirs au but, dont seules seize ont été remportées par l’équipe tirant en second, soit 38,1 %. Ici, tirer le premier semble réellement payer, un cas rare où la tendance est clairement inversée. Il faut dire que la pression d’une finale continentale, jouée devant des dizaines de millions de téléspectateurs, est incomparable.
En Angleterre, la FA Cup et la League Cup offrent des échantillons bien plus vastes, car la prolongation n’est pas systématique dans la seconde. Les séries y sont nombreuses et les résultats plus équilibrés. Le message reste le même : sur le long terme, l’ordre de tir a peu d’influence face à la qualité des tireurs et au sang-froid du gardien adverse.
| Compétition | Séances de tirs au but | % de victoires en tirant 1er | % de victoires en tirant 2e |
|---|---|---|---|
| Coupe du Monde | 39 | 43,6% | 56,4% |
| Euro | 25 | 48,0% | 52,0% |
| Ligue des Champions / Coupe d’Europe | 42 | 61,9% | 38,1% |
| FA Cup (depuis 2013-14) | 75 | 42,7% | 57,3% |
| EFL Cup (depuis 2013-14) | 207 | 49,8% | 50,2% |
Un basculement psychologique, pas encore tactique
Comment expliquer alors ce basculement récent lors de la Coupe du monde ? Les spécialistes évoquent d’abord un biais de perception. Lorsqu’un tireur rate le premier penalty, l’équipe suivante sait qu’elle dispose d’une marge, ce qui change immédiatement la dynamique psychologique de la séance. Sur les quinze dernières séances mondiales, le tir d’ouverture a été manqué sept fois. Et à chaque fois, c’est l’équipe qui a tiré en second qui a fini par l’emporter.
Il existe peut-être aussi un effet d’autosuggestion. Si les joueurs savent, ou croient savoir, que la seconde position offre un léger avantage, cette conviction suffit parfois à apaiser la nervosité au moment de poser le ballon sur le point de penalty. Ce mécanisme n’a pas encore été prouvé scientifiquement, mais le football regorge de ces croyances qui finissent par produire leurs propres effets.
Un seul capitaine a osé tirer en second sur quatre séances
Curieusement, sur les quatre séances de tirs au but de cette Coupe du monde 2026, un seul capitaine a choisi de tirer en second après avoir gagné le pile ou face : celui de l’Égypte, face à l’Australie. Les trois autres ont préféré l’option classique, celle de frapper les premiers, sans doute portés par l’instinct plutôt que par la statistique. Aucun de ces trois-là n’a fini vainqueur. Un symbole de plus, presque ironique, dans une compétition qui semble prendre un malin plaisir à contredire les vieilles certitudes du football.
Une tendance à surveiller avant les prochaines échéances
Cette tendance mérite d’être observée de près, notamment à l’approche des grandes échéances continentales à venir, lors desquelles des sélections habituées aux tirs au but, comme le Maroc, pourraient être tentées d’adapter leur stratégie lors du tirage au sort. Toutefois, les données, isolées à un seul tournoi, ne suffisent jamais à établir une vérité définitive. La marge d’erreur est large et la prochaine Coupe du monde pourrait très bien inverser la tendance observée cette année.



