LEMAIRE referme son chapitre UNIQLO U après dix ans de vestiaire parfait

Ils ont transformé un tee-shirt basique en objet culte porté de Séoul à Berlin. Dix ans après avoir fondé UNIQLO U, Christophe Lemaire et Sarah-Linh Tran passent la main à un géant du prêt-à-porter qu'ils ont durablement transformé.

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Duc Tran
Duc TRAN
Éditeur en chef
Après s'être formé en langues (anglais et vietnamien) et en économie internationale, Duc TRAN pivote vers le journalisme, porté par sa passion pour l'écriture. C'est une...
13 Minutes de lecture
Le duo Christophe Lemaire et Sarah-Linh Tran de LEMAIRE - © Photo : UNIQLO
Christophe Lemaire et Sarah-Linh Tran quittent la direction créative d’UNIQLO U après dix ans de collaboration, débutée en 2015. La ligne génère environ un milliard de dollars de ventes annuelles, soit 5 % du chiffre d’affaires global de Fast Retailing. Leur dernière collection, célébrant les dix ans d’UNIQLO U, arrive en boutique le 11 septembre 2026. Fast Retailing conserve sa participation minoritaire dans LEMAIRE, prise en 2018.

Dix ans, un tee-shirt devenu culte et une ligne qui pèse aujourd’hui un milliard de dollars de ventes annuelles : Christophe Lemaire et Sarah-Linh Tran quittent la direction créative d’UNIQLO U. Cette nouvelle met fin à des mois de rumeurs. Elle marque surtout la fin d’une décennie durant laquelle deux designers parisiens ont appris à un géant japonais du prêt-à-porter à façonner un tee-shirt jusqu’à la perfection.

Lemaire et Sarah-Linh Tran annoncent leur départ après dix ans

Tout a commencé dans un espace clair du premier arrondissement, à deux pas de la nouvelle Fondation Cartier. C’est là, dans le centre de recherche et développement parisien d’UNIQLO U, que Christophe Lemaire et Sarah-Linh Tran ont reçu la presse mi-juillet, entourés de dix ans d’archives. Longs plateaux blancs, cloisons vitrées, bois blond : le décor ressemble à leurs vêtements, sobre et net. On y sent surtout le poids d’une décision mûrie depuis longtemps.

« Cela a été une décision très difficile à prendre. Cette collaboration a beaucoup compté pour nous et nous en sommes vraiment très fiers », confie Christophe Lemaire. « Mais nous avons décidé de passer la main. » La phrase tombe sans emphase. Elle a le mérite de la clarté, à l’image du travail du duo depuis 2016.

Sarah-Linh Tran complète avec cette lucidité qui les caractérise depuis le début : « La ligne a été pensée pour ne pas s’arrêter avec nous. Elle va continuer de vivre sa vie et d’agir comme un laboratoire. » UNIQLO U leur survivra donc. La marque l’a confirmé sans détour dans sa communication autour de la collection automne-hiver 2026 : leur coupe méticuleuse et leurs créations intemporelles resteront la colonne vertébrale du prochain chapitre.

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📌 Repères clés
👕 Christophe Lemaire et Sarah-Linh Tran quittent UNIQLO U après dix ans passés à construire l’identité créative de la ligne.
💰 UNIQLO U génère environ un milliard de dollars de ventes annuelles au détail, soit près de 5 % du chiffre d’affaires global d’UNIQLO.
📅 La dernière collection conçue par le duo arrivera en boutique le 11 septembre 2026 pour célébrer les dix ans d’UNIQLO U.
🧵 Le tee-shirt UNIQLO U est devenu l’un des best-sellers de la ligne grâce à un travail poussé sur le jersey, l’encolure, les proportions et la coupe.
👜 La maison LEMAIRE a dépassé 100 millions d’euros de ventes en 2024, une croissance qui conduit ses fondateurs à recentrer leur attention sur leur propre entreprise.

Le tee-shirt UNIQLO U transforme un basique en best-seller mondial

Revenons en 2015. Christophe Lemaire vient alors de quitter la direction artistique du prêt-à-porter féminin d’Hermès, où il a officié pendant quatre ans. Il se souvient très précisément de ce moment charnière : « Quand je suis parti, je me suis dit : « La seule chose qui m’intéresserait maintenant, c’est UNIQLO. Pas Zara, ni H&M, mais vraiment UNIQLO. Pour sa dimension de design pour tous. » Le vêtement doit être accessible au sens noble du terme, répondre à un besoin, accompagner, durer et se comprendre immédiatement.

Yukihiro Katsuta, directeur mondial de la recherche et du développement d’UNIQLO, le contacte alors pour imaginer une capsule ponctuelle. Le succès dépasse toutes les attentes. Les pièces se vendent en quelques heures. Des files d’attente se forment devant les boutiques asiatiques. Tadashi Yanai, le PDG de Fast Retailing, propose alors au duo d’aller plus loin en prenant la tête d’un centre de recherche conçu pour eux à Paris. La collaboration saisonnière devient une ligne au long cours. UNIQLO U vient de naître.

Leur première mission tient en un objet minuscule, mais redoutable d’exigence : le tee-shirt parfait. Jersey au poids précis, légèrement mercerisé, encolure ajustée au bord-côtes épais, coupe droite sans être cintrée. Rien n’est laissé au hasard, pas même la longueur d’une manche. Le modèle est devenu l’un des best-sellers de la ligne. On le retrouve aujourd’hui de Séoul à Berlin, de Londres à Shanghai. Le rappeur américain Tyler, The Creator l’a même porté sur scène, offrant à la marque une publicité inattendue – un raccourci qui illustre bien ce que la ligne a réussi à faire : transformer une pièce basique en objet culturel repéré au-delà du public de la mode.

LEMAIRE referme son chapitre UNIQLO U après dix ans de vestiaire parfait
Deux looks de la dernière collection UNIQLO U automne/hiver 2026 du duo LEMAIRE pour UNIQLO – © Photo : UNIQLO

Les méthodes du luxe s’installent dans le vestiaire accessible d’UNIQLO

Le duo a transposé chez un détaillant grand public les réflexes d’une maison haut de gamme. Travail sur toile, essayages successifs, étude minutieuse des volumes avant toute production. Christophe Lemaire se souvient de la manière dont l’équipe s’est constituée : « Quand on a constitué l’équipe de design, on a rencontré des profils issus de marques très prestigieuses. J’étais assez étonné qu’on les attire. Ils nous disaient : « On en a marre de dessiner des choses qui ne se vendent pas ». Pour un designer, c’est extrêmement gratifiant de voir ses produits portés. »

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Leur approche du design reposait sur une question simple, posée et reposée saison après saison : « Comment réinventer un archétype ? Qu’est-ce qui fait l’essence d’un trench, d’une pièce qui a été faite et refaite ? », demande Christophe Lemaire. « Il y a toujours une manière de réinterpréter les choses, c’est ça qui est excitant dans le design. Cela se joue parfois à peu de choses : une couleur, une légèreté, la brillance d’un tissu. » Rien de spectaculaire donc, mais une attention portée aux détails que personne ne remarque avant qu’ils ne fassent défaut.

Sarah-Linh Tran, elle, parle volontiers d’un besoin plus profond, presque philosophique. « Comment infuser du raffinement, une forme d’irrationnel, voire d’étrangeté, dans quelque chose de très simple ? C’est cette fusion idéale qui nous intéresse. Il y a de l’utopie dans un bon design. » Les deux créateurs avaient en tête les dix principes de Dieter Rams, figure du design industriel allemand, pour qui l’innovation et l’honnêteté priment sur l’esbroufe.

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La croissance de LEMAIRE pousse le duo à recentrer ses priorités

L’essor de LEMAIRE, leur griffe de luxe fondée en dehors d’UNIQLO, a fini par pousser le duo à faire un choix. L’entreprise a franchi la barre des 100 millions d’euros de ventes en 2024, contre 10 millions avant la pandémie, grâce à son expansion internationale et à l’engouement autour de ses sacs en forme de croissant. Sarah-Linh Tran l’explique sans détour : « En ce moment, nous réfléchissons beaucoup à la taille idéale de notre entreprise pour pouvoir continuer à faire les choses nous-mêmes. »

Christophe Lemaire renchérit, presque amusé par le paradoxe de leur situation actuelle : « Ce sont de bons problèmes. Nous avons connu des années de vaches maigres et de stress permanent, nous sommes donc contents que les choses se passent bien aujourd’hui. Mais cette croissance amène d’autres enjeux. Il faut rester très vigilant. On ne peut déléguer les choses que jusqu’à un certain point, c’est une marque très liée à notre vision. » Il ajoute même, non sans malice, qu’une forme de décroissance reste envisageable pour leur propre maison. En creux, c’est l’aveu que la véritable rupture ne se joue pas tant avec UNIQLO qu’avec l’idée même de croissance infinie, un sujet rarement assumé aussi frontalement dans le monde de la mode.

Le lien entre les deux entreprises ne se rompt pas complètement pour autant. Fast Retailing, la maison mère d’UNIQLO, avait pris en 2018 une participation minoritaire dans LEMAIRE. Cette participation, précise Le Monde, reste maintenue malgré le départ annoncé des designers.

UNIQLO U continuera sans Lemaire et Sarah-Linh Tran

La question qui agite désormais les observateurs du secteur tient en une phrase. UNIQLO U peut-il continuer à prospérer sans le couple créatif qui l’a porté pendant dix ans ? Depuis 2015, la ligne génère environ un milliard de dollars de ventes annuelles au détail, soit 5 % du chiffre d’affaires global d’Uniqlo. Un chiffre qui illustre l’ampleur de ce que Christophe Lemaire et Sarah-Linh Tran laissent derrière eux.

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L’enseigne japonaise n’en est pas à sa première collaboration créative. Jil Sander en 2009, Undercover en 2012, Theory en 2014 : UNIQLO savait déjà flirter avec le vestiaire pointu avant de rencontrer Christophe Lemaire. Depuis, elle a multiplié les partenariats durables avec Jonathan Anderson, aujourd’hui à la tête de Dior, le joueur de tennis Roger Federer et l’artiste KAWS. En 2024, elle a confié à Clare Waight Keller, qui a travaillé pour Givenchy et Chloé, la supervision créative de l’ensemble de la marque à travers la ligne UNIQLO C. Le départ de LEMAIRE s’inscrit donc dans une stratégie rodée : UNIQLO ne mise jamais sur un seul nom, mais empile les légitimités créatives pour ne dépendre d’aucune.

La dernière collection signée par le duo, celle qui célèbre les dix ans d’UNIQLO U, arrivera en boutique le 11 septembre 2026. Elle reste fidèle à ce qui a fait la réputation de la ligne : des volumes justes, une technicité discrète et cette forme d’évidence qui fait oublier tout le travail nécessaire pour l’obtenir. Une manière, aussi, de partir sur leurs propres termes plutôt que de s’effacer discrètement.

Cette collection anniversaire du 11 septembre reste la meilleure occasion de posséder une pièce signée LEMAIRE à moins de 50 euros, un accès au vestiaire du duo que leur propre marque, positionnée sur un tout autre segment de prix, ne permet plus depuis longtemps.

Christophe Lemaire résume, avec le recul de dix années de collaboration, ce qui a guidé chacun de leurs choix face à la pression constante du secteur. « Pendant ces années, beaucoup de consultants nous ont dit qu’il fallait faire de la publicité, prendre un community manager, multiplier les collections. On a dit non. Et on ne regrette rien. L’accélération de la mode est une maladie. » Une phrase qui résume à elle seule dix ans d’un pari tenu, et qui, à l’heure où la mode enchaîne les collections capsules et les directeurs artistiques comme on change de saison, sonne presque comme un manifeste à contre-courant.

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