KARTIK RESEARCH au Pitti Uomo 111, le fil indien retrouve Florence

Florence, janvier 2027. Dans les salles du Pitti Uomo, Kartik Kumra installe ses étoffes tissées à la main à Delhi, là où des marchands florentins négociaient déjà des tissus indiens il y a cinq siècles.

Par
Duc Tran
Duc TRAN
Éditeur en chef
Après s'être formé en langues (anglais et vietnamien) et en économie internationale, Duc TRAN pivote vers le journalisme, porté par sa passion pour l'écriture. C'est une...
13 Minutes de lecture
Le créateur indien Kartik Kumra, fondateur de la marque KARTIK RESEARCH - © Photo : Pitti Umoto
KARTIK RESEARCH est le Guest Designer du Pitti Uomo 111, organisé à Florence du 12 au 15 janvier 2027. Fondée en 2021 par Kartik Kumra, la marque indienne présentera un événement spécial le 13 janvier. Sa démarche associe tissage manuel, broderies artisanales et silhouettes contemporaines. Dunhill présentera sa collection le 14 janvier.

Florence en janvier. Le froid humide qui remonte de l’Arno, les files d’attente devant la Fortezza da Basso, les manteaux croisés qui se jaugent du coin de l’œil… Vous connaissez le décor, ou vous en avez vu mille photos. Cette fois pourtant, il servira une histoire bien plus ancienne que le street style : celle des étoffes indiennes que des marchands florentins faisaient voyager il y a cinq siècles et qui reviennent par la grande porte. Pour le Pitti Uomo 111, qui se tiendra du 12 au 15 janvier 2027, Pitti Immagine a désigné KARTIK RESEARCH comme Guest Designer de la saison. Le mercredi 13 janvier, Kartik Kumra, fondateur de la marque, présentera sa vision du vêtement lors d’un rendez-vous spécial imaginé pour Florence et nulle part ailleurs.

Je vous le dis franchement, la nouvelle m’a réjouie.

Le Pitti confie depuis longtemps ce rôle d’invité à des créateurs qui repoussent les limites. La liste est longue, prestigieuse et intimidante. Giorgio Armani y a présenté l’une de ses toutes premières collections en 1979, Yohji Yamamoto y a retracé trente ans de carrière en 2005, et les éditions récentes ont vu passer Raf Simons, Rick Owens, Virgil Abloh avec Off-White, Grace Wales Bonner, Martine Rose, SOSHIOTSUKI, Soshi Otsuki ou, en juin dernier, Simone Rocha. Y inscrire une marque indépendante née à New Delhi il y a cinq ans à peine, c’est un choix. Un vrai.

Le choix est d’autant plus lisible que Kartik Kumra ne sera pas seul à l’affiche. Dunhill, maison londonienne fondée en 1893 et propriété du groupe Richemont, a elle aussi été annoncée comme guest designer et défilera le lendemain, le 14 janvier. D’un côté, le classicisme tailleur britannique adossé à un géant du luxe. De l’autre, un atelier de Delhi qui compte ses heures de broderie. En deux soirées, le Pitti met en scène les deux définitions du luxe masculin qui se disputent aujourd’hui le vestiaire.

- Publicité -

Kartik Kumra a fondé sa marque en 2021, alors qu’il était encore étudiant à l’université de Pennsylvanie et n’avait guère plus de vingt ans. Son idée de départ tient en peu de mots : remettre de l’humain dans les vêtements. Concrètement, cela se traduit par des tissus produits sur des métiers à tisser manuels, comme le khadi, des teintures naturelles, des broderies entièrement faites à la main, des pièces où l’on devine encore les doigts de celui qui les a fabriquées. Rien de folklorique pourtant. Les coupes sont nettes. Les volumes sont actuels. Les couleurs, souvent franches, ne cherchent pas à imiter la couleur locale.

Le créateur s’inspire des sous-cultures indiennes. Il s’inspire de l’imagerie psychédélique des années 1960 et de l’art indo-moderniste des années 1980, puis se demande comment les savoir-faire traditionnels reflètent les mouvements culturels de son pays. Pour l’automne-hiver 2025, il s’est ainsi appuyé sur l’architecte Balkrishna Doshi et le peintre M. F. Husain, et a publié dans la foulée AMDAVAD, un livre photo d’une centaine de pages réalisé à Ahmedabad dans le bâtiment de l’ATMA, signé Le Corbusier. Pour répondre à ces questions, il travaille main dans la main avec des maîtres artisans et fait revivre des techniques oubliées qu’il présente ensuite à une clientèle internationale.

Une chemise brodée. Une veste en tissage main. Un pantalon à la toile légèrement irrégulière. Des vêtements simples à porter.

Mais longs à faire.

- Publicité -

Le parcours récent donne le vertige. En octobre 2025, Kartik Kumra entre dans la liste TIME100 Next, celle que le magazine américain consacre aux talents émergents. Le mois suivant, il intègre le BoF 500 et reçoit le FTA 2025 Guest Country Award pour l’Inde. Puis, en 2026, il figure parmi les demi-finalistes du Prix LVMH pour la deuxième fois, après une première sélection en 2023. Il est le seul créateur basé en Inde parmi les vingt noms retenus sur plus de 2 400 candidatures. Quatre distinctions en moins d’un an. Entre-temps, il a présenté sa collection automne-hiver 2026 lors de la semaine de la mode masculine à Paris et a dessiné la cravate que Zohran Mamdani portait pour son premier jour en tant que maire de New York. Le genre de détail qui fait sortir un nom du cercle des initiés.

La marque possède deux boutiques en propre, à New York et à Delhi. Elle est également disponible chez Mr Porter, Selfridges, Harrods, Lane Crawford, Biotop, Mohawk General Store, ainsi que dans les Dover Street Market de Londres, New York, Los Angeles, Ginza, Pékin et Paris. Pour les lecteurs parisiens, l’adresse est donc toute trouvée : le Dover Street Market du Marais, installé depuis 2024 dans l’hôtel de Coulanges, rue des Francs-Bourgeois. Et pour ceux qui souhaitent en savoir plus avant d’acheter, Kumra publie sur Substack de longs textes sur des techniques comme la broderie kantha, une porte d’entrée gratuite dans son univers.

Pas mal, pour une maison qui fait tout à la main.

- Publicité -

Francesca Tacconi, responsable des événements spéciaux chez Pitti Immagine, explique ce choix sans détour : « Notre invitation faite à KARTIK RESEARCH d’être notre invité spécial en janvier découle de notre intérêt pour son regard singulier sur la mode. Il adopte une approche instinctive qui considère l’artisanat comme une langue vivante et une source de perspectives nouvelles, bien loin de toute célébration nostalgique du passé. Des silhouettes d’une contemporanéité saisissante définissent une vision façonnée par le dialogue entre des savoirs ancestraux et une sensibilité moderne. Ici, l’artisanat apparaît comme une véritable forme de capital culturel. Les techniques et les textiles indiens entrent dans la conversation mondiale, dépassent le prisme de l’exotisme et affirment leur autorité intellectuelle et créative. »

Elle poursuit, et sa formule mérite qu’on s’y arrête : « De l’exotique à l’expert. Un changement de regard qui reconnaît le rôle actif du fait main dans la créativité de demain et qui exprime une nouvelle conception du luxe, ancrée dans la mémoire du geste de l’artisan et dans la beauté de l’imperfection. Nous avons hâte d’accueillir à Florence l’esprit revigorant de ses collections, avec leur remarquable capacité à transformer la tradition en pure poésie visuelle. »

Suivez toute l’actualité d’Essential Homme sur Google Actualités, sur notre chaîne WhatsApp, ou recevoir directement dans votre boîte mail avec Feeder.

De l’exotique à l’expert. Tout est là. Pendant des décennies, l’Occident a regardé le textile indien avec fascination et condescendance à la fois. Joli imprimé, petit prix, origine floue. La France a même poussé l’ambivalence jusqu’à l’interdiction : de 1686 à 1759, les « indiennes », ces cotonnades imprimées qui affolaient la clientèle du royaume, furent prohibées pour protéger les manufactures nationales. KARTIK RESEARCH renverse ce regard. Le fait main n’y sert pas d’argument de façade. Il fait la valeur du vêtement, son prix, mais aussi sa singularité. L’imperfection devient une signature.

- Publicité -

Le détail le plus intéressant vient de Kartik Kumra lui-même. Il commence par remercier ses hôtes avec une modestie qui sonne juste : « Je suis très reconnaissant envers l’équipe de Pitti Immagine pour cette opportunité. Quand on regarde les créateurs qui sont passés par le programme Guest Designer au fil des années, c’est une liste assez exceptionnelle, et certainement pas quelque chose que je considère comme acquis. »

Puis il dévoile le thème de sa présentation : « Pour nous, c’est l’occasion de continuer à construire comme nous l’avons toujours fait, tout en laissant le monde qui nous entoure pousser notre travail vers un territoire nouveau. Cette saison, je me suis intéressé à l’ancienne relation entre les textiles indiens et Florence, et à la manière dont l’étoffe indienne a voyagé grâce aux marchands florentins, jusqu’à faire partie du langage visuel et de l’aspiration que nous associons aujourd’hui à la ville. »

L’idée est belle. Florence a bâti une large part de sa fortune sur le commerce des étoffes. Ses marchands, rappelle Kumra, ont fait circuler des tissus venus d’Inde, et ces matières ont nourri le goût d’une cité qui allait façonner une certaine idée de l’élégance européenne. Toutefois, l’histoire mérite une nuance : la richesse florentine s’est d’abord construite sur la laine et la soie, portées par les puissantes corporations de l’Arte della Lana et de l’Arte della Seta. Mais les Florentins étaient présents partout où circulaient les marchandises. Dans les années 1580, Filippo Sassetti, un marchand florentin installé à Cochin sur la côte de Malabar, envoyait à ses correspondants des lettres restées célèbres sur l’Inde, ses produits et ses langues. Le fil que tire Kumra existe bel et bien.

« Il y a quelque chose de plaisant à revenir à cet échange, cette fois dans l’autre sens, » ajoute-t-il. « Présenter notre travail au Pitti Uomo est une opportunité incroyable pour une marque indépendante comme la nôtre. Nous sommes très enthousiastes, et un peu submergés, à l’idée d’emmener KARTIK RESEARCH à Florence. »

- Publicité -

Dans l’autre sens. Cette fois, c’est l’Inde qui vient montrer à Florence ce dont elle est capable. Sans complexe.

Le contenu exact de la présentation n’a pas été dévoilé. Pitti Immagine reste discret, et c’est de bonne guerre. Je sais pourtant ce que j’espère voir. Des matières qui respirent. Des broderies qu’on a envie de toucher du bout des doigts. Des silhouettes qu’un homme peut enfiler le lundi matin sans avoir l’air déguisé. Kartik Kumra a déjà prouvé qu’il en était capable.

Le vrai pari se joue ailleurs. Il lui faudra convaincre un public florentin exigeant qui a tout vu et lui rappeler que le luxe ne se résume pas à un logo cousu sur une poche. Le tout à la veille du défilé Dunhill, ce qui rendra la comparaison inévitable. Le luxe se mesure ici en heures de travail, en gestes répétés et en savoir transmis d’une génération d’artisans à l’autre.

Il y a quelques siècles, des marchands florentins achetaient des tissus indiens. Le 13 janvier, ce sont les tissus qui viendront à eux.

Avec un nom sur l’étiquette, cette fois.

Et c’est peut-être la meilleure nouvelle que le Pitti pouvait offrir au vestiaire masculin : en 2027, le luxe le plus désirable se reconnaît moins à son logo qu’aux mains qui l’ont fabriqué.

- Publicité -
ÉTIQUETTES :
Partager cet article