Le mouvement Memphis et Alessi n’ont pas seulement traversé la même décennie. Fondé le 11 décembre 1980 dans le salon milanais d’Ettore Sottsass, le groupe rassemble une poignée de jeunes designers (Martine Bedin, Michele De Lucchi, Aldo Cibic, Matteo Thun et Marco Zanini) qui partagent la conviction que le design italien s’est enlisé dans une uniformité sans saveur. Ce qui s’ensuit va durablement reconfigurer la façon dont on conçoit, produit, présente et pense les objets du quotidien, mais aussi la façon dont Alessi les produit, les présente et les pense.

Memphis renverse les codes du design industriel européen
Pour comprendre l’onde de choc, il faut d’abord comprendre contre quoi Memphis se dresse. Depuis l’après-guerre, le design européen baigne en effet dans une orthodoxie héritée du Bauhaus et théorisée par Dieter Rams : la forme suit la fonction, l’ornement est superflu et la sobriété est une vertu. Memphis refuse ce cadre point par point. Turquoise électrique, rouge pompier, jaune acide : les couleurs du groupe ne sont pas des accessoires. Elles font partie intégrante des volumes et participent à la structure même des objets. Les formes, triangles saillants, pyramides décentrées, colonnes détournées de leur usage noble, ne cherchent ni à rassurer ni à se faire oublier.
La première exposition du groupe, organisée en septembre 1981 à la galerie Arc’74 de Milan, sidère le monde du design. Le designer Jasper Morrison décrit alors un sentiment de « choc et de panique ». Ce choc est précisément l’effet recherché.

Une nouvelle génération de designers diffuse l’esthétique Memphis chez Alessi
Ce qui rend l’influence de Memphis sur Alessi si singulière, c’est qu’elle passe par un homme qui appartient simultanément aux deux univers. Sottsass collabore avec Alessi depuis 1972, soit près de dix ans avant la création de Memphis. Mais c’est l’esprit du mouvement qui va radicaliser et amplifier sa démarche au sein de l’entreprise. La série Twergi, développée à partir de la fin des années 1980, en est le reflet le plus net : des ustensiles en bois tourné aux coloris superposés, géométriques et vifs, qui contrastent avec le métal industriel qui faisait jusqu’alors la réputation de la marque. Pour une marque bâtie sur l’acier inoxydable, ce glissement vers le bois coloré représente une prise de risque importante.
La bibliothèque Carlton, conçue en 1981, reste l’objet le plus emblématique de la production de Memphis : une étagère dont les bras asymétriques et les teintes primaires imbriquées en font presque une sculpture habitable. Cette vision, qui considère l’objet utilitaire comme une forme autonome, influence directement les choix d’Alessi dans les années qui suivent.

Une nouvelle génération de designers diffuse l’esthétique Memphis chez Alessi
L’influence de Memphis sur Alessi ne transite pas uniquement par Sottsass. Elle s’étend à des créateurs qui, sans appartenir formellement au groupe, en partagent la vision, comme Michael Graves. Michael Graves en est l’exemple le plus connu. Architecte américain de formation, il rejoint le groupe Memphis dès sa création. Sa bouilloire 9093, reconnaissable à son sifflet en forme d’oiseau et conçue pour Alessi en 1985, incarne exactement ce que préconisait Memphis pour l’objet ordinaire : des formes exagérées, une pointe d’humour et une légèreté revendiquée, en contraste avec le sérieux de la production industrielle.
Ce produit devient un best-seller immédiat. Elle l’est encore aujourd’hui. Ce succès commercial ne doit pas faire oublier ce qu’il signifie : le public, bien au-delà du cercle des collectionneurs et des amateurs de design, adhère à l’idée qu’un objet peut être drôle, coloré, expressif et parfaitement fonctionnel.

Alessi adopte une vision culturelle de l’objet du quotidien
Ce que Memphis apporte à Alessi dépasse les formes et les couleurs. La marque, sous l’impulsion d’Alberto Alessi, avait déjà l’intuition que les objets du quotidien pouvaient répondre à un besoin qui ne se réduit pas à l’utilitaire. Memphis lui fournit les arguments pour le défendre publiquement. Sottsass l’affirmait sans détour : « Faire du design, ce n’est pas donner forme à un produit plus ou moins stupide pour une industrie plus ou moins luxueuse. Le design est une façon de débattre de la vie. »
Cette conviction est devenue le fil conducteur de la politique de collaborations d’Alessi. Avant Memphis, la marque travaillait avec des designers de renom, mais restait encadrée par les contraintes industrielles et formelles habituelles. Après Memphis, Alberto Alessi pousse ses créateurs vers des zones d’incertitude assumée : asymétries, couleurs non fonctionnelles, formes surprenantes. D’autres éditeurs italiens, comme Artemide ou Zanotta, s’associent également à des membres du groupe à la même période. Alessi va plus loin : il intègre cette liberté formelle à sa philosophie de production à long terme, et pas seulement comme un épisode avant-gardiste.
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Les motifs graphiques deviennent un langage à part entière dans les collections
Un aspect souvent sous-estimé de l’influence de Memphis sur Alessi concerne les motifs de surface. Au sein du groupe, c’est la designer française Nathalie Du Pasquier qui a conçu une grande partie des décors graphiques appliqués aux objets et aux textiles. Ses compositions mêlent références futuristes, cubistes, art déco et imageries africaines ou indiennes, un langage visuel qui réhabilite l’ornement, rejeté depuis Adolf Loos. Cette réhabilitation du décor, que Memphis impose comme un geste intellectuel à part entière, ouvre la voie chez Alessi à une acceptation durable des surfaces travaillées, imprimées et colorées, que l’on retrouve dans les collections Mendini, notamment le célèbre tire-bouchon Anna G.

Un héritage Memphis toujours actif dans les collections contemporaines
Le groupe Memphis n’a officiellement existé que jusqu’en 1988. Sottsass lui-même quitte le groupe dès 1985, estimant que le mouvement a accompli sa mission. Pourtant, son impact sur Alessi ne s’est jamais vraiment interrompu. En 2021, pour le centenaire de la marque, Alessi a réédité plusieurs pièces de la ligne Twergi dans des combinaisons chromatiques directement issues de l’esthétique Memphis. En 2024, la collection automne-hiver propose des designs postmodernes revisités, avec des matériaux biocomposites innovants. En 2026, les archives de Sottsass continuent d’inspirer de nouvelles créations.
Ce retour cyclique n’est pas de la nostalgie. Il dit quelque chose d’important : les générations Y et Z, souvent fatiguées par des années de minimalisme dominant, trouvent dans ce vocabulaire formel une alternative crédible, joyeuse et intellectuellement consistante. Ce que Memphis avait prophétisé dans les années 1980, à savoir que l’objet peut être porteur de sens sans sacrifier son usage, est devenu une évidence pour une nouvelle génération de consommateurs et de designers.
Alessi a su transformer cet héritage en quelque chose d’habitable au quotidien, mieux que quiconque. Des objets que l’on pose sur une table, que l’on tient en main, et qui traversent les décennies sans se démoder, car ils ont été conçus dès le départ non pas comme des produits, mais comme des prises de position.



