Olivier Rousteing avait douze ans et regardait la télévision chez ses grands-parents, à Bordeaux. Un documentaire consacré à Paco Rabanne défilait sous ses yeux, avec Françoise Hardy, Brigitte Bardot et Audrey Hepburn drapées dans des robes de métal qui semblaient provenir d’un futur promis aux enfants sages. Ce mardi 14 juillet, jour de la fête nationale, Olivier Rousteing a officiellement pris la direction artistique de la maison Rabanne, propriété du groupe Puig, quelques mois après avoir quitté Balmain, où il avait régné pendant quatorze ans. Le choix de la date n’est sans doute pas anodin. Rousteing aime les symboles autant que les silhouettes qui claquent.
« Je me souviens m’être dit : sont-ce des robes ou des super-héros ? », confie le créateur, mimant encore l’écarquillement de ses yeux d’enfant devant le poste de télévision. Cette phrase résume à elle seule ce qui l’attache à la maison. Paco Rabanne, mort en 2023 à l’âge de 88 ans, avait lancé sa griffe en 1966 avec une collection de douze robes qualifiées d’expérimentales et importables, taillées dans le métal, le plastique et le rhodoïd. Rousteing y voit un frère en audace, lui qui a habillé Tyla d’une robe de sable pour le Met Gala 2024, et qui aime répéter que la mode reste, à ses yeux, un laboratoire.
Le nouveau directeur artistique succède à Julien Dossena, resté treize ans à ce poste, et salue « le dialogue puissant instauré entre l’héritage de Rabanne et la mode contemporaine ». Un premier défilé de la pré-collection est prévu en novembre, avant le grand rendez-vous du prêt-à-porter en mars 2027, lors de la Fashion Week parisienne. D’ici là, Rousteing s’installe rue François-Ier, dans un bureau offrant une vue plongeante sur l’avenue Montaigne, qu’il envisage déjà de repeindre en noir. Sur son bureau, des fragments de mailles argentées attendent d’être réinventés. Derrière lui, une rangée de robes en métal capte la lumière.
À quarante ans, l’homme n’est pas un débutant. Propulsé à la tête de Balmain en 2011, à l’âge de vingt-cinq ans, il était alors le plus jeune créateur non fondateur à diriger une grande maison parisienne, ainsi que le premier créateur noir à occuper un tel poste de responsabilité dans la mode française. Il y a créé la Balmain Army, cette communauté de mannequins et de célébrités qui a fait de lui un habitué des réseaux sociaux bien avant que la profession n’en comprenne l’importance. Il compte aujourd’hui 9,4 millions d’abonnés sur Instagram, contre 1,9 million pour Rabanne. L’écart donne une idée du chapitre qui s’écrit.
« C’est un honneur immense », a-t-il déclaré dans un communiqué. « Cette maison a toujours défié les conventions, transformant des idées audacieuses en créations qui ont marqué l’histoire de la mode. » Ana Trias, présidente des marques prestige et mode chez Puig, ne tarit pas d’éloges sur celui qu’elle décrit comme un visionnaire « audacieux, magnétique et profondément connecté à l’énergie du moment présent ». Elle loue également sa capacité à comprendre le poids d’un héritage sans jamais s’y figer.
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Rousteing, natif de Bordeaux et passé brièvement par l’ESMOD, a commencé chez Roberto Cavalli, puis a rejoint le studio de Balmain sous la direction de Christophe Decarnin. Sa nomination chez Rabanne fait suite à un passage remarqué en tant que designer invité chez Jean Paul Gaultier en 2022, mais aussi à son retour très commenté au Met Gala de mai dernier, où il a habillé Beyoncé Knowles-Carter d’une robe squelettique en maille couleur chair qui descendait jusqu’aux doigts. « Elle m’a toujours soutenu depuis le début », raconte-t-il, les yeux soudain embués. « Elle m’a appelé, on a construit cette collaboration ensemble pendant quatre mois, entre Los Angeles et Paris. »
De son grand-père, Rousteing garde un souvenir olfactif tenace : le parfum XS de Rabanne, sorti en 1994. « Je me souviens l’avoir volé à mon grand-père parce que j’adorais son odeur », a-t-il avoué. Cette anecdote n’a rien d’anodin pour une maison dont les parfums, 1 Million, Invictus ou Phantom en tête, constituent depuis toujours le principal moteur économique. La marque a d’ailleurs franchi le cap du milliard d’euros de chiffre d’affaires en 2023, grâce à ses succès en flacon plus qu’à ses podiums.
Puig, qui possède également les marques Carolina Herrera, Dries Van Noten, Jean Paul Gaultier et Nina Ricci, mise sur une croissance mesurée. Ana Trias évoque un réseau de partenaires fidèles et un potentiel encore important à l’international. Un nouveau management accompagne ce virage : en septembre dernier, Jean-Jacques Guével a pris la direction générale de la branche mode, tandis que Renaud de Lesquen, ancien directeur général de Givenchy, supervise désormais l’ensemble des activités mode et beauté de la maison.
Reste la question du style. Rousteing promet de conjuguer la mode et la beauté dans un même mouvement créatif, fidèle à ce qu’il avait amorcé chez Balmain avec les parfums Les Éternels, lancés sous licence Estée Lauder. Il évoque un Paco Rabanne rebelle, précurseur plutôt que suiveur de tendances, qui habille ses femmes d’armures pour affronter la rue. Une philosophie qui n’est pas si éloignée de celle qui animait son armée balmainienne.
Il faudra attendre novembre pour juger sur pièces. En attendant, Olivier Rousteing dit revenir « serein et plein d’espoir », avec le sentiment d’être redevenu cet enfant de Bordeaux qui, un soir, rêvait devant un poste de télévision.



